INNOVATION ET TERRITOIRES

LES SENS DU LIEN

Sandrine HAAS

Résumé

L'article complet

Les nouveaux découpages territoriaux sont-ils innovants Sandrine Haas

Il ne suffit pas de disposer de chercheurs et d’universités pour innover sur un territoire. L’innovation des entreprises et son impact sur la croissance régionale dépendent grandement de la qualité des institutions qui sont créées dans l’environnement local pour identifier, faire circuler, échanger, enrichir, approfondir, compléter, diffuser, rapprocher, financer, promouvoir, valoriser les connaissances et savoir-faire produits par les acteurs économiques d’une région.

En France, la création d’institutions intervenant pour accompagner l’innovation locale est extrêmement vivace, laissant penser une certaine créativité en la matière. Malheureusement, c’est rarement le cas. Dans bien des régions, l’innovation institutionnelle est plus le signe d’une grande inertie des organisations en présence qu’un facteur positif de leur adaptation à l’évolution extrêmement rapide des besoins des entreprises. Suspicion, concurrence, rétention d’informations, procédures de contrôles et répliques formalistes sont souvent la réalité de relations qui, pour être efficaces, devraient être à l’opposé basées sur la confiance et la coopération, le consensus et le suivi des missions évolutives, le conseil des méthodes et l’amélioration des pratiques…

Il ne faut pas sous estimer l’impact de cette atmosphère sur le tissu d’entreprises. Discrédit, désengagement, détournement, les entreprises dans ces conditions sont peu enclines à ancrer leurs activités et leurs intérêts sur un territoire. Si les territoires ne parviennent pas à créer un environnement institutionnel innovant, permettant de différentier les ressources qui s’y trouvent développées, ils risquent fort de se trouver rapidement marginaliser de la croissance économique qui se joue aujourd’hui autour des connaissances nouvelles et de la nouveauté.

Au-delà du diagnostic qui peut être fait sur l’innovation territoriale, cette intervention vise à réfléchir aux solutions que représentent les Pays, comme forme nouvelle de concertation, d’organisation et de coordination des acteurs locaux sur des projets de développement économique propres à engendrer un « développement durable » (avec toute la magie de ce qui est devenu une formule plus aisée à afficher qu’à réaliser !)

I-1 – Les grandes tendances de la concentration des activités d’innovation

Quelle est la géographie de l’innovation en France et en Europe aujourd’hui ?

La mesure ou les mesures de l’innovation

Pour les économistes la géographie de l’innovation peut être décrite simplement comme la répartition spatiale de l’activité d’innovation.

Bien entendu, une fois que cela est dit, et comme c’est souvent le cas avec les économistes un peu tranchants, rien n’est dit ! Qu’entend-on par « activités d’innovation » ? S’agit-il des strictes activités de R&D, quel que soit le secteur où elles se déploient. S’agit il des activités dites « à fort contenu technologique », qui comprennent quelques secteurs high tech par ailleurs plus ou moins innovants ? S’agit -il plus généralement des innovations technologiques, de biens ou de services, qui prennent place dans de nombreuses activités dites traditionnelles », mais aujourd’hui de plus en plus engagées dans une concurrence sur « nouveau », l’ingéniosité, le design…

Selon la définition plus ou moins étroite que l’on donne à l’activité d’innovation, la carte de sa géographie ne sera évidemment pas la même, puisque tracée sur la base de différents indicateurs de mesure de la répartition géographique.

La géographie de l’innovation à grands traits

Sans entrer ici dans les détails, rappelons quelques faits :

Les activités d’innovation quelle que soit la mesure qu’on en retient, offrent une concentration plus marquée encore que celles des activités industrielles et de services, qui, pour leur part ont connu dans la décennie 90, un affaiblissement des concentrations, lié notamment à l’importance grandissante des services par nature plus dispersés, et la quasi disparition de certains secteurs à forte intensité capitalistique, traditionnellement fortement concentrés (sidérurgie, complexe petro-chimique…). A cet égard, parmi les industries les plus localisées, on trouve, à côté des industries extractives, les industries de haute technologie, (instrument de contrôle et de mesure, construction aéronautique et spatiale, industrie pharmaceutique, machine de bureau et matériel informatique).

La concentration des activités d’innovation se fait autour de grandes métropoles à des niveaux infra régionaux assez circonscrits, laissant subsister d’importantes divergences au sein des tissus régionaux.

