SANTÉ ET BRUIT

Jean-Claude MULLER et Holger SCHARLACH

Institut de Géographie
Université de la Ruhr
44780 Bochum, Allemagne

Tel : 49 234 32 23379
Fax : 49 234 32 14180

e-mail : jean-claude.mueller@ruhr-uni-bochum.de
holger.scharlach@ruhr-uni-bochum

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L'article complet

Qu’est-ce que le bruit ? un son indésirable. Pourtant le bruit est une chose commune, si évidente qu’elle fait partie de nos habitudes. Le bruit est aussi naturel que l’air, la lumière etc. Exemples de bruits qui nous accompagnent journellement : la machine à laver, l’imprimante, le téléphone, l’ordinateur, la radio, la télévision, le portable dans l’autobus, la circulation routière etc. Pourtant, les effets du bruit sur la santé sont de plus en plus alarmant et pervers. Il en résulte une prise de conscience des autorités, ce qui a conduit à des enquêtes.

En Allemagne, cinq millions de salariés sont exposés quotidiennement à des bruits d’intensité supérieure à 85 dB. Chaque année, dix mille nouveaux cas de maladie professionnelle (surdité, problèmes de circulation et digestion, stress nerveux) sont dus au bruit (dont six mille seulement sont officiellement reconnus, et mille seulement indemnisés financièrement).

Les réactions des gouvernants sont mitigées, limitées. Quelques nouvelles lois ont été promulguées, en particulier dans la protection sur le lieu du travail (lois de 1975 en Allemagne, puis recommandations au niveau européen en 1986, 1989, jusqu’à la promulgation du Livre vert en 1995). Le cinquième programme d'action pour l'environnement précise que "nul ne doit être exposé à des niveaux sonores tels qu'ils mettent en danger sa santé ou sa qualité de vie".

Quelques données techniques sur le bruit

Le bruit d’un camion dans la rue correspond à peu près à 65 dB. Ce même bruit fenêtres fermées correspond à 40 dB. Une voiture particulière se déplaçant à 50km/h génère entre 60 et 80dB(A) et, à une vitesse inférieure, entre 45 et 55dB(A).Or pour des activités routinières le maximum tolérable est de 45 – 55 dB. Pour des activités exigeant une concentration mentale le seuil est même moins élevé : 35- 45 dB maximum. Au dessus de 80 dB (musique dans une discothèque) des pertes irréparables de l’audition peuvent s’ensuivrent. Au-dessus de 120 dB, le bruit devient intolérable (extrême douleur et perte d’audition). Or plus de 20% des citoyens de l'Union Européenne sont soumis régulièrement à des taux supérieurs à 65dB(A). Par ailleurs, 50% des Européens, soit environ 300 millions de personnes sont soumises à des pressions acoustiques supérieures à 55dB(A) générées par une seule source de bruit: le trafic, auquel viennent s'ajouter d'autres sources de bruit, souvent cumulables. Il ressort de ce qui précède que plus de 70% de la population européenne est exposée à des niveaux sonores ambiants bien supérieurs à la moyenne acceptable.

Exemple ponctuel : 49000 personnes souffrent du bruit causé par l’aéroport de Zürich, 18000 personnes à l’aéroport de Genève (bruit au dessus du minimum tolérable de 65 dB). Et ces aéroports, comme partout ailleurs, ont accru leur activité (4 millions de passagers en 1970 à Zurich, 11 millions en 1995, 20 millions en 2005).

L’histoire du phénomène bruit

Le bruit a une longue histoire, mais n’a été officiellement reconnu comme source de nuisance majeure pour la santé que vers les années cinquante, sans doute relié à l’accroissement accélérée de la circulation routière et aérienne, ainsi que des activités industrielles. 3000 ans avant JC, l’histoire de Babylone raconte que les dieux ont envoyé le déluge, parce que le bruit des hommes ont provoqué leur colère. La Rome antique avait déjà promulgué des lois contre le bruit, pour la protection des citadins contre les forgerons et chaudronniers. Charles Babbage (1792-1871), de son temps, s’est plutôt fait connaître par son procès rocambolesque contre le bruit venant des musiciens de la rue, que par ses travaux pionniers dans les sciences informatiques. Le médecin Robert Koch (1843-1910) prédisait déjà à la fin du 19ème siècle, qu’un jour l’homme combattrait le bruit au même titre que le choléra ou la peste.

