L’INNOVATION DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES

François LONCLE

Président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée Nationale

Introduction

J’avais commencé à réfléchir à cette conférence et même à rédiger mon intervention avant que les relations internationales ne soient bouleversées par les attentats du 11 septembre. Même s’il est encore trop tôt pour appréhender toutes les conséquences qu’entraîneront ces événements tragiques, il est en tout cas déjà clair qu’ils introduiront des innovations marquantes dans le champ international, aussi bien en ce qui concerne les méthodes de lutte contre le terrorisme que dans les équilibres géostratégiques en Asie centrale et au Proche-Orient.

Ces attentats remettent en perspective – voire relativisent – la place et le rôle de l’innovation dans les relations internationales. Cependant, il convient de constater que cette notion d’innovation est et restera une notion très à la mode. Tous les dirigeants – ou les « décideurs » pour reprendre une terminologie moderne – utilisent ce terme, en sous-entendant qu’il signifie l’un des moyens, voire l’un des objectifs, de leur politique. Il faut bien reconnaître qu’il peut s’agir parfois d’un artifice destiné soit à masquer une réorientation générale soit à pallier l’absence de véritable projet, le manque d’ambition et de vision. L’écrivain irlandais Edmund Burke remarquait déjà à la fin du XVIIIème siècle qu’ « innover n’est pas réformer ». Gardons-nous par ailleurs de toute tentation positiviste : toute innovation n’implique pas obligatoirement une amélioration. Montaigne n’écrivait-il pas dans ses Essais que « rien ne presse [au sens d’accabler] un Etat que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie » ?

ar ailleurs, l’innovation ne constitue pas en soi une réponse adaptée à tout problème. Le moraliste Vauvenargues observait déjà en 1746 qu’ « une innovation n’est pas nécessaire, lorsqu’elle est trop difficile à établir ». Les terribles attentats aux Etats-Unis viennent de rappeler cruellement cette vérité. Alors que les Etats-Unis avaient entrepris un effort considérable en matière d’innovation technologique pour se doter d’un système de défense hyper-sophistiqué, dont le couronnement serait le fameux bouclier antimissile, capable de rendre inviolable le territoire américain, c’est en fait une opération, qui a certes nécessité une longue planification mais qui a été exécutée avec des moyens somme toute assez rudimentaires - des terroristes armés de cutters et utilisant des avions civils comme bombe volante - qui a révélé leur vulnérabilité. Le célèbre historien américain Paul Kennedy a posé crûment la question de savoir « comment la dépense de 80 milliards de dollars pour un bouclier contre les missiles balistiques aurait pu protéger le World Trade Center. »

Enfin, l’innovation n’est pas seulement une invention. Elle est aussi l’application d’une invention à un autre domaine que le domaine initial, voire la résurgence d’une idée ou d’une méthode ancienne remise au goût du jour. Internet offre à cet égard une illustration intéressante, comme l’a révélé l’enquête sur les attentats perpétrés le 11 septembre aux Etats-Unis. Les terroristes auraient en effet communiqué entre eux par Internet, au moyen d’images ou de messages dissimulés dans des textes ou des photographies apparemment anodins et sans qu’ils soient visibles à l’œil humain. Cette technique de codage des fichiers informatiques porte le nom de stéganographie. Il s’agit d’une méthode de camouflage assez simple à réaliser mais particulièrement complexe à déceler, surtout si la stéganographie est combinée à la cryptographie qui, elle, cache le sens d’un message. La stéganographie a été raffinée et automatisée par l’informatique et la numérisation des mots, des sons et des images. Mais, dans son principe, elle est une méthode ancienne, voire antique, puisque Hérodote raconte comment un message tatoué sur le crâne d’un esclave et dissimulé par la repousse des cheveux a servi de signal à une attaque contre les Perses.

Innovations conceptuelles

Dans les relations internationales, les transformations technologiques exercent une influence importante, mais sans doute moindre que les changements dans les rapports entre les Etats, entre les entités politiques.

