GÉOGRAPHIE HISTORIQUE D'UNE
PANDÉMIE :
L'ALCOOLISME

Didier NOURRISSON

Professeur d'histoire contemporaine
IUFM de Lyon

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L'article complet

L'alcoolisme figure comme l'une des principales maladies de la société française (40 000 morts par an). Or, cette maladie présente une double particularité : elle est récente ; elle est sociale. Elle naît en effet dans la deuxième moitié du XIXe siècle d'un comportement volontaire, profondément socialisé, — l'usage de boire —, transformé par le regard discréditant de la société, en maladie du trop-boire. Cette maladie dès lors supporte de multiples préjugés et passe pour “ honteuse ”, au même titre que la syphilis ou le sida.

La géographie en formation à la même époque va offrir ses services scientifiques dans sa dimension cartographique pour délimiter le terrain de la nouvelle pandémie1. Elle s'associe pour l'occasion à une autre science, alors en plein essor, la statistique. En ce faisant, elle dote la médecine, dont le champ d'exercice porte traditionnellement sur le seul individu, d'un instrument de mesure en santé publique.

Mais la géopathologie naissante se construit avec tous les préjugés que lui donne la nouvelle maladie : en particulier, les médecins, qui ont défini l'étiologie de l'alcoolisme au milieu du XIXe siècle, attribuent l'origine du mal à la consommation constamment répétée de boissons distillées, les spiritueux. Ces seules liqueurs sont considérées comme “ alcools ”, tandis que les boissons fermentées, vins, bières, cidres, passent pour inoffensives et même salubres. La plupart des médecins les qualifient d'“ hygiéniques ”. La cartographie des consommations, et donc des surconsommations des alcools, fait alors ressortir aussitôt les régions à vins et les régions à spiritueux. La première enquête qui conclut par l'aphorisme “ le vin chasse l'alcool ” est réalisée par l'inspecteur général des asiles, le docteur Lunier, et publiée en 18772. Ce point de vue ne sera plus de sitôt remis en cause3.

La carte que nous proposons ici répond au même souci démonstratif. En 1904, année “ ordinaire ” dans la décennie de plus forte consommation alcoolique jamais enregistrée dans notre pays4, deux France semblent s'opposer : une France du Nord-Ouest, alcoolique au dernier degré, une France vinophile du Sud.

Les contemporains en tirent plusieurs conséquences :

- la construction folklorique, largement fantasmatique, à la limite du racisme, de types régionaux de buveurs : le Breton, ivrogne incorrigible, le Normand, alcoolique notoire. Des régions entières et leurs populations sont alors marquées du sceau de la disqualification sociale.

- en revanche, les régions de la France du Sud reçoivent un brevet d'immunité alcoolique et leurs consommations, en particulier le vin, bénéficient dès lors, d'un label de salubrité.

- les premières campagnes antialcooliques vont porter sur les boissons distillées et concerner principalement la France du nord-Ouest, jugée en danger de “ dégénérescence ”5. Les boissons hygiéniques sont même dégrevées de taxes et leur consommation ouvertement encouragée. Il faudra attendre les années 1930 pour qu'on découvre l'œnolisme. Ainsi les militants antialcooliques ont souvent été les fourriers de l'alcoolisme !

Le vin ne chasse nullement l'alcool et les effets alcooliques proviennent, bien entendu, de la quantité d'alcool absorbée, qu'il soit fermenté ou distillé. Il aurait fallu bien sûr considérer l'ensemble des boissons consommées en additionnant les degrés alcooliques. L'image de la France qui boit est alors singulièrement refondue. cf carte des consommations tous alcools confondus.

- murées dans leurs certitudes, nées de la pseudoscientificité de la cartographie, les autorités médicales et politiques ne peuvent que confirmer cette partition de la France autour de l'alcool. Quand Georges Clemenceau, médecin, militant ardent de l'antialcoolisme, accède au pouvoir de président du Conseil, il diligente une enquête auprès des chefs de service des asiles d'aliénés et, bien entendu, il obtient la carte attendue : la folie alcoolique est nordiste ! cf carte de la folie alcoolique en 1907;

- un autre paradoxe : le “ poison empoisonné ” comme l'appelle Clemenceau, c'est l'absinthe. La liqueur rend fou, dit-on. Il est vrai qu'elle titre fréquemment 72°. Or la carte de consommation d'absinthe ne recoupe que très imparfaitement la carte de la folie alcoolique. Le maximum d'intensité de consommation est en effet obtenu dans le Sud méditerranéen.


Ainsi, ce court exemple montre comment la géographie peut concourir à une construction idéologique largement chimérique et donner les apparences de la science à une politique de santé publique parfaitement inefficace. Avis à la prudence aux enseignants.

1 La fin du XIXe siècle marque le recul décisif des pandémies traditionnelles, peste, choléra.

2 Louis Lunier, “ De la production et de la consommation des boissons alcooliques en France et de leur influence sur la santé physique et intellectuelle des populations ”, La Tempérance, Paris, 1877.

3 Dans les années 30 encore, un plan du métropolitain était distribué par le Comité national de Propagande en faveur du bon vin et proposait une carte de France avec ce titre “ l'alcoolisme tenu en respect par la consommation de vin ”.

4 En réduisant artificiellement les différentes consommations en alcool pur à 100°, chaque Français de la décennie 1895-1905 a consommé 22 litres par an, soit exactement le double de la consommation moyenne de la fin du XXe siècle.

5 Les témoignages abondent qui décrivent les abus de consommation des Normands et leur responsabilité dans la dépopulation du pays. “ Qui donc reconnaîtrait dans la face pâlie, dans le corps rétréci de leurs pitoyables descendants les Normands de jadis, fils chevelus du Nord, corsaires intrépides et redoutés ? Quelle hérédité les a donc accablés ? Voyez-les tous, marqués du même stigmate, tous pliés sous la même déchéance, tournés vers vous leurs faces ravagées, leurs yeux éteints !...”, l'avocat Georges Barbey, au premier Congrès national contre l'alcoolisme (Paris, 1903).

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