INTERVENTION DE CHRISTIAN PIERRET

Secrétaire d’Etat à l’Industrie
Président-fondateur du Festival International de Géographie

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L'article complet

Messieurs les Députés, 
Monsieur le Préfet, 
Monsieur le Sous-Préfet, 
Mesdames et Messieurs les élus régionaux, départementaux, communaux, 
Messieurs les membres du Directoire Scientifique, 
Mesdames et Messieurs les Professeurs, 
Mesdames et Messieurs, Chers amis, 

Certains rendez-vous finissent par lasser. D’autres vous enthousiasment chaque fois plus : il en est ainsi du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. J’ouvre aujourd’hui sa onzième édition, avec un bonheur renouvelé, toujours plus intense et, je le crois, partagé par vous tous. A tous les Déodatiens, à tous ceux qui viennent de plus loin que notre ville, merci de votre fidélité !

Avant de vous livrer quelques idées sur le thème qui nous passionnera pendant quatre jours, " géographie et santé ", je voudrais remercier avec beaucoup d’amitié et de chaleur tous ceux, sans qui cet événement n’aurait pas la même qualité, ni la même renommée. 

D’abord, les éminents représentants de la communauté scientifique -géographique et médicale- qui se sont joints à nous, venant parfois de loin après avoir survolé les contrées qu’ils inventorient et déchiffrent, pour éclairer nos réflexions de leur savoir. 
Leur présence et leur contribution ont été organisées cette année par un Directoire scientifique une fois encore remarquable, sous la Présidence d’Yves Guermond, avec les Professeurs Jean-Robert Pitte et Gérard Dorel.

Un hommage particulier à David Khayat, Professeur de cancérologie à l’Université Pierre et Marie Curie, Vice-Président de la Société Française de Cancérologie, qui a accepté de présider cette onzième édition ; un autre à Yves Coppens, notre grand témoin, Titulaire de la Chaire de Paléoanthropologie et Préhistoire du Collège de France. 

Un salut fraternel également aux médecins de la Marine Nationale, bourlingueurs et porteurs de progrès par-delà les océans, associés cette année encore à notre festival et qui ont tissé, avec notre ville, un lien robuste et unique. Saint-Dié-des-Vosges est marraine de l’Amérique, elle est aussi marraine de la frégate La Fayette.

Je remercie également tous les partenaires du Festival, sponsors et médias, qui contribuent à son rayonnement. 

Un mot tout particulier aussi pour le travail –extraordinaire- des équipes municipales, souvent mobilisées depuis plusieurs semaines sur la vingtaine de sites où se déroule le FIG. Sans elles, sans tous les Déodatiens, notre manifestation n’aurait jamais conquis l’audience internationale qu’elle s’est donnée.

Enfin, j’accueille en amitié le Sénégal, pays invité d’honneur, représenté par d’éminentes personnalités du monde universitaire et politique que je dois en même temps, d’une certaine façon, avertir. Ce Festival est rarement sans conséquences, je veux dire géopolitiques. Les Déodatiens sont ainsi : ils veulent toujours se mêler des affaires du monde, et ils ont raison ! Ainsi, l’an passé, le pays invité était la République de Corée, représentée par son Ambassadeur. Pratiquement un an jour pour jour après, et alors que je me trouvais, hasard ou coïncidence, en visite officielle à Séoul, la décrispation entre les deux Corée, figées depuis trente ans dans le silence de la haine, a débuté. Comme quoi, la géographie à laquelle ce Festival contribue le plus puissamment est celle des peuples et de la démocratie, en un mot la géographie du progrès. Mais je crois comprendre que c’est également le chemin emprunté depuis longtemps par le Sénégal, référence de la vie démocratique en Afrique.

La santé est sans aucun doute le bien naturel le plus précieux de l’homme. Le redoutable et dérisoire personnage du Docteur Knock de Jules Romain en est bien un symptôme ! 

La santé a ceci de particulier qu’elle est à la fois un bien individuel, chacun veille à se soigner, et un bien collectif : l’humanité dans son ensemble consacre une attention particulière et des moyens considérables à se mieux porter. Chaque peuple, chaque société, chaque Etat assigne à la médecine, des âmes ou des corps, une position particulière dans la hiérarchie de ses valeurs et la distribue différemment sur son territoire. Bien souvent, la géographie des soins, calque imparfait des problèmes de santé, est aussi celle du développement, ou du sous-développement. 

Pour pallier les manquements des Etats, les associations jouent un rôle essentiel, par exemple au plan international dans la lutte contre la paludisme –plus de 1,5 millions de personnes en meurent chaque année – ou le Sida. On ne parvient hélas plus à prendre la mesure ni à combler, faute de réflexion et de volonté, l’abîme qui sépare les continents. Il faut asséner cette sombre vérité : avant que le petit d’homme africain et le petit d’homme américain naissent égaux, le temps sera devenu histoire. L’objectivité de la recherche géographique nous rappelle à nos responsabilités : nous avons le devoir de ne plus laisser se développer de telles situations dramatiques.

C’est également vrai localement. Ainsi, à Saint-Dié-des-Vosges, l’association Turbulences offre, dans le cadre de la Maison du XXIème siècle, aux poly-handicapés des soins et un projet éducatif que les pouvoirs publics n’avaient pas prévus même s’ils ont soutenu l’initiative. Un grand coup de chapeau, donc, à l’action associative qui fait rimer responsabilité avec proximité.

La santé est donc à la fois une question qui s’adresse à la puissance publique et se pose aux territoires. De ce point de vue, on soupçonne bien sûr les inégalités entre régions ou pays, même à l’intérieur de l’Europe où le taux de mortalité infantile peut, d’un point à un autre distant de seulement quelques kilomètres, varier de 5 à 55, soit un facteur 10. 