En France la recherche des entreprises est grandement polarisée dans la région Ile de France

En 1998 la région parisienne compte 35 887 chercheurs dans les entreprises, soit prés de 50% de la population des 72 847 chercheurs du privé en France. Rhône Alpes vient en seconde position, avec 8 487 (11.7%) chercheurs, suivi loin derrière par PACA (4 609 soit 6.3%) et Midi Pyrénées (3 339 soit 4.6%) (MENRT, 2000)

En termes de dépenses de recherche privée les proportions sont similaires, avec 48% des dépenses intérieures réalisées en Ile de France, pour un montant de 55, 661 millions de Francs, et les écarts encore plus marqués avec les secondes régions en Rhône-Alpes (12, 595 soit 10.9%) ; en PACA (7,162 soit 6.2 %) et en Midi Pyrénées (5, 356 soit 4.6%).(MENRT, 2000)

Enfin, en termes de brevets déposés1, en 1996 l’Ile de France est toujours en tête avec 40% des brevets européens déposés par les entreprises de la région, contre 16% en Rhône-Alpes et 5.1% en PACA.(OST, 2000)

Pourtant, cette polarisation des activités de recherche mérite d’être nuancée

D’une part, en tendance, le mouvement tend à s’inverser, avec une baisse continue depuis le début des années 80 de la part des activités de recherche localisées en Ile de France (pour les chercheurs –10 points en 15 ans, entre 1981 et 1996, pour les dépenses –20 points en 15 ans, pour les brevets le mouvement –9 points en 10 ans (1985-1997).

D’autre part les indicateurs choisis concernent purement les activités de recherche et surévaluent à ce titre la concentration de l’innovation, qui comprend aussi des activités industrielles ou de services sans recherche formalisée comme telle, mais participant néanmoins au renouvellement des produits et des gammes

Il reste qu’avec 32 chercheurs du privé pour 10 000 habitants, l’Ile de France présente une densité d’activité de recherche particulièrement importante, supérieur de 20 points à la moyenne nationale (11.8 /10000).

Globalement, on a donc une innovation technologique fort concentrée en région parisienne, même s’il s’est amorcé un léger mouvement de dispersion depuis le début des années 90.

I.2 – les explications données à la concentration des activités d’innovation

La littérature économique explique assez bien les raisons d’une plus forte concentration des activités d’innovation.

Concentration des ressources et polarisation des activités d’innovation : les effets d’agglomération

La première explication donnée à la concentration des activités d’innovation est très classique, issue des théories traditionnelles du commerce internationale, et réside dans la présence de certaines ressources peu dispersées, telles que les universités de haut niveau ou en France les grandes écoles. De telles ressources attirent la localisation des activités de recherche, qui trouvent des conditions favorables d’embauche d’ingénieurs ou de scientifiques de hauts niveaux, d’accès aux résultats scientifiques les plus récents, etc…On se trouve alors face à un phénomène cumulatif : plus la recherche est concentrée plus elle attire les activités de recherche, drainant de nouvelles ressources qui améliorent encore l’attractivité du lieu.

C’est ce qui a pu se produire en Ile de France, qui a vu se localiser de très nombreuses unités de recherche venues s’agglomérer dans une région riche d’établissements publics et de sièges sociaux. A l’inverse, les importants efforts de décentralisation de la recherche publique, et la délocalisation massive de nombreux laboratoire –le CNET à Rennes-Atalante, l’INSERM à Marseille, l’INRIA à Sophia-Antipolis, près de Nice…- ont permis de disperser le potentiel de recherche sur le territoire et de rendre certaines régions plus attractives, participant à la lente dépolarisation observée de la recherche en Ile de France.

Pourtant, il y a eu de nombreux candidats et très peu d’élus : parmi toutes les technopoles qui furent créées autour de ces centres délocalisés seule une poignée ont connu ce cercle vertueux entre le potentiel de recherche, l’innovation, l’attractivité et le développement du territoire. Les ressources scientifiques peuvent être une condition importante de l’innovation régionale, mais elles sont loin d’être suffisantes.

De la concentration des ressources au rapprochement des acteurs : les institutions au cœur de l’innovation

La seconde explication donnée à la concentration des activités de recherche et d’innovation dans une région est complémentaire puisqu’elle s’attache moins aux dotations en ressources d’une région ou d’une localité, qu’aux institutions et organisations qui les créent.

Dans cette perspective il ne suffit pas de disposer de ressources technologiques ou scientifiques à proximité pour en tirer tous les potentiels d’innovation et de croissance. Il faut encore que ces connaissances circulent, qu’elles soient transmises, comprises, absorbées, appliquées exploitées. Il faut qu’il existe des formes de proximités institutionnelles, organisationnelles et sociales, des proximités qui permettent de rapprocher les différents acteurs du territoire, de tisser des réseaux de relations plus ou moins formelles, qui permettent de confronter les idées, d’échanger les informations, de diffuser les connaissances, de mutualiser les expériences essais sur tels ou tels nouveaux équipements, de former ensemble des hommes ou femmes qualifiés, etc…

Dés lors, la concentration d’activités d’innovation dans région et la croissance qu’elles insufflent au territoire s’expliquent par les innovations d’ordre institutionnel (au sens large du terme) qui favorisent tous les rapprochements entre les sphères commerciales, scientifiques, techniques mais aussi financières nécessaires à la créativité, l’échange, la diffusion et la valorisation des connaissances produites.