Le bruit et la santé

Les effets pervers du bruit sur la santé ne sont plus à démontrer. Il empêche le repos, nuit à la vitalité, diminue les facultés de concentration, provoque la fatigue physique et le stress psychique. On a ainsi observé, pour les personnes exposées à des bruits intenses, des changements hormonaux, avec production de cortisol et d’adrénaline supérieure à la normal. La perte d’audition est le signe extérieure le plus évident. Mais les troubles nerveux, digestifs et cardiaux vasculaires dus au bruit sont également connus. Dans un rapport du service de santé de la municipalité de Berlin, on a observé un accroissement de 30% des risques de crise cardiaque pour les personnes vivant aux abords de rues bruyantes (plus de 70 dB), comparés aux personnes vivant dans des zones tranquilles. De manière générale, dans l'Eurobaromètre de 1995, le bruit est l'unique problème pour lequel on a constaté une augmentation du nombre des plaintes déposées par des particuliers depuis 1992. Et il n’y a pas d’adaptation au bruit, au contraire ! Les personnes vivant déjà dans des zones bruyantes sont en général plus sensibles aux bruits, même faibles, que les personnes vivant dans un environnement paisible. C’est que la perception de l’intensité du bruit n’est pas dans l’oreille, mais dans le cerveau, qui lui développe des mécanismes de rejet (signalisés par le stress) du bruit de plus en plus aigus.

En dépit de ces évidences, et le fait qu’un tiers de la population européenne souffre présentement du bruit, les politiques n’ont réagi que lentement aux problèmes du bruit. Ceci pour plusieurs raisons. Le bruit n’attire pas les media et ne fait pas sensation, comme le font les catastrophes naturelles (avalanche, tremblement de terre etc.), la pollution des forêts et des eaux, les accidents industriels (agents nocifs chimiques, marées noires, réacteurs nucléaires défectueux). Le bruit affecte la qualité de vie mais ne tue pas directement. Le bruit apparaît comme une nuisance locale : contrairement à la pollution de l’air, la pollution du bruit ne se propage pas sur de grandes distances (100 mètres plus loin de la source du bruit et le problème est déjà réglé – à part pour les avions !--). Donc il semblerait affecter moins de personnes. Enfin les mesures de prévention ou de protection contre le bruit coûtent cher. On a donc souvent tendance à repousser l’échéance des mesures à prendre contre le bruit à plus tard.

Le bruit un problème de société

À l'exception de certaines zones plus ou moins privilégiées, la culture urbaine de notre siècle est désormais une culture du bruit, et la réduction globale des nuisances acoustiques devrait, à l'aube du troisième millénaire, figurer au nombre des toutes premières priorités. La population est encore malheureusement peu sensibilisée au problème bruit. Il faudrait créer une "éducation acoustique" de la population, et ce dans les établissements scolaires aussi bien qu'à travers des programmes de sensibilisation dans la presse, sur les ondes et à la télévision, afin de considérer le bruit non pas seulement un problème individuel mais un problème de société. Car en effet ceux qui paient pour se protéger contre le bruit ne sont généralement pas ceux qui causent le bruit, mais ceux qui en pâtissent. On ne paît pas seulement avec sa santé, on paît aussi financièrement, en achetant les médicaments pour lutter contre le stress, en installant des doubles fenêtres, en payant plus cher les logements situés dans des zones de résidence tranquilles (on observe au Canada et aux USA qu’une réduction de 10 dB vaut en terme de loyer entre 300 et 500 francs par mois ; le prix de location de logement à Zurich augmente entre 0,8 et 1,3% pour chaque réduction d’unité décibel), en obligeant la séparation lieu de travail et lieu de résidence (donc coûts de transport), en provoquant les migrations coûteuses de fin de semaine à la campagne pour échapper au bruit, ce qui en retour empeste les routes secondaires et les villageois.

