LA DÉRIVE SANITAIRE DES CONTINENTS

France MESLÉ

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Depuis le début du XXe siècle, l’espérance de vie a gagné, dans l’ensemble des pays européens, environ 28 ans, passant de 45 ans en 1900 à 73 ans aujourd’hui. Cependant, si le gain a été de 17 ans dans la première moitié du siècle, l’espérance de vie atteignant 62 ans vers 1950, il n’a été que de moins de 11 ans dans la seconde. Ce ralentissement tient au fait que, dans un premier temps, qui va, pour l’Europe, du milieu du XVIIIe siècle à la fin des années 1950, la baisse de la mortalité et le progrès de l’espérance de vie reposaient pour l’essentiel sur le recul de la mortalité infantile et des maladies infectieuses. Ces progrès se sont d’ailleurs considérablement accélérés avec les découvertes de Pasteur à la fin du XIXe siècle et amplifiés avec la diffusion des vaccins, l’arrivée des sulfamides entre les deux guerres et finalement des antibiotiques pendant la deuxième guerre mondiale. Mais, à l’aube des années 1960, les bénéfices du recul de ces deux composantes de la mortalité (mortalité infantile et maladies infectieuses) étaient pratiquement épuisés. En dépit de la poursuite des progrès dans ce domaine, les niveaux atteints, tant par la mortalité infantile que par la mortalité infectieuse à tous âges, étaient déjà tellement bas que la poursuite de leur recul n’avait plus guère d’effet sur l’espérance de vie. Et cette dernière pouvait d’autant moins continuer à progresser que s’étaient développées depuis quelques décennies de nouvelles causes de décès, plus ou moins directement liées aux mutations économiques et sociales du XXe siècle : alcoolisme, tabagisme, accidents de la circulation automobile, etc. Pour renouer avec le progrès de l’espérance de vie, il fallait réussir à vaincre la maladie et la mort sur de nouveaux fronts : enrayer, tout d’abord, la montée de ces maladies de société et, surtout, devenir enfin efficace dans la lutte contre les deux groupes d’affections qui, avec l’effondrement des maladies infectieuses, occupaient désormais l’essentiel du terrain : les maladies cardio-vasculaires et les cancers.

Ce relais, n’a pu être pris ni complètement, ni immédiatement, ni partout. Et de là vient le ralentissement des progrès de l’espérance de vie européenne dans la seconde moitié du siècle. En effet, ce ralentissement, très net quand on compare globalement les deux moitiés du siècle, résulte d’évolutions plus complexes dans le détail. D’une part, si l’on regarde de plus près la chronologie, on voit bien qu’à la période de progrès fulgurants qui s’achève vers la fin des années 1950 succède une période de crise, les années 1960, où les progrès de l’espérance de vie se ralentissent, voire s’arrêtent, dans certains cas. Au contraire, à partir des années 1970, les progrès de l’espérance de vie reprennent, à un rythme soutenu. Et si ce rythme n’est pas tout à fait aussi rapide qu’autrefois, c’est que les gains sont désormais obtenus grâce à une réduction de la mortalité aux âges élevés, dont l’effet sur l’espérance de vie est, toutes proportions gardées, forcément moins fort que celui de la baisse de la mortalité infantile. Le ralentissement global évoqué pus haut est donc plus le fait d’une pause passagère, marquée dans les années soixante, que l’expression d’un avenir bouché. Le passage des maladies infectieuses à d’autres fronts a bien eu lieu, avec succès. Cependant, ce passage reste incomplet d’un double point de vue. D’une part, si le succès est net du côté des maladies de société et même spectaculaire de celui des maladies cardio-vasculaires, il est beaucoup plus mitigé du côté des cancers. D’autre part, si la transition des maladies infectieuses à ces nouveaux fronts victorieux s’est bien faite dans la plupart des pays de l’Europe occidentale, elle se fait attendre dans les pays d’Europe centrale et orientale, ouvrant la voie à une divergence d’évolution sans précédent entre une Europe où l’espérance de vie progresse à nouveau vivement depuis une trentaine d’années et une autre Europe où elle stagne, quand elle ne régresse pas (figure 1).

Figure 1. évolution de l’espérance de vie dans les différentes régions d’Europe

Cette divergence tient pour une grande part à l’évolution défavorable de la mortalité cardio-vasculaire à l’Est de l’Europe qui s’oppose au recul très net de ces pathologies à l’Ouest (figure 2). L’accroissement de la mortalité cardio-vasculaire en Europe centrale et orientale est en partie dû au développement de comportements nocifs à la santé comme la montée du tabagisme qui augmente le risque de maladies ischémiques du cœur ou la consommation d’alcool qui favorise les accidents vasculaires cérébraux. Un régime alimentaire mal équilibré avec une consommation excessive de graisses animales et insuffisante en fruits et légumes frais contribue également à l’expansion de ces pathologies. Faute de volonté politique et par manque de moyens, le système sanitaire des pays d’Europe centrale et orientale s’est trouvé impuissant à lutter contre ces facteurs de risque. En France et au Royaume Uni, au contraire, la mise en place d’une véritable politique de prévention (campagnes anti-tabac, conseils alimentaires, dépistage et surveillance des individus à risque) associée aux progrès thérapeutiques a permis d’engager un combat efficace contre ces pathologies.

Dans les années les plus récentes, des signes de progrès sont sensibles dans certains pays d’Europe centrale (République tchèque, Pologne, Slovaquie, notamment), où l’espérance de vie est repartie à la hausse, essentiellement sous l’effet de la baisse de la mortalité cardio-vasculaire. En revanche, dans les pays de l’ex-URSS, après les très larges fluctuations de l’espérance de vie observées dans les dix dernières années sous l’effet de la campagne anti-alcoolique de Gorbatchev, de son abandon puis de la crise socio-économique, aucune reprise durable des progrès sanitaires n’est encore perceptible.

Figure 2. évolution du taux comparatif de mortalité cardio-vasculaire dans 5 pays européens

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