LA SANTÉ DES JEUNES MENACÉE PAR LES DROGUES

Café géographique à Gérardmer

Gilles FUMEY

professeur de géographie en Classes préparatoires à Paris, animateur du Café géo à Paris

 

L'article complet

Gilles Fumey veut d’abord montrer que le terme de “ drogues ” est un terme récent et que, pour ce qui concerne les produits désignés comme tels par les commissions gouvernementales anti-drogues, il signifie surtout une menace de santé publique.

La Mission interministérielle de lutte contre la toxicomanie et les stupéfiants (MILDT) a publié un ouvrage (disponible en pharmacie et dans les kiosques pour 10 F) intitulé Drogues. Savoir plus pour risquer moins dans lequel sont répertoriées “ le cannabis, la cocaïne, l’ecstasy, l’héroïne, l’alcool, le tabac, les conduites dopantes et les médicaments psychoactifs ”. C’est dire combien le champ de la drogue est vaste…

Nicole Maestracci, présidente de la MILDT, rappelle justement dans cet ouvrage qu’une société sans drogues, cela n’existe pas ! Que toutes les sociétés dans l’histoire ont consommé des drogues ou des substances psychoactives, qui agissent, du reste, sur le cerveau selon les mêmes modalités, qu’il s’agisse de drogues illicites, de tabac ou d’alcool, et même de médicaments (en sachant, toutefois, que certaines sont plus dangereuses que d’autres).

Les pratiques de consommation de ces drogues se sont profondément transformées, notamment chez les jeunes : banalisation du cannabis, augmentation des états d’ivresse répétés, maintien de la consommation de tabac à un haut niveau, baisse de la consommation d’héroïne, arrivée massive des drogues de synthèse, prise de conscience du phénomène du dopage, recours de plus en plus fréquent aux médicaments et, surtout, association régulière de plusieurs produits licites ou illicites consommés en même temps ou successivement.

Lorsque la chair des dieux était légale1

G. Fumey reprend une formule d’Alain Labrousse, président de l’Observatoire géopolitique des drogues, pour rappeler que les drogues ont été nommées au fil de l’histoire “ don des dieux ”, “ guide du paradis ”, “ plante de la joie ” et qu’elles sont devenues, depuis la colonisation et leur interdiction, les plantes de l’enfer, des talismans du diable (ainsi que les Espagnols appelaient la feuille de coca lorsqu’ils découvrirent l’Amérique).

En effet, les plantes à drogue d’origine végétale, ont été rendues illicites par la Convention unique des Nations unies en 1961 qui n’autorisait que le maintien des cocaïers dans certaines régions du Pérou et de la Bolivie et dont la production était limité à la consommation traditionnelle.

Mais quand la drogue était légale, elle avait des fonctions et des croyances qui ont traversé les millénaires de façon immuable. Les premiers usages de la feuille de coca remonteraient à 2500 ans av. J.-C., le pavot étant, lui, référencé depuis le XIe siècle dans ce qui est aujourd’hui l’Europe alpine, et peut-être même Saint-Dié !

Leur diffusion recoupe celle des grandes conquêtes et des civilisations : la feuille de coca restant “ l’écrin ” de l’empire inca, selon A. Labrousse, le pavot témoignant du passage d’Alexandre le Grand en Asie au IVe siècle avant J.-C., le cannabis apparaissant plus comme une réminiscence de l’expansion géographique de l’islam. Ces cultures sont donc vieilles comme le monde, elles n’étaient pas commerciales mais ancrées dans des cultures locales liées à des pratiques religieuses, sociales et conviviales et, surtout, médicales comme en témoigne leur rôle dans la pharmacopée.

Mais c’est aussi la diffusion de ces plantes hors de leur lieu de naissance qui en a transformé leur usage.

L’arme subtile des colonisateurs2

Les drogues ont été les instruments de pouvoir pour les colonisateurs européens. En Bolivie, les Espagnols ont confisqué la coca en circulation parce qu’ils savaient qu’elle constituait l’un des piliers de la résistance indienne. En Asie, les Britanniques ont mené une guerre bien curieuse avec la Chine pour la déstabiliser, la guerre de l’opium. L’exemple anglais a été suivi par la France en Indochine (avec l’opium) et au Maroc (avec le cannabis).