Ainsi, au cours de l’histoire, différents systèmes d’organisation du monde se sont succédés : pax romana, pax christiana, système westphalien d’équilibre des puissances, concert de l’Europe imaginé par le Congrès de Vienne, sécurité collective de la SDN et de l’ONU, pax americana

Mais la véritable innovation en matière de relations internationales est d’ordre conceptuel. Songez au débat qui agite les intellectuels, les scientifiques et les décideurs pour qualifier la période qui s’est ouverte avec la chute du Mur de Berlin. Pour l’instant, on n’a pas trouvé mieux que « période d’après la guerre froide ».

Pourtant, les uns et les autres cherchent désespérément à cerner ce « nouvel ordre international » qui a émergé depuis 1989. Fukuyama a parlé de « la fin de l’histoire ». Samuel Huntington a vu « le choc des civilisations ». Les Russes évoquent « l’étranger proche » pour qualifier les anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes. Hubert Védrine qualifie les Etats-Unis « d’hyperpuissance ». François Heisbourg a parlé d’un « hyperterrorisme » après les attaques terroristes contre les Etats-Unis, alors que le monde titrait sur « le nouveau désordre mondial ».

Pour ma part, j’estime qu’une des innovations les plus importantes dans les relations internationales – en tout les cas celle qui me tient le plus à cœur -, c’est l’Europe. L’Europe, qui, depuis cinquante ans, se construit certes plus ou moins vite, mais qui cherche à établir des nouveaux rapports entre les entités qui la composent, qui propose un modèle original de développement socio-économique face à la mondialisation. C’est à mon avis une innovation majeure, en ce sens que l’Europe se pose comme une puissance particulière qui aspire à créer un espace de liberté, de sécurité et de paix. Et en quelques années, elle s’est davantage affirmée sur la scène internationale, notamment dans les Balkans, même si on peut critiquer tel ou tel aspect. Décidément, l’Europe est et reste une idée neuve qui est encore loin d’avoir produit tous ses fruits. Depuis une décennie, les mutations intervenues, tant dans le domaine géopolitique (chute du Mur de Berlin, réunification allemande, dislocation de l’empire soviétique, effondrement de l’URSS) que dans celui du droit international et des pratiques diplomatiques et militaires, ont profondément altéré les notions, autrefois intangibles, de l’impunité et de la souveraineté. Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer pêle-mêle la guerre du Golfe, le Kosovo, le code de bonne conduite sur les ventes d’armes, le TPI, Pinochet, la Cour pénale internationale...

La société internationale est incontestablement devenue plus ouverte, plus transparente, mais peut-être aussi plus fragile, plus vulnérable.

D’un côté, les traités secrets sont peu ou prou abandonnés. Dans le domaine militaire, on cherche à construire une confiance mutuelle par des mesures concrètes et vérifiables comme l’annonce de manœuvres afin d’amoindrir le risque d’une attaque-surprise qui constituait la principale menace du temps de la Guerre froide. Et les innovations technologiques – les satellites, la télédétection, les systèmes d’écoute, les radars, etc…- rendent possible en pratique cette ouverture. C’est le cas en particulier pour le contrôle des armements, tout au moins pour les plus gros. Ainsi, le Pentagone dispose d’une panoplie de satellites sophistiqués. Certains permettent de capter les signaux émis par tous les systèmes électroniques. D’autres sont destinés à l’écoute des communications. Enfin, les fameux Key Hole, qui sont munis de capteurs électro-optiques et infrarouges, ont un pouvoir de définition extrêmement pointu, puisqu’ils sont en mesure d’identifier un détail de 15 cm. Un expert de l’observation satellitaire précise finement qu’ils peuvent donc « différencier un homme d’une femme. » Quant aux satellites Lacrosse, ils sont capables de détecter des objets en mouvement d’une taille de 60 cm. Et, selon un récent rapport parlementaire rédigé par Jean-Michel Boucheron, une nouvelle génération de satellites – USA 144 – serait encore plus performante. Mais cette course effrénée à l’innovation technologique présente parfois des risques, comme le reconnaît David Baker, journaliste à la célèbre revue stratégique Jane’s Space Directory, « les satellites constituent l’exemple même des problèmes que l’Ouest s’est créés : il s’en est remis à la haute technologie et a abandonné la collecte du renseignement par des hommes sur le terrain. » Les attentats perpétrés aux Etats-Unis ont dramatiquement souligné les défaillances des services secrets américains qui, depuis plusieurs années, ont privilégié le renseignement technique au détriment du renseignement humain, qui reste indispensable pour repérer, infiltrer, démanteler des organisations criminelles, des réseaux terroristes. Mais d’un autre côté, comme l’ont montré une nouvelle fois les attentats perpétrés aux Etats-Unis, les relations internationales ne sont plus uniquement le lieu des rapports entre les « monstres froids » que sont supposés être les Etats. En matière diplomatique, l’innovation résulte de l’explosion des technologies de communication, du passage d’un monde bipolaire à un monde global dominé par une hyperpuissance, et de l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène internationale, en particulier les médias de l’immédiat (télévision et Internet), les associations humanitaires et de défense des droits de l’homme, les juges mais aussi des bandes criminelles et des réseaux terroristes. Un diplomate européen a même reconnu que la chaîne américaine d’informations en continu CNN était devenue le sixième membre permanent du Conseil de sécurité. Progressivement, les sociétés industrielles cèdent la place aux sociétés de l’information et de la communication. Et il faut bien admettre que l’assistance humanitaire est largement tributaire de la « dictature de l’image ».

