DROGUES ET SANTÉ

Table ronde à l’espace Sadoul


Gilles FUMEY

professeur de géographie en Classes préparatoires à Paris, animateur du Café géo à Paris

Invités :

  • Alain LABROUSSE, observatoire géopolitique des drogues (OGD) http://www.ogd.org

  • Patrick SANSOY, mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie (MILDT www.drogues.gouv.fr)

  • Anne COPPEL, sociologue, Prévention des risques

  • Patrice GRELLET, journaliste, agence CAPA, réalisateur de plusieurs films sur les drogues

 

L'article complet

Présenté par Patrice GRELLET, Alain LABROUSSE entame la table-ronde en rappelant que la consommation de coca est traditionnelle chez les Indiens des Andes depuis 2 500 ans qui s’adaptaient ainsi à l’altitude. Ainsi, cette plante était vue comme un bienfait des dieux. La cocaïne, elle, ne date que de 1859. Elle n’existe que du fait d’une forte demande des Etats-Unis : en Bolivie, en 1970, il n’y avait que 6 000 ha. Aujourd’hui, on cultive la coca sur 50 000 ha. Au Pérou, on est passé dans le même laps de temps de 10 000 ha à 200 000 ha.

Le pavot, à l’origine de l’opium, était consommé notamment par les gens âgés des pays du Triangle d’or (Asie du Sud-Est) pour soulager les douleurs de la vieillesse. La production s’est diffusée jusqu’en Turquie où, dans les années soixante-dix, 200 tonnes d’opium contribuaient à fabriquer 20 tonnes d’héroïne. En Afghanistan, en 1999, la récolte d’opium atteignait 4600 tonnes et servait à alimenter les soldats de la guerre civile.

Le cannabis consommé en Europe vient, lui, à 90% du Maroc qui le cultive sur plus de 90 000 ha et qui fait vivre, ainsi, plus d’un million de familles. Les autres producteurs de cannabis se situent en Afrique de l’Ouest (son extension est liée, par exemple, des crises agricoles comme celle de l’arachide au Sénégal). En Côte d’Ivoire, il est payé jusqu’à cent fois plus que le cacao ! Le cannabis est une plante liée à l’avancée de l’islam ; il servait pour guérir les transes et était l’un des remèdes les plus utilisés de la pharmacopée.

Les drogues de synthèse comme l’ectasy, ou les médicaments, ou encore les produits de dopage sont produits en Europe et aux Etats-Unis pour les marchés domestiques. Dans le tiers monde, les producteurs contrôlent mieux que les consommateurs et ils peuvent avoir des effets néfastes dans les pays voisins : ainsi, au Pakistan où il n’y avait pas d’héroïne en 1980, le nombre d’héroïnomanes atteint le chiffre astronomique de deux millions en l’an 2000 !

Jusqu’à un passé récent, les pays du tiers monde étaient présentés comme des pays qui pourrissaient les pays riches avec leurs productions illégales, et les pays riches étaient vus comme des victimes.

Anne COPPEL intervient pour souligner que le rapport Pelletier montre une très forte évolution des consommations et une tendance à la polyutoxicomanie. Les chercheurs sont en retard sur les consommateurs… Quelle est la signification des consommations : est-ce un modèle contre-culturel comme dans le passé, oui, mais d’intégration aussi. Dans les années quatre-vingt dix, la multiplication des fêtes a contribué à faire doubler la consommation du cannabis.

Mais on manque d’études locales précises.

Patrick SANSOY corrige cet avis en disant qu’on a aujourd’hui une vision globale du phénomène de la toxicomanie : les études sont exhaustives pour les alcools, le tabac et les médicaments. Pour les produits illicites, on ne travaille qu’avec des indicateurs : décès, seringues, recours au système de soins. Ce qui est sûr est qu’on a affaire à un phénomène de grande ampleur avec, en Europe, des situations assez voisines d’un pays à l’autre même si les législations (et leur application) change. Disons que les produits de synthèse (amphétamines, etc.) progressent, notamment parce ce que les conditions de production sont assez faciles avec la chimie moderne et que ces produits sont faciles à commercialiser. Aujourd’hui, la tendance est au mélange entre les produits, tous les produits, ce qui rend encore la consommation de drogues plus dangereuse. En revanche, le suivi des toxicomanes est meilleur : les prélèvements de mesure se font sur les lieux de consommation, à des périodicités régulières, et tiennent compte des effets. C’est ce qu’on appelle les “ réseaux sentinelle ”.