Les enjeux pour l’intervention publique

Deux séries de questions se posent pour les politiques.

D’une part, il s’agit de favoriser ces innovations institutionnelles, ces rapprochements entre les divers acteurs de l’innovation sur un territoire. Ceci questionne à la fois la vivacité des tissus d’acteurs locaux, des initiatives qu’ils prennent, du sens qu’ils leur donnent, du consensus et de la mobilisation qu’ils créent, et les principes et modalités d’intervention de l’Etat en région.

D’autre part, il s’agit de réconcilier deux objectifs apparemment contradictoires entre croissance et équité, entre modernisation et cohésion sociale, entre compétitivité et convergence ; entre d’un côté la concentration des activités de recherche qui favorise la croissance, l’emploi et la compétitivité internationale de nos industries, et de l’autre côté la dispersion des capacités scientifiques et technologiques qui est le gage d’une éducation partagée, d’une modernisation plus intégrante qu’exclusive.

Mon intervention restera concentrée sur la première question, celle pour laquelle il existe des ébauches de réponses et de nombreuses initiatives lancées, suivies et évaluées.

II – Les espaces institutionnels de l’innovation

II-2 - Les grands acteurs de l’innovation

Au risque d’être caricaturale, on peut distinguer trois grands acteurs de l’innovation :

  • les entreprises, grandes et petites, qui, dans le cadre d’une concurrence virulente, basée sur la différentiation et le développement rapide de gammes de produits sans cesse renouvelés, entreprennent des développements importants, intégrant un nombre croissant de technologies et savoir-faire

  • les universités centres de recherche publique, écoles d’ingénieurs, qui assurent à la fois la formation des scientifiques et la recherche fondamentale, en amont des divers domaines d’application de l’industrie et de service

  • les différentes structures de financement, d’aide et d’accompagnement des projets d’innovation, comprenant les banques (quoique très marginalement), les fonds de capital risque, et les fonds publics et aides incitatives, émanant d’une nébuleuse plus ou moins structurée autour de la triptyque des Directions Régionales de la Recherche Technologique, des DRIRE et de l’ANVAR.

Il faut savoir que les budgets destinés à soutenir l’activité d’innovation ne sont pas négligeables. Les budgets de la recherche publique au niveau national sont de l’ordre en 1996 de 58 119 millions de Francs, répartis entre les crédits incitatifs, les grands programmes, la R&D fondamentale, les programmes finalisés, et la formation par la R&D.

En comparaison les budgets de recherche des conseils régionaux sont faibles, d’un montant total de 1 466 millions de Francs, soit environ 2.5% des budgets nationaux. Les régions les plus « généreuses » sont Rhône Alpes (157 millions de Francs) Aquitaine (119 Millions de Francs)et PACA (107Millions de Francs). Ce sont des budget 10 fois supérieurs à ceux de la Champagne Ardennes !

Enfin, à ces budgets on peut ajouter les programmes européens (PCRD), qui ne sont pas en valeur absolue très élevés (3 185 millions de Francs), mais sont jugés par touts les acteurs comme jouant des effets de leviers tout à fait important. La répartition régionale de ces budget est très inégale, épousant la polarisation des activités de R&D, avec près de 50% des budgets allant à l’Ile de France, Rhône Alpes et PACA suivant loin derrière (11 et 6.6 % du PCRD)2

  • les organismes d’interface ou d’intermédiation technologique, qui représente une catégorie d’acteurs beaucoup plus hétérogènes, allant des centres de transferts technologiques aux sociétés de services et de conseils en passant par les syndicats professionnels ou les collectivités locales qui offrent certains support logistique ou d’animation du tissu local

II – 2 – Les principales lacunes

Lorsque l’on analyse d’un point de vue général et nécessairement partiel, les différentes composantes de ces systèmes territoriaux d’innovation, on peut identifier trois grands problèmes qui grèvent le dynamisme et la créativité des territoires

Des grandes entreprises peu ancrées sur les territoires

La globalisation des grandes entreprises a plusieurs effets contradictoires dont il est difficile de tirer le sens de l’impact régional. Mais de toute évidence la globalisation change à la fois les besoins, les engagements et les relations qu’entretiennent les grandes entreprises avec leur territoire d’implantation.