Les causes du bruit et sa prévention

Les problèmes du bruit touchent essentiellement les milieux urbains et reposent, pour une grande part, sur le trafic automobile et aérien. En milieu industriel, le bruit apparaît plus étroitement lié à la sécurité et à l'hygiène au travail, dans la mesure où, sauf dans certains cas très particuliers, le bruit produit par les usines n'est généralement pas perçu à l'extérieur. Selon les évaluations, l'industrie n'intervient que pour 20 %   contre 80 % pour les transports   dans l'ensemble des émissions de bruit, même si l'impression générale voudrait que le pourcentage soit plus élevé. Afin de réduire le bruit dans l'Union européenne, la Commission a mis en œuvre un programme de lutte contre le bruit défini dans le cinquième programme d'action en matière d'environnement de 1993, révisé en 1996 dans un Livre vert, au travers d'actions destinées à atteindre des objectifs précis. Ce n’est pas la première fois que les gouvernants prennent des mesures de lutte contre le bruit. En 1914, on prescrivait déjà l’équipement de capot et de tuyaux d’échappement insonorisant pour les voitures. En Allemagne, un nouveau droit communal est apparu au début des années 90. Celui-ci prescrit que toute installation industrielle ou de loisir (penser à la multiplication des activités de loisir et de tourisme, la construction de grands stades ou complexes multisports), tout lieu de circulation dont le bruit dépasse un certain seuil doit être rénové par des mesures de protection. La politique d’aujourd’hui s’oriente sur des mesures préventives, plutôt que vers des mesures correctives. C’est à dire, on prendra des mesures sur le lieu même des causes du bruit, telles que la construction de murs parabruit autour des usines, la réduction du volume des transports, dont la croissance est énorme, au moyen d'un meilleur aménagement de l'espace et de la ville, d'une gestion efficace de la mobilité et de la logistique des transports, ainsi que du passage à des modes de transport individuel non motorisé (piétons, cyclistes) combinés aux transports collectifs et/ou publics, la réduction du bruit des chemins de fer sur les trajets actuellement très fréquenté (en particulier dans les transports de marchandises), et l'interdiction du fonctionnement nocturne des aéroports.

Le bruit et l’économie

De telles mesures préventives coûtent chères. Par exemple, on évalue à quarante milliards de Francs les coûts d’équipement nécessaire pour couvrir les besoins de protection contre les bruits d’autoroute en Suisse (3000 km). Pourtant ces coûts sont bien moindres que les coûts de filtration des eaux, par exemple. On pourrait également défrayer une partie des coûts en installant des panneaux solaires sur les murs de protection. Donc il s’agit bien d’un problème de perception d’urgence et de priorité. Surtout que le bruit a cette caractéristique de diminuer avec l’éloignement (6dB de moins à chaque doublement de la distance à partir de la source). Il suffirait de construire assez éloigné des sources de bruit pour résoudre le problème, sans encourir apparemment de coûts supplémentaires. C’est d’ailleurs ce que l’on fait dans la pratique, on interdisant de construire des résidences nouvelles près des autoroutes ou zones industrielles. Mais ce ne sont là que des réactions correctives et non pas préventives. La question à nouveau est de savoir qui doit payer, les causeurs de bruits ou les victimes du bruit ? Sur la base des études qui ont été faites jusqu'ici, le coût social externe du bruit est évalué à un pourcentage oscillant entre 0,2 et 2 % du PNB. Qui paiera la facture, ceux qui sont en amont ou ceux qui sont en aval ? On pourrait introduire des mesures coercitives pour forcer les causeurs de bruit à payer. Ainsi en Autriche, l'instauration a été annoncée de taxes frappant "l'usager de la route" pour le bruit produit par les véhicules automobiles. En faite, dans les pays où des impôts ont été levés pour réprimer le bruit, les taxes ou les amendes ont été jusque là relativement modiques et l'on a constaté dans une large mesure que les contrevenants préféraient payer la note pour éviter l'adoption de mesures structurelles plus radicales (et d'un coût plus élevé). Un exemple caractéristique des "taxes sur le bruit" est leur incorporation dans les taxes d'atterrissage des aéronefs dans les grands aéroports européens.