La géographie de la consommation est largement le fait des grandes villes, l’analyse de la position des deals montrant que les acheteurs n’hésitent pas à se déplacer et le font plus facilement dans les métropoles que les petites villes.

Anne COPPEL rappelle que c’est la demande qui détermine l’offre et que la diffusion géographique de la drogue se fait toujours de proche en proche. A la question de savoir si la cocaïne pourrait disparaître faute de consommateurs, Anne Coppel répond qu’on ne sait pas et qu’en tout cas, cette drogue reste solidement implantée dans les espaces urbains. A Bagneux (Hauts-de-Seine) où travaille Anne Coppel, on voit bien que les produits consommés sont l’héroïne et la cocaïne et que le crack est plutôt réservé à Paris.

A une questionde Patrick GRELLET sur une géographie possible de la consommation à l’échelon local , Annen Coppel répond en donnant le cas de la banlieue parisienne : le cannabis est partout, l’ectasy dans certaines cités, la cocaïne se déplace actuellement de la première couronne de la banlieue vers la grande couronne.

Un intervenant dans la salle regrette la politique des pouvoirs publics actuels. Selon lui, l’Etat aide à la diffusion des psychotropes. “ On fournit de la drogue aux jeunes pour qu’ils nous foutent la paix ! ” Il faut cesser cette grande hyprocrisie !

Anne COPPEL répond que les traitements de substitution (méthadone, par exemple), ce sont des soins ! Que ces traitements ont contribué à faire chuter considérablement la mortalité (en quatre ans, plus de 80 %). Mais il est vrai que c’est une réponse partielle. Et qu’elle ne convient pas à la polytoxicomanie.
Les problèmes sont plutôt liés à des détournements. Mais un consensus se dégage pour dire que ce qui est important, c’est de garder le contact entre l’usager pour garder le contrôle des soins. Il faut utiliser ce contact pour en faire quelque chose !

Patrick SANSOY renchérit en disant que c’est la même chose pour le tabac : il faut, selon lui, proposer une aide à ceux qui veulent arrêter, sinon c’est criminel.

Une intervenante demande pourquoi on prend des drogues. Anne COPPEL répond que la signification des consommations n’est pas la même à Bagneux et ailleurs. Pour la prévention, il faut comprendre comment fonctionnent les réseaux et comment sont les personnes dans ces réseaux.

Patrick SANSOY, lui, rappelle que ce qui est primordial, c’est de savoir comment on passe d’un usage simple à un usage dangereux qui se marque par la dépendance.

Selon Alain LABROUSSE, les drogues sont toujours consommées pour tenir face à des difficultés, comme stimulants. Si au Sahel, on consomme des amphétamines avant les labours, c’est bien là un des effets d’une mondialisation extrême des drogues.

A une question de Patrick GRELLET sur l’illégalité des drogues (depuis 1961), Patrick SANSOY répond que la dimension internationale de l’illégalité tient au fait que les pays reçoivent des observations de l’OMS et qu’à partir de là, les Etats classent les produits. Selon lui, l’ectasy qui est souvent présenté comme peu dangereux l’est, en réalité, fortement et qu’il faut tout faire pour le rendre inacessible, même si le contexte d’usage compte beaucoup. Pour le cannabis, tous les pays européens ont signé sa prohibition mais les sanctions ne sont pas les mêmes.

Pour en savoir plus

Alain Labrousse, Drogues, un marché de dupes, Ed. Aletrnatives, Paris, 2000

Drogues. Savoir plus pour risquer moins. Edité par la MILDT, et vendu en kiosque et pharmacie 10 F.

TÉl. : 0 800 23 13 13. 7j/7, 24h./24. Appel anonyme et gratuit.

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