Discours de Christian PIERRET

Président fondateur du Festival International de Géographie

Secrétaire d’état à l’Industrie

Maire Adjoint de Saint-Dié-des-Vosges

Mesdames, messieurs, chers amis,

J’ai l’honneur et le plaisir de déclarer ouvert ce XIIe Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges ! Grâce à notre équipe scientifique de très haut niveau que je veux à nouveau remercier chaleureusement en la personne de Gérard Dorel, Président du Directoire scientifique, Yves Guermond et Jean-Robert Pitte, aux bénévoles chaque année plus actifs autour de la Présidente de l’ADFIG Marie Pierret, aux cinq « figueuses » coordonnées par Eve-Marie Picot, à nos partenaires et, Monsieur le Maire, au soutien des équipes municipales, nous pouvons vous offrir ces quatre journées de réflexion et de fête sans équivalent. Elles sont consacrées, cette année, au rapport de l’innovation et des territoires : la « géographie de l’innovation ».

Je voudrais tout particulièrement saluer Françoise Héritier, Professeur honoraire au Collège de France et à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et Présidente du FIG 2001, mon ami Erkki Likanen, Commissaire européen et invité d’honneur, Titouan Lamazou, grand témoin, grand navigateur et peintre qui nous rejoindra demain, Yves Berger, Président du Salon du Livre, Emile Jung, Président d’Honneur du Salon de la Gastronomie, ainsi, Madame la Vice-Consul, que tous nos amis géographes de Pologne, pays invité d’honneur de cette XIIe édition, et enfin Madame la Présidente Ann Buttimer, accompagnée de représentants de la prestigieuse Union Géographique Internationale venus de tous les continents.

Un coup de chapeau, enfin, à Valérie Gélézeau, responsable des expositions scientifiques, et à Michèle Béguin, responsable du salon géomatique.

Mesdames, Messieurs, alors que pendant quatre jours le XIIe Festival International de Géographie se consacrera aux enjeux scientifiques et technologiques, aux choix politiques, à l’ébullition sociale, à la diversité culturelle et artistique, et même aux délices culinaires, je souhaiterais l’inaugurer par une évocation, ou plus modestement par une tentative d’évocation, philosophique. La « géographie de l’innovation », je le rappelle, est le thème de notre festival. Mon propos tentera de montrer que le temps, plus encore dans nos sociétés modernes, est la condition de la manifestation de l’espace dans son lien avec l’innovation. En d’autres termes, seule la durée nous permet de penser le rapport de l’homme avec l’environnement qu’il façonne par l’innovation.

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C’est en réalité un paradoxe qui nous est proposé par l’association de cette science humaine, la géographie, et de cette pratique sociétale, l’innovation. L’une, la géographie, se veut la description des hommes sur la terre telle qu’elle est : quasi immuable à l’échelle d’une vie, absolument mouvante sur le temps long de l’histoire. L’autre, l’innovation, se donne comme la nouveauté qui fait irruption, qui « surgit », dans le réel, et s’en saisit -« l’arraisonne » dirait Heidegger- pour transformer le monde immédiatement ou plus tard. L’une et l’autre, géographie et innovation, entretiennent donc indubitablement un rapport au temps, mais leur rapport comparé au temps est toujours symétriquement inverse, il est à front renversé. La géographie et l’innovation se rencontrent sans se mélanger.

Nous pouvons alors dire, avec le Professeur Yves Guermond, que la géographie de l’innovation est toujours « insaisissable ». Utilisons une métaphore : un photographe veut saisir l’image d’une innovation. Il pose son trépied pour photographier l’invention du microprocesseur et, sitôt sur le négatif, la puce est déjà obsolète, dépassée. Le photographe n’a même pas eu le temps de déclencher le mécanisme de son appareil : l’innovation appartient déjà au passé. Difficile, donc, de fixer un cliché de ce qui est en mouvement instantané et perpétuel.

A l’inverse, quand l’innovation s’étire et se diffuse sur des années, comme la montée en puissance de la machine à vapeur lors de la première révolution industrielle, il est impossible au même photographe de réaliser son œuvre. Il sera mort avant que le processus d’innovation, sans cesse recommencé, n’arrive à son terme. Le géographe parfait de l’innovation, ce photographe et de l’éternel et de l’instantané, ce ne pourrait être que le maître des horloges : Dieu lui-même !

Mais l’œil du géographe peut tout de même déceler une certaine « fixité » de l’innovation dans le temps et l’espace. Celle-ci se situe dans un horizon moyen. Ainsi, l’apparition d’innovations personnalise certaines régions et les identifie. Elle peuvent créer une véritable ambiance d’innovation, voire un style de vie en rupture. Je songe à l’exemple de la « Silicon Valley » sur la côte ouest des Etats-Unis où les nouvelles technologies de l’information et les biotechnologies ont provoqué un essor économique exceptionnel.

