COMPOSANTES SOCIO-SPATIALES DE

L'ÉPIDÉMIE DU VIH / SIDA EN INDE

Emmanuel ELIOT

CIRTAI, Université du Havre, 25 rue P. Lebon, 76 086 Le Havre cedex

 

L'article complet

L'Asie est une "terre inconnue" à l'égard de l'épidémie du VIH en raison, certes, de l'introduction relativement récente du virus dans ce continent (début des années 80) mais aussi de la volonté de certains de ses dirigeants étatiques à masquer la réalité épidémique (Chine, Myanmar, Inde...). Même si à l'aube du XXIème siècle cette partie du monde se place loin derrière l'Afrique sub-saharienne en ce qui concerne le nombre de porteurs sains du VIH1, elle se caractérise néanmoins par un potentiel de dissémination très élevé, accueillant ainsi près de la moitié de la population mondiale. A cet égard, malgré des taux de prévalence de l'infection plus faibles que dans d'autres pays du continent, les deux géants démographiques que sont la Chine et l'Union indienne constituent des foyers potentiels importants pour la diffusion du rétrovirus.

En Inde, les taux de séropositivité connaissent d'ailleurs une forte croissance depuis une dizaine d'années, qu'ils s'agissent de ceux des groupes à risque mais aussi de ceux des femmes enceintes, révélant ainsi une dissémination au sein de la population générale. En tout état de cause, le gouvernement indien ne peut plus aujourd'hui se retrancher derrière une hypothétique résistance culturelle, utilisée pendant plusieurs années pour nier la réalité épidémique dans son pays.

Une approche géographique de l'infection en Inde, comme dans de nombreux pays en développement, se heurte à un écueil majeur : l'absence de données sérologiques homogènes et complètes à l'échelle du pays. Les disparités concernant les politiques de dépistage, les sommes allouées et la sous-déclaration chronique des responsables des centres de dépistage à leurs instances supérieures sont très variables selon les Etats de l'Union. Ceci a conduit à restreindre l'analyse à deux d'entre eux : le Maharashtra et l'Andhra Pradesh, dont les capitales respectives sont Bombay et Hyderabad.

Afin de pallier les lacunes inhérentes aux systèmes de dépistage de ces deux Etats, une collecte personnelle a été pratiquée, permettant de relever un nombre quatre fois plus élevé de cas contaminés que celui disponible auprès des services du ministère fédéral de la santé. Elle apparaît ainsi comme étant la seule source d'information disponible actuellement pour appréhender la dynamique de l'infection en Inde. Cette première source d'informations a été complétée par des données portant sur la mortalité et ses causes ainsi qu'une série d'enquêtes-entretiens auprès de populations très contaminées. L'utilisation combinée de ces différentes sources permet ainsi d'équilibrer leurs carences respectives.

L' "emboîtement" des niveaux d'analyse permet de définir les lieux les plus touchés par le virus et de comprendre la marche de l'épidémie.

A l'échelle régionale, la spécificité fonctionnelle des villes constitue un frein à une propagation homogène de l'épidémie. Le degré de polarisation de l'espace engendre assurément un cheminement spécifique du VIH qui suit ainsi la hiérarchie urbaine. Néanmoins, certains lieux possèdent une attractivité non proportionnelle à leur taille. C'est le cas, en Andhra Pradesh, d'un centre de pèlerinage de l'hindouisme de dimension nationale : Tirupati.

Ce processus se double par ailleurs d'une diffusion par contiguïté : le virus se propageant selon un gradient à partir de pôles anciennement infectés.

A l'échelle intra-urbaine, des espaces pathogènes depuis des décennies (centres anciens, espaces sous-intégrés de type bidonvilles) connaissent une recrudescence des décès dus aux maladies infectieuses et parasitaires, indicatrice d'une épidémisation du SIDA. En fait, l'épidémie du VIH /SIDA semble avoir touché plus sévèrement certains "milieux" dans le sens d'une configuration sociale (statut socio-économique faible ou peu élevé) inscrite dans un territoire, organisé autour d'un bâti (en voie de taudification ou spontané).

