CONFÉRENCE "LES TERRITOIRES DE L'INNOVATION DU CAFÉ"

PROJECTION DU FILM "KILIMANDJARO, LE CAFÉ AU BOIS DORMANT"
(production Centre Multi Média - Université de Toulouse - Le Mirail)

Bernard CHARLERY DE LA MASSELIÈRE

Université de Toulouse - Le Mirail

Résumé

L'article complet

L’essentiel de cette conférence se présente sous la forme d’un film de 52 mn sur la caféiculture au Kilimandjaro, initialement produit dans le cadre d’un programme d’étude sur la réaction des petits producteurs de café arabica (de montagne) aux bouleversements du marché mondial depuis une dizaine d’années. Ce film est à la croisée de plusieurs initiatives fédérées par le Groupement de Recherche (GDR – CNRS) Montagnes et Café (MOCA) créé à l’Université de Toulouse-Le Mirail en association avec d’autres universités françaises et des universités d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie du Sud-est. Il est le produit d’un programme de recherche conduit par l’UMR DYMSET (Bordeaux III) en partenariat avec l’université de Dar es Salaam, l’UMR Dynamiques rurales et l’Institut Français de Recherche en Afrique (IFRA-Nairobi).

Ce travail trouve pleinement sa place dans le thème du festival sur la géographie de l’innovation. A l’échelle mondiale, la diffusion de la caféiculture pendant plusieurs siècles et sur plusieurs continents est un vrai processus d’innovation, autant technique que sociale. Comme le disait Françoise Héritier dans sa conférence inaugurale, l’innovation est un bouleversement, et quand on sait que la caféiculture concerne des dizaines de millions d’agriculteurs, on peut mesurer l’ampleur d’un tel mouvement, en général méconnu. Je rappellerai que le café est le premier produit agricole mondial d’exportation. Un bouleversement donc qui, comme le soulignait également Françoise Héritier, à l’échelle mondiale « prend son temps et dont on peut retracer l’histoire, les chemins empruntés et la durée de vie ». Parti des franges orientales du continent africain, intégré très tôt (XV° siècle) dans les courants d’échanges qui, à travers la Mer Rouge, reliaient l’est de l’Ethiopie (Harar) aux ports yéménites (Aden), le café ne se diffusera dans le reste de l’Afrique qu’à la fin du XIX° siècle, après avoir conquis les marchés de consommation européens et avoir fait un long détour par les Antilles, l’Amérique latine et les îles de l’Océan Indien (la Réunion, appelée autrefois l’île Bourbon, qui a donné son nom à l’une des principales variétés d’arabica). Plante d’Afrique, ce sont les Européens qui la réintroduisent dans le continent et, contrairement aux idées reçues, le caféier va s’intégrer rapidement dans les systèmes de production paysans jusqu’à devenir une culture traditionnelle, inscrite dans le patrimoine des sociétés locales et nationales qui le cultivent. Pour l’Afrique de l’est, il s’agit donc d’une re-découverte, qui prend tous les caractères d’une innovation dans un contexte historique favorable à sa diffusion.

La première partie du film explore la façon dont le café a trouvé sa terre d’élection au Kilimandjaro, comment il a produit et accompagné des transformations irréversibles de la société locale et de ses modes d’organisation, c’est-à-dire de ses modes de vie, de la façon d’être ensemble sur un territoire donné, de la façon ‘échanger, de se promouvoir au sein des groupes familiaux et lignagers, d’exercer le pouvoir, etc. ; comment la caféiculture a construit les territoires, agençant différemment des héritages anciens, introduisant des éléments nouveaux, réorientant les énergies, forgeant les identités individuelles et collectives, redéfinissant les inégalités tout en recueillant l’adhésion de tous par la prospérité d’elle apporte.

Au Kilimandjaro, la caféiculture a été introduite à la fin du XIX° siècle. Son développement a été assuré en secteur paysan par les missions catholiques et dans les grandes plantations par des colons européens. Le café s’est inséré dans des systèmes vivriers de production intensive. S’appuyant sur l’exceptionnelle fertilité des sols, l’extension de la caféiculture a accompagné l’accroissement démographique de la région, dont les densités sont les plus fortes de l’Afrique. Le café a été pour les paysans Chaga, qui occupent les flancs sud et est de la montagne, une véritable conquête sociale, par laquelle ils ont assuré leur développement économique et social.

La deuxième partie interroge l’épuisement du modèle produit par l’innovation, dans un contexte de crise, considérée ici comme un moment particulier de l’histoire de la région au cours duquel les repères s’effacent, les articulations qui assuraient la cohésion de la société ne fonctionnent plus, ce qui concourrait à un même objectif (la promotion du groupe) se dissocie.

A partir de 1973, date à laquelle la Tanzanie a commencé à connaître de graves difficultés économiques, la caféiculture a connu, en effet, un lent déclin. Les arbres ont vieilli et les paysans ont eu de plus en plus de difficulté à maintenir un niveau de production et de qualité, qui a fait la réputation de leur café sur les marchés mondiaux. Depuis 1995, le gouvernement, le secteur coopératif et les opérateurs privés se sont lancés dans une campagne de relance du café dont le prix est soutenu par le dynamisme du marché japonais, principal acheteur du café du Kilimandjaro. Cette relance se fait actuellement à partir de la revitalisation des grandes plantations. La question est alors de savoir si, dans une économie de plus en plus libéralisée, les paysans, qui assurent encore 90% de la production, auront la capacité financière et foncière pour entrer dans cette dynamique. On voit alors comment à la fin de son cycle de vie, une innovation se transforme en héritage et pour les acteurs de la vie sociale se décline soit comme nostalgie d’une période achevée, ou comme mémoire de sa capacité à « rebondir », à redécouvrir les voies d’un nouveau dynamisme. La période qui s’ouvre sera-t-elle seulement le produit d’un « raffinement », selon le mot de Françoise Héritier, d’un processus dont le caractère innovant commence à dater, ou verra-t-elle l’émergence d’une nouvelle innovation, bouleversant sur des bases encore inconnues les modes d’organisation de la société et du territoire locaux.

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