Mais, brutalement, se découvre un fait nouveau : les profondes inégalités régionales de l’état de santé des français eux-mêmes. On savait depuis longtemps l’espérance de vie de l’instituteur plus élevée que celle de l’ouvrier. Mais on méconnaissait l’importance de l’inégalité spatiale, aujourd’hui révélée et décryptée par de remarquables travaux comme ceux du Professeur Picheral ou comme l’Atlas de la Santé en France dirigé par Gérard Salem. Oui, l’espérance de vie est plus faible et le taux de mortalité plus fort dans le Nord-Pas-de-Calais, en Lorraine, la Haute-Normandie ou le Finistère, qu’en Provence-Alpes-Côte d’Azur ou dans le Languedoc-Roussillon. Les disparités en cause ne sont pas anecdotiques. Sous la loi d’un même et unique Etat-Providence, les taux peuvent varier de quatre points. Pour renforcer le droit à la santé, une telle inégalité, qui est d’abord une injustice, doit être combattue par l’action publique c’est-à-dire par la politique.

On le voit, la géographie, qui n’est pas uniquement une narration des espaces, mais surtout une science de l’interaction des phénomènes et des milieux, peut nous aider à livrer cette bataille par son point de vue synthétique. Son esprit est résolument celui de notre époque, soucieux de connaissance sans idéologie et d’explication concrète. A la croisée des disciplines, des chemins et des flux, elle est un effort constant pour expliquer la diversité sans, si j’ose dire, l’enfermer dans un carré magique ou la réduire à une catégorie univoque. Aussi peut-elle d’abord nous aider à comprendre les inégalités de santé qu’elle a démasquées en restituant leur redoutable complexité, et nous conduire à planifier une politique de soins adaptée, proche des besoins des populations. 

Par exemple, la table ronde autour du Professeur Jean-Robert Pitte nous aidera, par exemple, à comprendre comment certains régimes alimentaires, de type crétois ou du Sud-Ouest, protègent les artères et le cœur des populations qui les adoptent et pourquoi le nombre de jeunes obèses a progressé en France de 50 %, certes particulièrement pour les populations les plus défavorisées. Mais en des points précis du territoire, comme le Nord dans son ensemble, qui enregistre l’un des plus forts taux d’augmentation de l’obésité chez les jeunes. A l’inverse, autre contraction, on cherchera à comprendre pourquoi on meurt davantage d’alcoolisme dans les régions non viticoles. L’alcoolisme a longtemps été perçu comme une pathologie uniquement sociale, elle est en réalité également territoriale et culturelle, particulièrement liée au niveau d’instruction. 

Mesdames, Messieurs, la géographie doit surtout nous aider à lutter contre ces graves inégalités et se révéler un instrument efficace pour promouvoir les réformes. Nous pouvons, à l’aide de ses points cardinaux, redessiner une nouvelle géographie du bien-être pour reprendre une jolie expression du Professeur Antoine Bailly.

Pour un responsable politique, qui veut être un décideur, faire le bon choix présuppose de disposer d’informations fiables, intégrant le maximum de détails, mais présentées de façon synthétique, actualisées, bref utilisables. Notre époque renforce cette exigence, car la mondialisation élargit simultanément les espaces et écrase le temps. Face à cette difficulté, la géographie est d’un remarquable secours : plus la connaissance et la description des inégalités territoriales seront précises et difficilement contestables, plus les oppositions à l’action réformatrice seront délicates à justifier comme l’a très justement analysé le Professeur Lacoste dans des pages fortes de la revue Hérodote. " La diffusion de cartes où apparaissent les inégalités les plus choquantes peut en effet faciliter la prise de décision politique indispensable pour y remédier " écrit-il notamment.

De ce point de vue, j’ajouterais même que la géographie est pour le politique une sorte de médecine contre la lourdeur administrative ou l’asphyxie de la décision : elle fait sauter aux yeux ce que des démonstrations empesées ne parviendraient pas à établir, elle montre pour démontrer. C’est la mission pédagogique, profondément culturelle aussi, préventive de la géographie. Où implanter tel hôpital, tel centre des urgences ; comment rendre accessible ou maintenir telle maternité, selon quelle répartition distribuer de nouveaux équipements d’imagerie médicale : un peu de bon sens et beaucoup de géographie, appuyés sur les observatoires régionaux de la santé, sur des cartes précises, aideraient parfois mieux à la décision que d’interminables palabres aveugles menées par les technocrates trop loin des préoccupations et des besoins des populations.

Pour finir, je n’oublierai pas que la géographie est également une discipline scolaire. Nous avons tous fait sa connaissance sur les bancs de l’école de la République. A tous les enseignants, je répercute les mots d’encouragement et d’amitié que leur adresse, à l’occasion de notre Festival, mon collègue et ami Jack Lang, Ministre de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur : " Grâce à votre belle énergie, tous les écoliers savent que la terre est peuplée de différences que vous nous apprenez à aimer. Votre réflexion sera vivante et féconde, je ne doute pas de son brio. Très amicalement ! ".

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Comme chaque année depuis onze ans, Saint-Dié-des-Vosges se retrouve au cœur de la terre. Notre ville, ce petit point d’effervescence sur une vaste mappemonde, devenue " capitale mondiale de la géographie ", est fière d’accueillir tant d’intelligence et de générosité, de proposer pendant quatre jours autant de manifestations publiques et gratuites. 

Je déclare ouverte cette onzième édition du Festival International de Géographie !

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