L'ADAPTATION DES PERSONNES ÂGÉES À L'ENVIRONNEMENT GÉRIATRIQUE

Annabel CHANTERAUD

Maison de retraite de la Chaumière

 

L'article complet

La vieillesse : état des lieux

En 1999, plus de 20 % des français avaient plus de 60 ans, et près de 8 % étaient âgés de plus de 75 ans (INSEE, 2000). Cependant, la réalité de l'âge n'est plus la même que jadis. L'amélioration des conditions de vie, de l'alimentation, ainsi que les progrès de la médecine et le développement de la politique de prévention, ont repoussé l'apparition et les limites de la vieillesse. On reste en bonne santé plus longtemps. Un retraité est une personne dynamique, indépendante socialement et économiquement, a qui il reste en moyenne 20 à 25 ans à vivre, soit une période plus longue que celle de l'enfance. L'affaiblissement des fonctions vitales n'apparaît que plus tard, après 75 ou 80 ans, âge auquel 70 % des aînés ont besoin de l'aide d'un tiers pour accomplir les tâches domestiques comme préparer les repas, faire les courses, faire le ménage ou gérer leur budget... (INSEE, 1996).

Le processus d'institutionnalisation

Depuis les années 60, en matière de politique de vieillesse, la priorité est au maintien à domicile, et ce, aussi longtemps que les professionnels de santé, les proches et les personnes concernées, le souhaitent et le peuvent. Mais, quand la dépendance physique vient s'ajouter à la dépendance domestique, quand un traumatisme survient ou que la personne a besoin de soins, quand elle ne peut plus, seule, accomplir les actes de la vie quotidienne (AVQ) comme se nourrir, se laver, s'habiller voire gérer sa continence (27 % des personnes de plus de 80 ans - INSEE, 1996) ou que sa sécurité et celle de son environnement nécessitent une surveillance quasi-permanente, le placement en institution est incontournable. Le fait que le vieillissement de la population se double d'une augmentation du grand âge1 explique la constante progression du nombre de personnes vivant en institution. En France, près de 6 % des plus de 60 ans, 12 % des plus de 75 ans et 25 % des plus de 85 ans vivent aujourd'hui en institution (INSEE, 2000).

La frontière entre dépendance domestique et dépendance physique est aussi géographique : l'individu qui vieillit restreint progressivement son périmètre d'action de la ville au quartier, du quartier à la maison, de la chambre au salon, du lit au fauteuil.

Comme le montre les résultats de notre enquête menée en Suisse2, dans un établissement regroupant 3 services de 20 résidents chacun, les placements font suite à l’apparition de problèmes de santé ou à la défaillance du réseau familial. La personne institutionnalisée est une femme (85 % des résidents) de plus en plus âgée (la moitié des résidents a plus de 85 ans) et de plus en plus dépendante.

Préserver l'autonomie dans la dépendance

Le degré de dépendance physique de ces personnes est important. 70 % des résidents de cet établissement souffrent de déficiences, d'incapacités, de pathologies ou de démences invalidantes et ont besoin d'une aide partielle ou totale pour accomplir les actes de la vie quotidienne (AVQ). Et, parmi ces 70 % : 1/4 sont totalement incontinents, et 40 % restent confinés "là où on les installe" (fauteuil, lit) et nécessitent par conséquent des soins lourds.

Les 2/3 des personnes domiciliées dans cette résidence sont autonomes pour les déplacements en chambre, même si près de la moitié d'entre elles utilisent une aide matérielle (canne, déambulateur, fauteuil roulant, etc.). Toutefois, ce pourcentage d'autonomie régresse en moyenne de 10 %, au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la chambre, à chaque franchissement de frontière spatiale, de la chambre à l'étage - qui constitue aussi les limites du service - de l'étage à la résidence, de la résidence au jardin et des dépendances au monde extérieur, où les personnes se déplacent rarement non accompagnées et presque jamais sans une aide matérielle.

En France comme en Suisse, la qualité de ces établissements a été considérablement améliorée ces 15 dernières années et est sans cesse réévaluée. Malgré tout, ces lieux ne sont pas toujours adaptés aux besoins de cette population très hétérogène dans ses habitudes personnelles autant que dans ses atteintes motrices et sensorielles. Dans pratique quotidienne, face aux situations particulières, l'espace s'avère souvent contraignant. Sécurité et fonctionnalité se jouent au cas par cas (Parkinson, Alzheimer, Arthrose, etc.).

L'environnement doit pouvoir être modelé "à la carte" pour répondre aux multiples aspects de la dépendance et à son caractère évolutif. Au-delà de la conception architecturale qui appartient au domaine de la prévision, le soignant doit mettre l'accent sur l'ADAPTATION, l'aménagement du territoire, pour en disposer efficacement, sans danger ni pour lui (contorsions, chocs, etc.), ni pour les résidents (chutes, égarement, etc.).

