UNE APPROCHE DE LA GÉOGRAPHIE DE L'INNOVATION

Christine DAVIOT et Geneviève KOEBERLE

L'exemple du concours "AVENIR ET TERRITOIRE"

Résumé

L'article complet

Le travail que nous présentons s'inscrit dans le cadre du concours "avenir et territoire" proposé par la Datar en 1998-1999. Le thème de cette année-là nous invitait à réfléchir à la question suivante : "Comment aider votre territoire à réussir son intégration à l'Europe ?

Quelques consignes nous éclairaient sur l’esprit du concours et ses exigences. En effet, les élèves devaient :

  • choisir et définir un territoire (original si possible)
  • en faire l’état des lieux
  • puis proposer un projet pour améliorer l’intégration territoriale de cet espace à l’Europe avec un impératif : soigner le caractère novateur et créatif du projet. Le tout présenté sous forme d’un dossier comportant de nombreuses cartes. Tous les documents présentés ici sont donc des productions élèves extraites de ce dossier

Pour répondre à cette problématique, nous avons donc mener un projet avec deux classes de 1ère ES du lycée Pasteur qui ont travaillé de façon complémentaire.

I CHOIX DU SUJET

La question posée nous a paru très intéressante pour amener nos élèves à réfléchir aux questions d'aménagements du territoire susceptibles d'inspirer les politiques à différentes échelles pour réussir l'intégration de notre région dans l'espace européen (cf. doc. n° 1).

La Franche-Comté se trouve en effet dans une situation paradoxale: au sein de l'espace européen, elle occupe une situation doublement périphérique: éloignée du cœur parisien, elle est une région frontalière avec un pays tiers de l'Union européenne, la Suisse, ce qui pourrait être un handicap. Mais l'analyse d'une carte d' Europe nous rappelle qu'elle occupe une position centrale entre Rhin et Rhône. Il lui faut exploiter cette position entre Hexagone et Europe médiane pour intégrer la dorsale européenne créatrice de richesses.

La Suisse avec laquelle la Franche Comté partage 250 km de frontière offre cet atout et bien que retardant le processus d’adhésion à l’U.E. , elle appartient à l'axe rhénan alpin. C'est donc du côté de la frontière que nous avons axé notre réflexion et que nous avons recherché les moteurs de l'intégration, l'un de ces moteurs se trouvant du côté du Pays Horloger (cf. doc. n°2).

Ce territoire constitué par les cantons de Morteau et du Russey côté français et par les districts de la Chaux de Fonds et du Locle côté suisse regroupe 39 communes sur 576 km2.

Pourquoi un tel choix de territoire ? A l'heure de la mondialisation, était-il judicieux de choisir un tel niveau d’échelle très proche de celui du "pays" ? Si l’on en croit l’engagement des décideurs pour les nouveaux " pays" que la loi de 1995 sur l’aménagement du territoire veut promouvoir, on peut penser que le processus de mondialisation de l’économie, loin de rendre obsolète l’effet "territoire"et les solidarités de proximité tend, au contraire, à les activer et à accroître leur valeur.

Le territoire que nous avions choisi répondait bien à ces objectifs en particulier celui de constituer un projet de part et d’autre de la frontière. Ce travail offrait, à nos élèves, la possibilité d’approcher une réalité concrète vécue chaque jour par des centaines de travailleurs frontaliers.

II QUELLE PLACE POUR L'INNOVATION ?

Cette question est introduite ici pour répondre à la problématique de la conférence . On peut considérer que l'innovation est présente :

1° Dans le choix du territoire :

Le pays horloger est un territoire où l’innovation est présente à plusieurs titres :

(cf. doc. n° 3)

- Sur le plan industriel : situé au coeur de l’axe jurassien, le pays horloger est un territoire homogène qui s’est longtemps caractérisé par une forte tradition horlogère, principale activité qui a forgé son identité. Or, cette activité traditionnelle a été durement frappée par la crise dans les années 80. La Suisse a pris plus rapidement le tournant des reconversions, l’économie horlogère s’étant restructurée par une diversification vers les autres secteurs des micro-techniques. En France, le manque de formation et d’encadrement a retardé la reconversion. Aujourd’hui, les mutations sont opérées et les micro-techniques sont devenues le coeur de cible de l’économie locale : elles ont la chance de pouvoir disposer d’un tissu industriel de P.M.E et P.M.I., d’organismes de formation et de nombreux laboratoires, d’un savoir-faire lié à une culture micro-technique héritée de l’horlogerie.