Le siècle qui vient de s’achever, qui a connu des horreurs abominables (deux guerres mondiales, le génocide arménien, Auschwitz, Hiroshima, le Goulag, le Rwanda...), a intégré de plus en plus la dimension humaine dans les relations internationales. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’une simple coïncidence. Il existe une relation étroite entre les effroyables boucheries de ce siècle et la prise de conscience des intérêts vitaux de l’homme: après la Shoah et Hiroshima, l’homme a réalisé qu’il était mortel, en tant qu’espèce. Comme il a compris qu’il est son principal prédateur, il a commencé à s’imposer des contraintes.

Les législations protégeant et garantissant les droits de l’homme sont de plus en plus une composante de la diplomatie, à telle enseigne qu’un droit humanitaire international s’est développé et qu’il influence - quand il n’est pas directement à leur origine - les interventions de la communauté internationale. L’ONU a joué un rôle déterminant, en contribuant d’une manière active à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une politique humanitaire fondée sur le droit des peuples et des hommes. Par des actions concrètes sur le terrain, du Koweït à la Sierra Leone, en passant par la Somalie, Haïti, la Bosnie-Herzégovine, le Rwanda, le Timor oriental et le Kosovo, les Nations Unies ont, cahin-caha, construit un droit d’intervention.

Cette généralisation d’une approche juridico-morale des affaires internationales survient dans le cadre du mouvement de globalisation. Et il est clair que la globalisation a tendance à susciter une universalisation de certaines normes politiques, comme l’autodétermination des peuples ou le droit des minorités.

Mais les innovations introduites dans le droit international sont susceptibles d’embarrasser les gouvernements. Ainsi, la Belgique ne peut plus accueillir le Premier Ministre israélien, en raison de la plainte déposée par des particuliers contre Ariel Sharon en vertu d’une loi dite de « compétence universelle » autorisant la poursuite contre les auteurs d’actes de génocide, de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Cette loi s’avère d’ailleurs inapplicable, politiquement mais aussi concrètement parce que la justice belge n’a pas les moyens d’enquêter et de juger tous les criminels de la planète.

Pour faire face à des crises et des conflits différents de ceux d’antan, plus variés et plus incertains, la communauté internationale s’efforce de penser et de se doter de nouveaux instruments diplomatiques et militaires. Pour pouvoir mettre en œuvre rapidement et effectivement des actions de rétablissement de l’ordre et restaurer les conditions de la réconciliation, la communauté internationale doit faire preuve d’innovation et créer des nouveaux outils de la paix. Pour y parvenir, il me semble nécessaire de développer une structure souple capable d’apporter des réponses adaptées à des situations variées et mouvantes, tant d’un point de vue préventif que sur un plan reconstructif. Cette équipe internationale de « gardiens de la paix » devrait remplir des missions multiples ayant pour finalité de construire ou de rétablir un Etat de droit, et notamment de redonner confiance dans les organes judiciaires et policiers.