Cette reconnaissance des lieux de l'épidémie permet de définir les vecteurs du virus qui sont aussi ses principales victimes.

Les prostituées, mobiles à toutes les échelles (nationales, régionales, locales) au sein de réseaux plus ou moins structurés, constituent un "réservoir disséminateur" important de l'épidémie. Elles jouent en outre un rôle majeur dans la sexualité des jeunes adultes en raison des délais au mariage inhérents aux unions arrangées dans le contexte indien.

Les touristes masculins indiens se rendant dans les stations balnéaires, les métropoles et les centres de pèlerinage peuvent contracter le virus dans la mesure où ces lieux sont des pôles de prostitution important, l'offre alimentant la demande.

Les travailleurs migrants à l'intérieur de l'Union constituent aussi des formes de mobilité à risque. Le caractère circulaire de ces déplacements contribue ainsi à multiplier les épicentres de l'infection et à introduire le virus en milieu rural.

En somme, la mobilité spatiale est en cause dans la propagation du VIH et la vulnérabilité des populations vis-à-vis de l'infection semble la manifestation de situations de vie propres au sous-développement.

Malgré l'ampleur de l'épidémie, les mesures de prévention n'ont pas permis de la contrôler.

La politique de non-contamination sanguine, volet important du programme gouvernemental de lutte contre le virus, est un échec. Les ruptures fréquentes des stocks sanguins obligent en effet les responsables à s'approvisionner auprès de donneurs professionnels et à ne pas tester certaines poches, faute de temps lors d'une urgence.

La promotion du préservatif est aussi infructueuse. De médiocre qualité, il ne parvient par ailleurs pas aux populations, en raison des dysfonctionnements des circuits d'approvisionnement. Enfin, les infrastructures de prise en charge sont presque inexistantes et leur accès est limité par l'ostracisme à l'égard des malades exercé par le personnel soignant. Dans ce contexte, le fossé entre riches et pauvres s'accentue. Les populations d'un statut socio-économique élevé peuvent acheter les traitements coûteux, importés d'Occident tandis que les plus défavorisés sont tributaires des déficiences du système de santé de ce pays en développement et se tournent vers les charlatans et les tradipraticiens.

En fait, le gouvernement indien semble avoir été incapable de réaliser une véritable politique de santé. Il n'est cependant pas le seul responsable de cette situation. Les organismes mondiaux de la santé pratiquent en effet de plus en plus la réduction des fonds alloués à l'Inde.

Le caractère transnational d'un virus comme le VIH nécessite une action solidaire et globale. Les autorités indiennes préconisent, quant à elles, l'isolement des individus, le rejet des populations contaminées ou le déplacement dans d'autres régions, qui tendent à accélérer la propagation de l'épidémie.

Références :

Eliot E., 2000, "Eléments et propositions pour une géographie du VIH /SIDA en Inde" in Espace, Populations et Sociétés, (à paraître).

Eliot E., 2000, "Les lieux du SIDA dans l'espace indien" in L'Information Géographique, (à paraître).

Eliot E., 2000, "La propagation du VIH en Inde : test d'un modèle de gravitation" in L'Espace Géographique, 3.

Eliot E., 2000, "Le VIH en contexte urbain indien : l'approche communautaire " in Sociétés asiatiques face au SIDA, L'Harmattan.

Eliot E., 1998, "Changes in mortality in Mumbaï (Bombay) : monitoring mortality to analyse the spread of HIV " in The looming epidemic : the impact of HIV/AIDS in India, edited by Godwin P., Mosaïk Books, New Delhi.

Eliot E., 1997, "La diffusion du VIH à Bombay " in Espace, Populations et Sociétés, 2/3.

Eliot E., 1997, "La diffusion du virus du SIDA en Inde ", 1997, in Mappemonde, 3.

1 UNAIDS, 1999 (Afrique sub-saharienne : 24, 5 millions de cas estimés / Asie : 6 millions).

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