Nous avons donc ,ici, l’exemple d’un territoire où l’innovation est une réponse à la crise. Le seul handicap de taille est l’isolement et la dispersion géographique.

- L’innovation est aussi présente dans la prise en compte du rôle de la frontière et des enjeux qu’elle représente. Si elle reste une discontinuité spatiale, elle tend à devenir une interface qui peut être considérée comme le laboratoire d’une coopération transfrontalière marquée entre autre par la création en 1985 de la C.T.J. (Communauté du Travail Jurassien). Cet organisme qui s’inscrit dans une continuité historique de coopération nourrit de nombreux projets (industries, transports, tourisme, environnement et culture). L’une des missions importantes de la C.T.J. est l’application des programmes Interreg.

Nous sommes donc en présence d’un territoire à la fois porteur de traditions mais aussi d’innovations.

2° Dans les objectifs poursuivis.

Pour nous il s’agissait de conduire un projet qui s'inscrive dans une démarche différente de celle que l'on conduit habituellement en classe. Nous souhaitions :

- faire de la géographie autrement, une géographie plus active qui mette les élèves en situation de répondre à des problèmes posés par l’aménagement du territoire et qui les concernent directement en tant que citoyens. On sait qu’aujourd’hui la demande sociale est forte d’une participation des citoyens aux décisions qui touchent à l’aménagement de leur cadre de vie.

- mettre les élèves en situation de créer eux-mêmes les outils nécessaires à la connaissance du territoire.

III CONDITIONS DE TRAVAIL ET DEROULEMENT.

La mise en œuvre de ces objectifs s'est faite sur un trimestre et en deux phases.

Dans un premier temps il fallait conduire une étude sur la situation de la Franche-Comté en Europe afin de délimiter notre territoire.

Après discussion entre les 2 classes et une fois notre choix arrêté, nous nous sommes attachés à dresser un état des lieux du Pays horloger sur le plan démographique, économique et social. Pour cela les élèves, répartis en groupe de travail, se sont appuyé sur des donnée recueillies auprès de l’INSEE qui ont fait l’objet d’un traitement informatique sous forme de graphiques et de cartes dont nous vous proposons quelques exemples (cf. doc. n° 4, doc. n° 5 et doc. n° 6). La création de ces cartes s’est faite en collaboration avec Mr Moine, enseignant à l’Institut de Géographie de Besançon qui a ouvert le laboratoire d’informatique à un groupe d’élèves et leur a ainsi permis de réaliser des cartes assistées par ordinateur.

Le recueil des données a été aussi fait sur le terrain : un groupe d’élèves s’est rendu dans le Pays horloger côté français pour enquêter, sur la perception de la frontière par les "usagers". Ils ont pu ainsi interroger 200 personnes dont les réponses ont fait l’objet d’une exploitation intéressante avec un logiciel de traitement d’enquêtes,  Ethnos. (cf. doc. n° 7)

Enfin l’accueil de 2 conférenciers a complété ce travail de recherche en permettant la confrontation des points de vue de part et d’autre de la frontière :

  • Mr Demesmay, responsable de l’industrie à la chambre de commerce et d’industrie du Doubs
  • Mr Faton, directeur de la N’TEC, responsable du développement économique du canton de Neuchâtel ont accepté de débattre.

Cette première phase du travail a débouché sur un essai de modélisation cartographique permettant de souligner les atouts et les faiblesses de notre territoire (cf. doc. n° 8).

Dans un second temps, il s’agissait, pour les élèves, à partir de l’état des lieux qui avait été dressé, de faire des propositions d’aménagement du territoire. Celles-ci ont été nombreuses mais nous ne devions retenir qu’un seul projet. Le choix des élèves s’est porté sur une proposition modeste mais réalisable: la Synapse franco-suissse (cf. doc. n° 9)

Les élèves étaient convaincus que leur espace pouvait devenir un lieu privilégié pour réussir l’intégration de la Franche-Comté à l’Europe. A son niveau d’échelle, il pouvait jouer le rôle de laboratoire. Pour cela, les élèves ont proposé :

  • de renforcer la coopération transfrontalière
  • de développer la partenariat et de jouer la complémentarité des espaces de part et d’autre de la frontière.