Pour paraphraser Raymond Aron, il faut de plus en plus penser la paix.

Les relations internationales représentent par excellence le domaine de l’action diplomatique. Quelle influence ont exercé et continuent d’exercer les bouleversements technologiques, politiques et stratégiques de ces dernières années sur l’appareil diplomatique français ?

Le Quai d’Orsay innove

Sous l’impulsion de Hubert Védrine, le Ministère des Affaires Etrangères a engagé une profonde réforme visant à l’adapter à un monde changeant. Hubert Védrine a évoqué la nécessité pour le Quai d’Orsay d’une « profonde adaptation culturelle (…) devant la montée en puissance des acteurs non étatiques, la révolution des communications, le poids croissant de l’économie ». Le Ministère des Affaires Etrangères s’est ainsi ouvert sur la société civile internationale en coopérant avec les ONG sur certains sujets. Il modernise ses méthodes (management et culture d’évaluation) et sa stratégie. Il développe l’action humanitaire et la gestion des crises.

A la suite d’une série d’articles publiés au printemps par Le Monde sur la réforme du Ministère des Affaires Etrangères, et qui a suscité des réactions parmi les agents du quai, Hubert Védrine a décidé de créer un espace de débat interne via Intranet auquel 90% des agents ont accès.

Même s’il continue de produire 3000 télégrammes par jour, le Ministère des Affaires Etrangères est confronté à deux phénomènes qui tendent à le priver de son domaine spécifique, voire à le marginaliser : d’une part, l’internationalisation des autres Ministères, d’autre part, l’amplification des discussions multilatérales. En outre, le diplomate a perdu, en raison de la multiplication des sources d’information, sa fonction, autrefois quasi exclusive, de « donner au monarque une vision du monde » comme l’a observé Meredith Kingston dans son ouvrage sur la Sociologie des ambassadeurs (L’Harmattan, 1998). Ainsi, pendant les onze semaines du conflit du Kosovo, les Ministres des Affaires Etrangères occidentaux ont tenu 18 téléconférences.

La révolution de l’information a sensiblement modifié la pratique diplomatique. Elle a introduit un nouveau temps dans les relations internationales, le temps de l’immédiat, le temps de l’instantané.

Pour répondre aux attentes des usagers, le Ministère des Affaires Etrangères conduit donc depuis quatre ans une politique d’adaptation de ses services en recourant aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Cet effort se réalise dans trois directions.

  1. L’emploi des nouvelles technologies de l’information pour faire face aux demandes des usagers. Ainsi, 95% des visas délivrés en 2000 ont été traités par les 180 postes connectés au réseau, chaque poste pouvant consulter en temps réel les différents fichiers d’opposition, notamment le Système d’Information Schengen (SIS). De plus, de nombreux formulaires administratifs sont dorénavant accessibles en ligne, ce qui constitue la première étape dans l’édification de ce que certains dénomment une « administration électronique ». La mise en place de la rubrique Internet de la Mission de l’Adoption Internationale (MAI) et celle du site « Conseils aux voyageurs » s’inscrivent aussi dans cette perspective. Ce dernier site est d’ailleurs largement consulté par les touristes potentiels et les professionnels du tourisme louent sa fiabilité.

  2. Le renouvellement des méthodes de travail. Les missions du Ministère et des postes à l’étranger dans le domaine de la protection des personnes se sont élargies. Dans ce but a été créée en 1997 la cellule de veille sur la sécurité des Français à l’étranger. En trois ans, elle est déjà intervenue dans 162 pays, par exemple dans l’affaire de la prise d’otages de Jolo. Cette cellule remplit deux principales fonctions : d’une part, elle installe et modernise les réseaux de sécurité ; d’autre part, elle assiste les postes en situation de crise.

  3. La modernisation de l’offre de services des postes consulaires. Cela s’est notamment traduit par la création de 189 sites consulaires destinés à dispenser un service de proximité aux Français dispersés à travers le monde.