Le bruit et la politique

Les politiques européennes favorisent peu, à ce jour, la réduction des pollutions acoustiques. Par exemple, les Fonds structurels et le Fonds de cohésion de la communauté européenne financent la construction d'autoroutes. Dans quelle mesure cependant prévoient-ils (et financent-ils par la même occasion) des mesures de réduction du bruit comme le placement de revêtements poreux spéciaux, d'écrans latéraux anti-bruit, etc.? Il n'existe pas de législation communautaire pour fixer les limites d'émissions de bruit maximales autorisées pour les installations industrielles, même si la plupart des états membres appliquent des niveaux limites de bruit dans les régions industrielles.

Pourtant le Livre vert existe et sa mise en œuvre exige une volonté politique et des ressources financières et logistiques. On notera en particulier les recommandations suivantes de la commission européenne pour un lutte effective contre le bruit. Celles-ci exigent :

  • Une politique de coordination entre les différentes politiques et actions communautaires concernant le bruit
  • L’établissement de données fiables et comparatives sur les différentes sources de bruit,
  • L' établissement de méthodes communes de mesure et de calcul pour l'évaluation du bruit et la détermination d'indices communs d'exposition, aussi bien diurnes que nocturnes ;
  • L’élaboration "des cartes du bruit" qui soient mises à la disposition des citoyens, afin de tenir compte des observations formulées à cet égard par la population.

Cette dernière recommandation est intéressante, car elle nous concerne nous géographes plus directement. Les géographes peuvent jouer ici un rôle de pont entre le politique, l’expert et le citoyen, en produisant des cartes et des systèmes d’information qui soient accessibles et compréhensibles pour tous ceux impliqués dans la lutte contre le bruit.

Une géomatique du bruit

A notre connaissance, il n’existe pas encore de système d’information du bruit, en particulier du bruit urbain, qui recouvre les aspects de saisie, de stockage, de gestion, d’analyse et de représentation des données bruit. À l’université de la Ruhr, nous concentrons depuis deux ans nos efforts sur les aspects analyse et représentation à l’aide des logicielles ArcView, 3D Analyst et Director. Un système de requête permettra de répondre aux questions suivantes : « à quel endroit et à quelle heure se produisent les bruits de plus haute nuisance », « sur telle rue, à telle heure, quel est le bruit », «  à plusieurs endroits et pour des temps variés, quelles sont les différences de bruit », ou encore « avant et après l’installation d’écran latéraux antibruit, quelle est la réduction du bruit ». Il s’agit donc de produire des scénarios qui simulent les réductions et la propagation du bruit avant et après la mise en place des mesures antibruit. Au point de vue de la représentation, nous avons déjà réaliser des cartes multimédia qui permettent de localiser et d’entendre le bruit avec une intensité variable selon la localisation géographique. Nous exploitons simultanément 1) le son pour simuler le bruit, 2) la troisième dimension pour corréler le bruit à d’autres phénomènes tels que l’utilisation du sol et la distribution de population, enfin 3) l’interaction pour exprimer des requêtes telles que comparaisons entre bruit diurnes et nocturnes. Cette représentation multimédia n’exclu évidemment pas les cartes du bruit plus traditionnelles sur papier symbolisant l’intensité du bruit à l’aide de plages en couleur ou des lignes isophones. Cependant, celles-ci sont d’un intérêt plus limité puisque des représentations statiques sur papier ne permettent pas d’interroger une banque de données. Notre but est donc de créer un outil géomatique qui puisse faciliter l’analyse dans les travaux d’aménagement urbain antibruit, et solliciter la participation du citoyen dans ces plans d’aménagement en offrant un moyen de communication qui soit compréhensible pour tous. Un tel outil devrait faciliter la coopération entre le politique (prise des décisions), l’expert (analyse et propositions de mesures contre le bruit) et le public (participation citoyenne aux décisions).

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