LES NOUVEAUX TEMPS DE LA VIE :
LES ESPACES AU QUOTIDIEN

Pierre DOMMERGUES

Quelques pistes de réflexion

La société évolue vite. Elle invente en permanence de nouvelles attitudes – notamment face au temps - et de nouvelles pratiques souvent individualistes, parfois porteuses de nouveaux liens sociaux et fréquemment décalées par rapport aux systèmes politiques, économiques et institutionnels qui peinent à s’adapter à un monde de plus en plus mobile.

Les nouvelles pratiques temporelles sont fortement liées au réaménagement et à la réduction du temps de travail. Mais tout en restant central, le travail est « remis à sa place » et le « hors travail » devient un enjeu fondamental en terme d’amélioration de la vie quotidienne, en terme économique (tourisme, loisir, culture, etc.), mais aussi en terme d’égalité et de solidarité.

Les temps individuels se fragmentent et s’accélèrent. Au même moment, on perçoit la volonté d’inscrire le temps vécu dans une continuité qui chaîne passé, le présent et l’avenir. On sent naître la résistance à l’accélération des temporalités, le rejet de d’un présent envahissant, le refus de la dictature de l’urgence. Ainsi se dessinent simultanément l’exigence d’un « droit à la mobilité ». et celle d’un « droit à la lenteur ».

De nouvelles pratiques territoriales se développent également – en partie pour répondre aux attentes des citoyens, en partie à la suite de réorganisations territoriales qui sont le fait des entreprises, des associations, des simples citoyens, des collectivités locales et de l’Etat : multiplication d’espaces multifonctionnels  ; apparition de « pôles temporels » à l’occasion de grands événements sportifs ou culturels ; recomposition des territoires (communautés de commune, agglomérations, pays) avec l’application des lois Voynet, Chevènement et Gayssot.

Qu’est-ce qui fait temps dans notre vie quotidienne ? Les heures d’ouverture des crèches, les va et vient le mercredi autour des activités périscolaires, les vacances des enfants alors que les parents travaillent, etc. L’inadéquation des horaires et des fréquences des transports en commun.   L’insuffisante accessibilité aux équipements sportifs et culturels pour les adolescents et les jeunes le soir et pendant le week-end, etc.

A travers les horaires, le problème posé est celui de l’égalité d’accès aux services publics et privés et à l’utilisation de l’espace. Certains utilisent toujours plus de services, et « consomment » toujours plus de « territoires ». D’autres, au contraire, n’ont pas les moyens financiers et autres d’accéder aux services ou vivent dans un contexte culturel où ces besoins ne sont pas légitimes. On risque de voir s’accroître le nombre des « assignés à résidence » dans les quartiers difficiles et dans les espaces ruraux.

Mais ce qui fait temps avant tout, c’est l’articulation entre les différents temps sociaux. La conciliation, pour chacun d’entre nous, entre le temps de travail (ou de chômage), le temps parental, le temps des activités domestiques, le temps associatif et politique et le « temps pour soi ». Ce sont les femmes qui vivent ces problèmes le plus intensément et qui le posent, les premières, en France comme à l’étranger. Le changement suppose une nouvelle répartition entre les tâches domestiques, une nouvelle parité dans la vie professionnelle, une nouvelle relation d’égalité entre homme et femme, mais aussi une transformation profonde dans la culture des entreprises pour que ces dernières prennent en compte, non seulement la productivité et/ou la modernisation de l’offre, mais aussi la demande temporelle de leurs salariés. Tout ceci n’est pas une utopie comme le montrent, par exemple, les expériences en cours aux Pays-Bas.

Les politiques temporelles sont l’occasion de répondre à ces enjeux. Enjeu social et culturel (réduction des inégalités). Enjeu sociétal (construction d’un nouveau modèle de civilisation urbaine et non urbaine). Enjeu de développement durable (prise en compte globale de l’économique, du social, du culturel dans un projet qui s’inscrit dans le temps long). Enjeu économique (création de nombreux nouveaux services à la personne). Enjeu d’aménagement (recomposition spatiale et temporelle des territoires).

Et surtout, enjeu politique . Qui va observer les dysfonctionnements temporels ? Qui va proposer des pistes de progrès ? Qui va imaginer des « futuribles temporels » ? Quels vont être les nouveaux mécanismes de concertation entre les parties prenantes ? Quel sera le rôle des élus, des collectivités territoriales, de l’Etat, des entreprises, des associations, des citoyens à travers les comités de quartier ou autres structures de proximité ? Qui va être garant de l’intérêt général ? Qui va arbitrer les choix fondamentaux quant à la qualité de la vie quotidienne ?

En fait, c’est une autre façon de faire de la politique qu’on voit émerger. Une politique qui s’appuie sur le débat public, qui implique les acteurs de la société civile dans les processus d’observation, d’élaboration d’une vision commune, de production de connaissance collective, de décision, de maîtrise d’ouvrage, etc.. Le dialogue s’organise non seulement entre les traditionnels partenaires sociaux, mais aussi avec les acteurs de la société civile. On glisse insensiblement du social au sociétal. On articule aussi la démarche descendante avec la démarche ascendante. Exemple de ces nouvelles formes de concertation, les « tables quadrangulaires » des Italiens qui regroupent employeurs, employés, usagers et élus pour élaborer ensemble des solutions. Au moment où la confiance envers la classe politique continue à s’éfriter, où la décentralisation est à la recherche d’un nouveau souffle, les problématiques temporelles et les processus de coconstruction qui les accompagnent contribuent au renforcement de la démocratie (locale), à l’invention d’une nouvelle façon de concevoir les politiques publiques et d’entrer dans la modernité.

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