L’innovation militaire et stratégique

En matière de défense, les innovations ont été si importantes que l’on parle de la « révolution dans les affaires militaires » (RMA). Il s’agit d’une véritable mutation reposant sur les progrès électroniques, informatiques et des télécommunications réalisés d’abord dans le secteur civil puis appliqués au secteur militaire. Cette « révolution » témoigne d’un saut qualitatif dans l’armement, l’organisation et la doctrine opérationnelle qui, en changeant radicalement la manière de faire la guerre, crée un fossé entre la puissance innovante et ses rivaux.

Dans le secteur militaire, la quête de nouveautés technologiques peut parfois paraître aveugle, illusoire. Sans nier pour autant l’avance technologique des Etats-Unis, il convient de rappeler avec Pascal BONIFACE trois principes fondamentaux :

  1. L’emploi de la force est avant tout une affaire de volonté politique et non de sophistication des armements.

  2. L’innovation technologique est un moyen et non une fin en soi, même si les Américains l’utilisent souvent comme un procédé stratégique destiné à renforcer leur suprématie. Il faut reconnaître aussi que les Etats-Unis sont réticents à faire courir des risques à leurs militaires (ce qui a donné naissance à la théorie du « zéro mort »).

  3. Il faut se garder de se lancer dans une course éperdue à l’innovation technologique. La sophistication des armements n’est pas en effet un gage de supériorité ni de réussite. C’est plutôt la cohérence de l’ensemble du système de défense et l’homogénéité des moyens mis en œuvre qui assurera le succès sur le terrain.
Il existe une tendance en quelque sorte « scientiste » qui consiste en la croyance dans les vertus du progrès technologique. Cela semble se retrouver aujourd’hui dans le projet américain de bouclier antimissiles. Il s’agit d’un défi technologique de grande ampleur mais il risque de déstabiliser tout le système stratégique et de relancer la course aux armements.

Ceci étant dit, il faut reconnaître que les inventions – militaires mais aussi civiles – influent sur les politiques et les stratégies. L’innovation technologique en matière militaire répond à de nouvelles menaces en même temps qu’elle peut les susciter. Un phénomène majeur s’est produit durant les dernières années, à savoir que ce ne sont plus les besoins militaires mais les besoins civils qui engendrent l’innovation technologique. Pensons notamment aux télécommunications, à l’électronique ou encore à l’informatique qui constituent des secteurs fondamentaux pour la défense. Cette évolution a deux conséquences importantes : d’une part, l’accélération de la recherche en raison d’une croissance soutenue du marché ; d’autre part, le risque de prolifération, en raison de la diffusion très large de l’offre des nouvelles technologies.

Ainsi, Internet a clairement bouleversé le paysage stratégique. Il avait d’ailleurs été conçu pour cela à l’origine, puisqu’il est l’héritier de l’Aparnet, un outil mis au service de la défense par l’Agence américaine pour les recherches avancées qui a été créée dès 1957 et dont un directeur sera William PERRY, futur Secrétaire à la Défense.

Par ses qualités intrinsèques de rapidité et d’interactivité, Internet a un impact direct sur la recherche stratégique. Par son ouverture, sa facilité d’accès et sa transparence, il a aussi permis de « démocratiser » l’analyse des relations internationales qui était jusqu’alors le domaine réservé d’experts. Des centaines de sites officiels, d’ONG, de médias, d’associations offrent aux spécialistes, aux curieux – et aux citoyens – la possibilité de s’informer sur tous les aspects politiques et militaires. Mais si le « réseau des réseaux » est devenu un espace désormais indispensable de débats, d’échanges, de réflexions et de recherches, il est aussi un enjeu de la lutte stratégique internationale : ce média interactif peut en effet être aussi un puissant instrument de propagande.

Avec Internet, on est entré dans l’ère de ce que d’aucuns ont appelé « relations internationales.com ». Mais l’informatique ne constitue pas seulement un instrument de communication ; c’est également un enjeu de contrôle, de pouvoir, de combat.

Dérivée de la guerre électronique, la guerre informatique représente une innovation capitale : elle vise à détruire, paralyser ou contrôler les systèmes informatiques ennemis par l’intermédiaire d’ordinateurs et de programmes. Il existe ainsi des « virus » destinés à infecter des fichiers, des « vers » qui détruisent les ressources du système et se déplacent dans les réseaux ou encore les « trappes » qui permettent une intrusion discrète.