Cela n’indique pas, pour autant, qu’il existe des « territoires innovants » à proprement parler. C’est plutôt un entrelacs de faisceaux d’innovations locales, nationales et globales qui se croisent sur un territoire à la source vive de l’innovation. Volonté politique, pragmatisme économique, ruptures technologiques, révolutions sociales sont les véritables moteurs de l’innovation qui différencient un territoire d’un autre. Ne trouve-t-on pas réunis dans une révolte comme celle des Canuts à Lyon, au XIXe siècle, nombre de facteurs de l’innovation sociale ? Mais certaines innovations audacieuses meurent. Que reste-t-il de ce phalanstère imaginé et édifié à Guise par Godin – que notre ami le Président Gérard Dorel a la chance de côtoyer dans sa région ?

Oui, l’innovation est un ensemble, un processus complexe. Difficile à séparer en ses multiples déterminants : capital disponible, recherche scientifique, niveau d’éducation de la population, circulation de l’information, degré d’ouverture de l’économie, pression concurrentielle, etc. Aucun théoricien de l’économie, Schumpeter inclus avec sa fameuse « destruction créatrice de valeur économique », n’a pu construire un modèle homogène et surtout complet de l’innovation. Tous, pourtant, en ont parlé. Karl Marx fait du mélange détonnant de l’innovation et de l’accumulation du capital le ressort de l’exploitation capitaliste. Les keynésiens Samuelson et Solow désignent la technique comme le facteur déterminant mais « inquantifiable » de la croissance.

L’appréhension de l’innovation est donc toujours partielle. Il en va de même pour l’appréhension géographique de l’innovation ; mais avec ce formidable atout que la géographie s’est acquise de parvenir à cerner cette innovation si fuyante en la fixant par le dessin de la carte. Ainsi, le cartographe débusque-t-il l’innovation derrière la densité des brevets pour 1000 habitants ou par la présence du nombre d’ingénieurs sur un territoire localisé.

Dès l’origine, la géographie de l’homme fut une géographie de la technique – stade premier, en quelque sorte, de l’innovation. L’homme est un animal technicien. La place centrale de la technique dans l’hominisation – ce que le philosophe Michel Serres nomme « hominiscence », le processus de développement de l’humanité en l’homme, a été identifié dès la seconde moitié du XIXe siècle. Jean-Jacques Rousseau en posséda, avec Hume, Mably et Mandeville, l’intuition bien plutôt. Humanité et technique doivent être appréhendées ensemble dans l’espace et le temps.

Là où il y a des outils, aussi rudimentaires soient-ils, il y a de l’humain. Mais là où il y a de l’humain, l’inhumain peut surgir.

Au cours du XXe siècle, cette vision a montré tout son sens. Souvent bénéfique. Comment passer sous silence les fabuleux progrès de la médecine contre des maladies comme la tuberculose qui ravageait le continent européen ? Comment, demain, pourrions-nous répondre à l’explosion démographique de la planète et à la demande d’énergie supplémentaire qu’il engendrera (en 2015, la consommation énergétique totale des Etats-Unis d’aujourd’hui) sans un nucléaire maîtrisé, associé aux énergies nouvelles renouvelables ?

Mais ce sens fut parfois dramatique. Lorsque la chimie échappe à l’homme, cela se nomme un accident et tue. Lorsque l’avion, dans les mains d’une poignée de barbares, échappe à l’humanité, cela se nomme un crime et tue encore davantage…

Mesdames, Messieurs, cette géographie de la technique substance d’une géographie de l’homme devient, à l’âge numérique, une géographie de l’innovation. L’innovation, c’est la technique plus le temps accéléré. En effet, l’innovation introduit dans la technique la dimension du temps, plus précisément celle de l’accélération exponentielle du temps. Les nanosecondes (un milliardième de seconde) et les mégaoctets de l’informatique et des nouvelles technologies de la communication révolutionnent le rapport de l’activité humaine aux territoires, à l’espace géographique. Comment décrire, comment comprendre, ce qui n’est plus un simple outil dans notre main, comme l’est encore le Train à Grande Vitesse obéissant à son conducteur par un volant, mais un flux abstrait, composé de codes binaires (01), dématérialisé et qui, pourtant, porte comme jamais savoir, sens et industrie pour l’homme ?

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Vous me permettrez de conclure par une anecdote qui pourrait résumer l’esprit de mon propos. Une vieille duchesse demandât un jour à Bergson « Maître, pouvez-vous me résumer votre philosophie en deux phrases ? ». « Non madame, répondit-il, en une. Je parle du temps, et je dis que c’est de l’espace ». Et bien, à l’inverse du grand philosophe, nous dirons à Saint-Dié-des-Vosges pendant ces quatre jours du Festival International de Géographie : « Nous parlons de l’espace, et nous disons que c’est du temps ». Pour innover. Parce que l’homme c’est du temps qui innove. La géographie nous le dévoile.

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