La personne âgée est fragile et ses chutes sont fréquentes. Durant les 12 mois précédant notre enquête, nous avons relevé une moyenne de six chutes par mois, dont 45 % avec des conséquences allant des hématomes aux fractures et nécessitant souvent - ou provoquant, par peur de l'intéressé de rechuter - une immobilisation pouvant entraîner l'apparition d'un cortège de complications (positions vicieuses, état grabataire, escarres, etc.).

Près d'un quart des déséquilibres répertoriés ont été provoqués par un défaut de conception ou d'aménagement de l'environnement. Plus on s'éloigne de la chambre3, moins on tombe. Ce qui s'explique par une plus grande prudence du résident qui utilise une aide matérielle ou demande à être accompagné dans des lieux où il se sent moins sécure. Il suffit d'un tapis ou un sol glissant, d'une table de nuit trop éloignée du lit, d'une barrière non remontée, d'une chaise percée à roulette non bloquée, etc. et c'est la chute. Et plus encore que la chambre, la salle de bain attenante, souvent petite, mal conçue ou mal agencée ou d'accès difficile pour un fauteuil roulant, est un lieu à haut risque par la gravité des chutes qu'on y a répertorié.

Prolonger l'autonomie malgré l'évolution de la dépendance, préserver une certaine liberté d'action des résidents - liberté de mouvement et liberté de déplacement - est la priorité de ces institutions. Pourtant, l'équilibre entre conception architecturale et aménagement n'est bien souvent pas suffisant pour assurer le bien être des résidents.

L'âme des lieux d'hébergement

La retraite renvoie à une échéance légale - la fin de sa vie active - qui contraint l'individu à organiser sa vie autrement, et comme il l'entend. Par contre, l'institutionnalisation ne laisse guère ce choix au résident. L'abandon de sa maison, le dépouillement matériel, la cessation de ses activités habituelles, l'éloignement de son réseau de sociabilité, et la perte de son indépendance budgétaire ajoutés au manque de souplesse des horaires et au règlement interne de l'institution, provoque bien souvent, une crise identitaire chez le nouveau venu. Au-delà des questions fonctionnelle et sécuritaire, celle de l'acceptation du nouveau lieu de vie, synonyme de dernière demeure, est un autre défi.

Chaque individu, selon son vécu, etc., a une attitude propre face au vieillissement. De nombreux facteurs symboliques et psychologiques entrent en jeu dans l'acceptation de son nouvel environnement.

La promiscuité et l'intimité des lieux a été nettement améliorée depuis les années cinquante. Les salles communes d'abord divisées en box, puis en chambres à quatre lits dotées d'un équipement sanitaire minimum ont cédé la place à des chambres à deux ou individuelles, mais, trop inspirées du modèle hospitalier, fonctionnel et froid. Alors, depuis une dizaine d'année, l'hébergement collectif se tourne vers le modèle hôtelier, montrant bien l'évolution de la conception de l'accueil ; cependant, cette notion ne correspond pas non plus à l'idée que les personnes âgées se font d'un "chez soi".

A l'heure actuelle, les nouveaux modèles d'hébergement tentent donc de dépasser cette dichotomie hôtel / hôpital, pour aller vers une conception plus domestique de l'hébergement en créant de petites unités de logement (12 à 15 chambres), en développant des services liés à la personnalité de chacun (salon de coiffure, d'esthétique, cinéma, chapelle etc.), ainsi que des activités utiles pour la communauté (cuisine, buanderie, jardinage, bricolage, etc.). Il est difficile de reconstituer un environnement familial en collectivité, mais être attentif aux demandes et aux attentes de la personne institutionnalisée, les aider à trouver un projet de vie pour qu'elles ne se sentent pas dévalorisées, peut faciliter l'acceptation du nouveau domicile.

Conclusion

La vie des personnes âgées en milieu gériatrique soulève des préoccupations d'ordre politique4, sociologique5, économique6, mais aussi d'ordre éthique (chartes de maltraitances, euthanasie, prise en considération de la douleur, encadrement des familles, etc.). L'Europe vieillit, vieillit bien, mais vieillit. Si, on travaille à ré-inventer la place du troisième âge en terme d'utilité dans nos sociétés, la baisse de la mortalité sur les âges les plus avancés et l'augmentation du nombre des personnes seules entre autres, nous oblige, à reconsidérer la question des lieux d'hébergement pour nos aînés. Le nombre des "plus de 75 ans" a doublé ces 40 dernières années. Par conséquent, il nous faut re-penser les institutions en terme de quantité, mais surtout en terme de qualité, de manière à combiner soins et dignité.

 

1- On parle de grand âge ou de quatrième âge au-delà de 75 ans.
2- En Suisse, le nombre des personnes de plus de les plus de 80 ans a quadruplé depuis 1950.
3- Notre établissement ne compte que des chambres individuelles avec salle de bain, lavabo, douche et WC.
4- Définition de politiques globales de santé, aides à l'accompagnement des familles, etc.5- Eviter de faire des mouroirs…
6- Financement de l'hébergement et des soins du grand âge, dotation en personnel, création de structures mieux adaptées, etc.

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