L’innovation informatique présente toutefois des dangers et des risques. Les Etats-Unis, qui possèdent une avance notable en ce domaine, peuvent aussi être vulnérables: en 1998, plus de 6 000 attaques ont été menées contre des sites militaires américains. Les Etats-Unis redoutent que des « hackers » hostiles (Etats ou groupes terroristes) lancent une opération concertée contre leurs réseaux et provoquent une catastrophe en détruisant les systèmes informatiques des banques, des bourses, des aéroports, des feux de signalisation des métropoles, des hôpitaux…

La révolution dans les affaires militaires

Les formidables développements scientifiques et techniques de ces dernières décennies ont radicalement transformé la manière de penser la guerre.

Depuis le milieu des années 80, dans le contexte du projet de Ronald Reagan de « guerre des étoiles » (IDS), la réflexion stratégique est dominée par le concept de la « révolution militaro-stratégique ». Pour Laurent MURAWIEC, spécialiste des questions de défense, la « révolution dans les affaires militaires » (RMA) « résulte du chevauchement de multiples ondes d’innovation qui ont radicalement transformé l’économie civile américaine depuis trois décennies » et « ces vagues d’innovation ont graduellement investi le domaine militaire ».

La RMA signifie l’irruption du progrès technologique dans le mode opérationnel des armées. Ce progrès spectaculaire est marqué par les innovations suivantes :

  • l’emploi massif de l’électronique : les armes offensives sont devenues plus précises et plus performantes, ce qui est à la base de l’idée des « frappes chirurgicales »; l’électronique peut aussi permettre de mieux gérer les informations du champ de bataille ; le pouvoir politique peut ainsi être tenu informé en temps réel de l’évolution des opérations et donc agir immédiatement, sans attendre le rapport final ; en contrepartie s’est développé un arsenal de neutralisation de l’électronique adverse.

  • la furtivité : dans la mesure où l’électronique accroît nettement les performances des moyens de détection, il a fallu rendre les armes plus discrètes, en atténuant les ondes de réfraction des véhicules, en réduisant les émissions sonores, en utilisant des matériaux « absorbant » les ondes radar.

  • la vitesse et la mobilité : des progrès ont été réalisés en terme de propulsion d’engins ; les missiles à longue portée doivent par leur seule vitesse échapper aux défenses antimissiles ;

  • l’éloignement et la sécurité : la mise au point de munitions de précision (PGM) rend possible la « guerre à distance ». Ainsi, une PGM est susceptible d’être guidée électro-optiquement par un laser ou d’opérer grâce au géopositionnement global (GPS). Un missile de croisière peut, lui, grâce à la constellation de satellites Navstar, corriger en permanence sa trajectoire. Des experts américains ont calculé qu’une GPM a remplacé pendant la guerre du Golfe une trentaine de bombes classiques. Et selon Benjamin Lambeth, un analyste réputé, les bombes à guidage laser « ont déjà occasionné un accroissement de la puissance de destruction par un facteur de mille ». Au lieu du kilomètre pendant la Seconde Guerre Mondiale et des 60 mètres pendant la Guerre du Golfe, la distance moyenne d’erreur de frappe est aujourd’hui du mètre. Mais cela n’empêche pas les erreurs grossières, comme l’a montré le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade pendant la crise du Kovoso.

  • la survivabilité des combattants  : tout est mis en œuvre pour accroître les chances de survie des systèmes de combat sur le terrain ; de même, l’entraînement des soldats est étudié de manière à améliorer leur rendement et leurs capacités de survie. Aux Etats-Unis, le fantassin s’entraîne déjà sur un « champ de bataille numérique ». L’armée américaine s’adonne régulièrement à des exercices expérimentaux baptisés Louisiana Maneuvers destinés à intégrer les techniques nouvelles et à développer des tactiques opérationnelles fondées sur elles. Elle opère par exemple avec un intranet de bataille. Quant à l’université nationale de défense de Washington, elle forme des « information warriors » aptes à la guerre de la communication.

On parle en effet de plus en plus de l’importance accordée à la guerre de l’information. L’information est clairement devenue un des principaux facteurs de puissance.