La révolution pharmaceutique

Avec la révolution industrielle, l’Angleterre inaugure un nouveau mode de consommation des drogues qui va se répandre dans toute l’Europe. Les préparations opiacées (stimulants, somnifères, coupe-faim) vont être remplacés progressivement par l’opium pur progressivement banalisé. La seringue hypodermique, inventée en 1830, permet d’intégrer la morphine, dérivée de l’opium, dans la pharmacopée française et allemande (les laboratoires Merck sont issus de la fortune accumulée par ce pharmacien de Darmstadt qui produira la morphine de façon industrielle dès 1827), médicament qui servira pendant les nombreux conflits (guerre de Crimée, guerre de Sécession américaine, etc.)

La cocaïne est “ inventée ” par des chimistes allemands (Albert Niemann) qui parvient à extraire des alcaloïdes de la feuille de coca à partir de 1860. Freud se fera le chantre de ce nouveau produit “ libérateur de l’inconscient ”.

L’héroïne est fabriquée pour la première fois à Londres en 1874 par la firme allemande Bayer, commercialisée en 1898 pour des emplois thérapeutiques. Elle s’installe “ le plus simplement du monde ” (Labrousse) en Europe, aux Etats-Unis et en Chine.

De l’interdiction aux dangers d’aujourd’hui

Le premier coup d’arrêt est donné en 1906 aux Etats-Unis par le Pure Food and Drug Act, suivi au niveau international par les Conférences de Shanghaï qui déboucheront aussi sur des actions contre les opiacés et la cocaïne. Pourtant, jamais autant de psychotropes n’ont été consommé dans le monde, car les pharmaciens américains et allemands cherchent à remplacer par de nouveaux médicaments (méthadone et amphétamine, par exemple) les produits désignés comme dangereux.

Les raisons de cette prohibition d’origine américaine sont doubles : d’une part, les Etats-Unis vont pouvoir, avec l’aide d’autres pays approuvant ces mesures, lutter contre les puissances européennes, qui sont encore à l’époque de grandes puissances coloniales, notamment la Grande-Bretagne très puissante en Asie ; d’autre part, pouvoir intervenir dans la politique intérieure des pays producteurs. La croisade anti-drogue va devenir une vraie parade anti-coloniale et anti-communiste, avec les puissants services de renseignements, la CIA agissant pendant les conflits localisés de la Guerre froide (Viêtnam, par exemple).

En Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud, les services anti-drogues des Etats-Unis ne parviennent pas à réduire le trafic, ne provoquant qu’un effondrement des prix de la pâte-base de cocaïne fabriquée par les paysans, “ contraignant, selon Labrousse, ces paysans à se livrer au troc pour se procurer des aliments. ” En Asie du Sud comme en Thaïlande ou au Laos, ils tentent d’assimiler les minorités sous couvert de développement alternatif.

Dans les pays consommateurs, les cartels et organisations criminelles s’adaptent en diversifiant l’offre et en développant le polyusage de produits de synthèse dont l’un des plus connus est l’ectasy (produit utilisé en psychiatrie dans les années soixante-dix en Californie).

Actuellement, les organisations criminelles utilisent la formule des pays “ sanctuaires ” comme l’Espagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Russie, la Slovaquie, la Tchéquie et la Roumanie. Les routes les plus fréquentées sont situées dans les zones de guerre comme l’Asie centrale et les Balkans. En face, l’Union européenne n’a pas adopté de politique commun mais, au-delà de la disparité des législations, c’est l’application des lois qui montre le plus de disparités. Les programmes de distribution de produits de substitution se multiplient. Les débats sur la légalisation de certaines drogues se multiplient, comme on le voit à la table ronde “ Drogues et santé ” du FIG le 7 octobre 2000.

Nous remercions Alain Labrousse, fondateur de l’Observatoire géopolitique des drogues
http://www.ogd.org

auteur de L’Atlas mondial des drogues, PUF,et de Drogues, un marché de dupes écrit avec l’OGD aux Editions alternatives
http://www.ogd.org/dupe4couv.html

Il a été l’invité du Café géo à Paris http://www.cafe-geo.com

Une petite revue de presse bien faite sur la drogue en France http://wwwusers.imaginet.fr/~chrislou/webdo11_7.html

Un article sur la culture de la drogue en Afrique "L'Afrique à l'heure du cannabis"
http://www.francophonie.org/syfia/100_3.html

Un article du Monde Diplomatique

EXTENSION DU TRAFIC, DUPLICITÉ DES ÉTATS "La drogue dopée par le marché"
http://www.transnationale.org/sources/finance/paradis_drogue_marche.html


1 La plupart de mes informations sont tirées de l’ouvrage d’Alain Labrousse, Drogues, un marché de dupes, Ed. Aletrnatives, Paris, 2000

2 Ibid.

 

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