Dans cette perspective, ils ont proposé

  • le renforcement des axes de communication Besançon/Neuchâtel avec un effort particulier à l’échelle locale dans les liaisons ferroviaires
  • la création d’un centre de ressources qu’ils ont appelé la synapse franco-suisse L’appellation synapse nous a paru pertinente dans le sens où une synapse est au sens premier du terme une "région de contact entre 2 neurones"
  • Où ? à Morteau qui deviendrait un pôle de liaison transfrontalière renforcé et qui jusqu’à présent fait pâle figure à côté de ses voisins suisse.

    - Dans quel but ? Pour promouvoir le développement des cantons transfrontaliers selon un réseau de complémentarité et au-delà promouvoir le développement de la région Franc-comtoise qui abandonnerait son statut de "région tunnel" grâce au renforcement des axes Est/Ouest

- Comment fonctionnerait cette synapse ? La synapse franco-suisse, dont les élèves ont imaginé le logo,
(cf. doc. n° 10) aurait 5 missions à remplir :

  • éCHANGER : mettre en réseau les entreprises du secteur horloger et des microtechniques , les organismes de recherche, de formation par la tenue de colloques, séminaires, forum..

  • FORMER : La synapse aurait comme mission essentielle d’être un lieu de diffusion des savoirs, en particulier en direction des entreprises. Ainsi, la synapse pourrait se charger de faciliter les échanges entreprises/universités.

  • CONSTRUIRE : Pour permettre à la Synapse de jouer pleinement son rôle, il faudrait renforcer l’axe des micro-techniques afin qu’il devienne l’artère principale, en complémentarité avec la voie de chemin de fer Besançonè Le Locle.

  • INTÉGRER : par la création de la Synapse Morteau devient un véritable centre relais qui devra drainer de part et d’autre de la frontière toutes les énergies et les savoirs pour les diffuser ensuite à l’ensemble de la région et renforcer le pôle bisontin.

  • INNOVER : la synapse devrait fonctionner comme un véritable laboratoire d’intégration de la Franche-Comté à l’Europe et de l’innovation sur le plan économique, social, culturel et politique.

Tel est donc le projet auquel nous avons abouti.

IV BILAN

A l’issue de ce travail, nous pouvons dresser un double bilan, sur le plan pédagogique et sur le plan civique.

Sur le plan pédagogique : l’expérience s’est révélée très enrichissante. Les élèves se sont mobilisés pour le projet et leur intérêt a été croissant. De cette expérience nous retiendrons 3 points essentiels :

  • tout d’abord une autre relation au savoir dont les élèves sont devenus les principaux acteurs dans la mesure où ils ont été transformés en décideurs, en aménageurs.
  • Ensuite, une autre approche de la géographie. Les élèves ont pu mettre en oeuvre une démarche géographique en réponse à une problématique qui les a conduit à identifier des acteurs, des stratégies et des logiques, c’est à dire à étudier les interactions entre les hommes et leur territoire.
  • Enfin, un projet pédagogique qui a structuré l’ensemble de l’année scolaire en géographie, en particulier dans la conduite des apprentissages méthodologiques. Ainsi le travail de cartographie a pu être réinvesti avec profit dans la préparation de l’épreuve du baccalauréat.

Au-delà des préoccupations pédagogiques, nous pouvons espérer que ce projet aura contribué à l’apprentissage de la citoyenneté. Réfléchir à l’intégration de la Franche-Comté à l’Europe a permis de prendre conscience, avec le Pays horloger d’une réalité géographique, proche et bien vivante... En effet, lorsque l’on étudie les espaces de l’innovation en cours de Géographie, les références habituelles sont les technopoles. Ici, les élèves ont vu que l’innovation n’était pas seulement une affaire de hautes technologies mettant en synergie industrie et recherche, mais qu’elle impliquait aussi des hommes liés comme c’est le cas dans le Pays horloger, par une communauté de destin. La dimension humaine et historique de l’innovation prend ici toute sa dimension. Enfin, en tant que citoyen, les élèves ont pu mesurer l’impact des décisions prises au niveau de l’aménagement du territoire et nous espérons que ce projet aura contribué à leur apprentissage de la citoyenneté.

Nous pouvons dire, en conclusion, que ce concours a été une occasion de mener une expérience très intéressante, différente de la pratique habituelle de la géographie et qui a pu s'inscrire sans problème dans la progression annuelle du programme de géographie de la classe de première.

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