L’information est un instrument militaire essentiel, sous son aspect de renseignement, de propagande, de désinformation, de guerre électronique. Par exemple, lors de la Guerre du Golfe, l’ensemble des moyens de guerre électronique fut pour la première fois utilisé par la coalition anti-irakienne : avions-radars, brouillage, espionnage électronique, armes antiradars…

Le fantassin de demain sera bardé d’électronique. Depuis cinq ans, les Etats-Unis ont ainsi développé le programme militaire de recherche baptisé Land Warrior qui a déjà coûté la somme de 400 millions de dollars. Elément du projet plus vaste de « système de combat du futur », ce programme commencera à être testé en 2003, avant d’être généralisé en 2008. Il vise à créer une sorte de cybersoldat qui serait notamment revêtu d’un vêtement-ordinateur, coiffé d’un casque muni d’un système de vision thermique et de visualisation du champ de bataille, équipé d’un laser multifonctions. Des programmes similaires sont en cours en Grande-Bretagne (Fist), aux Pays-Bas (SMP) et en France où il est dénommé Félin (Fantassin à équipement et liaisons intégrés). Il faut signaler que certaines unités, comme les commandos de l’armée de terre française opérant en Bosnie ou au Kosovo, sont déjà équipées de moyens informatiques portables et de capacités de transmission spéciales leur permettant de demeurer en contact permanent avec leur chef, même infiltrées en profondeur sur les arrières d’un adversaire.

D’ailleurs, en France, a été créée en 1988 au sein du Ministère de la Défense une « Mission Innovation » chargée d’organiser la collecte, l’analyse et le soutien d’idées originales émanant des personnels civils et militaires et visant à améliorer ou à concevoir une technique, un matériel, un produit ou une procédure – autrement dit, à contribuer à la définition de l’outil de travail. C’est ainsi qu’a été remis à niveau le simulateur de vol des Jaguars grâce à un nouveau logiciel ou qu’a été inventé pour les hélicoptères un système informatisé de préparation des missions.

Il est clair que, pour les décideurs - politiques, militaires et diplomates -, l’innovation majeure réside dans la transformation du temps par les technologies modernes. Celles-ci permettent en temps réel de collecter, de transmettre, de traiter et d’interpréter les informations avec rapidité et précision, afin de donner une vision et une compréhension de la situation. Pour les armées, cette connaissance s’avère une arme décisive.

Mais la sophistication des armements n’est pas la réponse à tous les conflits. Au Rwanda, on a massacré à la machette. Les jeunes Palestiniens se battent avec des pierres. Des bombes artisanales tuent ici et là. Des terroristes kamikazes détournent des avions de ligne et leur font percuter des gratte-ciels.

La diversité des conflits auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés a entraîné le développement de nouvelles formes d’opérations militaires nécessitant davantage de moyens de renseignement et des capacités accrues de projection et de déploiement des forces sur des théâtres extérieurs, plus ou moins éloignés. A cela s’ajoutent des capacités de neutralisation et de pénétration.

On tend à développer les moyens de simulation, à la fois comme procédé d’analyse des conflits potentiels et comme mode d’entraînement des forces. Les techniques de représentation virtuelle permettent ainsi d’explorer le champ des situations et des réactions envisageables.

Conclusion

En définitive, les sphères stratégique et diplomatique évoluent constamment entre tradition et innovation. Une visite d’Etat en offre l’illustration : il y a d’un côté la pompe désuète de la garde équestre saluant sabre au clair et de l’autre la sécurité assurée par des personnels munis de scanners et d’écouteurs miniaturisés.

C’est pourquoi je souhaite citer en conclusion un extrait d’un télégramme du secrétariat général du quai d’Orsay qui, en date du 1er avril 2001, ironise sur les innovations sémantiques relevées dans la correspondance des diplomates français à travers le monde :

« Indépendamment du référentiel applicatif retenu et du choix de la transitique entre le Département et les postes, l’aberration qui permettrait au lectorat d’intégrer d’emblée la sémantique des locuteurs appelait un nouveau paradigme… » Le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères en conclut que « si nous continuons dans cette voie, il sera bientôt superflu de chiffrer nos télégrammes puisqu’ils deviendront incompréhensibles ».

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