Par exemple, l’ouverture de l’actionnariat des grandes entreprises françaises et les pressions nouvelles des investisseurs institutionnels sur les taux de rentabilité de leurs activités ont conduit à de vastes recompositions, qui se sont souvent traduites par l’externalisation des fonctions de recherche, ne gardant dans leurs unités propres les travaux de développement. Ceci s’est évidemment accompagné de politique active en matière d’acquisition de connaissances, passant par le rachat de start up, les coopérations avec les universités et centres de recherche. Certes ces mouvements ouvrent d’importantes opportunités pour les territoires susceptibles d’être associés à ces opérations. Mais ces dernières se réalisent sur un marché global, à l’échelle européenne voir international, et, à moins d’excellence, elles ne privilégient pas nécessairement les acteurs régionaux, et s’accompagnent de comportements volatiles de la parts des grandes entreprises.

De même, les relations partenariales des grandes entreprises avec les PME sont devenues au cours des années 90 à la fois plus coopératives, mais aussi beaucoup plus sélectives. Les pressions concurrentielles que font peser les grandes entreprises sur leur sous-traitants régionaux, soumis à une concurrence très élargie, rendent de plus en plus difficile pour ces derniers de dégager les marges nécessaires au financement interne de l’innovation sur leur produit ou procédé : n’évoluant pas suffisamment, de nombreuses entreprises moyennes indépendantes ont été mises à mal, aculées soit à disparaître soit à se faire racheter par des entreprises souvent étrangères, susceptibles de redéployer leur activité. Ce mouvement a créé dans certaines régions (voir Midi-Pyrénées) des économies duales, avec d’un côté des entreprises très performantes, appartenant à des groupes, dont l’activité et les réseaux largement internationalisés sont peu ancrés sur le territoire ; et de l’autre des petites et moyennes entreprises indépendantes, très vulnérables aux évolutions de marché, et ce d’autant qu’elles ne dégagent pas les moyens ni stratégiques ni financiers de l’innovation. De telles structures ne favorisent ni l’intégration des territoires, ni à terme les dynamiques d’innovation, qui requièrent des marchés d’utilisateurs actifs et développés.

Des Universités et Centres de recherche encore trop cloisonnées

Les relations entre les Universités et les centres de recherche ont considérablement évolué ces dernières années, mais le chemin est encore long avant de voir s’imbriquer les milieux académiques de la recherche et les milieux industriels.

Il ne s’agit pas de dresser un panorama complet des relations entre recherche et industrie. Simplement, s’agissant des capacités d’innovation régionale, mentionnons quelques points particulièrement importants. Tout d’abord, la forte centralisation des décisions, notamment budgétaires, de recrutement mais aussi de gestion des contrats est fort problématique face aux exigences de réactivité et de souplesse de la part des entreprises qui cherchent à coopérer. Ceci n’aide pas à l’établissement de relations fréquentes et aisées entre les entreprises locales et les universités qui les entourent.

Ensuite, la faible mobilité des chercheurs vers les entreprises. Si, en instaurant des facilités pour les chercheurs qui veulent créer ou soutenir une entreprise, la Loi sur l’innovation a levé un obstacle juridique et statutaire majeur, il reste qu’à ce jour, ils ne sont qu’une poignée à avoir emprunté ses voies nouvelles de carrières plus mobiles, moins sédentaires sur une activité de recherche. Cependant, de nombreux professionnels pensent que le changement de comportement induit est très significatif, et devrait favoriser à terme l’essaimage et la création de start-up sur des activités nouvelles à fort potentiel de croissance.

Enfin, le manque de professionnalisme notoire sur les fonctions de valorisation des potentiels scientifiques et la négociation des droits de propriété. Dans ce domaine, on frise le scandale, avec une utilisation abusive des brevets par les entreprises, des moyens de défense et d’entretien des brevets déposés tout à fait insuffisants, des pratiques de publications peu propices aux dépôts de brevets…C’est le désintérêt personnifié pour une fonction pourtant stratégique pour l’université, et sources d’éventuels financements conséquents pour la poursuite des programmes de recherche engagés. Quel lien avec l’innovation régionale ? Aucun si ce n’est la très faible identification de nos universités et centres de recherche par les entreprises internationales, qui peuvent sous évaluer le potentiel scientifique et « aller faire leur course ailleurs ».

Un système d’aide et d’accompagnement inertiel, lourd et coûteux

L’analyse du système d’aides gérées par les différentes institutions aux niveaux européens, national ou régional conduit à deux constats majeurs : sa complexité et les défaillances persistantes de la coordination.

La complexité signe de vivacité des initiatives locales….

La complexité de l’intervention régionale en faveur de l’innovation tient à la lourdeur de l’instruction des dossiers, mais surtout à la diversité des institutions et organismes chargés de leur gestion. Le diversité des organismes et de leur fonction respective tient à la gamme des aides qui sont offertes, à l’hétérogénéité des populations de PME qu’elles visent, et au statut des financeurs. Il coexiste en effet

  • les aides européennes associées aux fonds structurels, gérées par les Préfets de région,

  • les aides nationales gérées par les antennes régionales des administrations déconcentrées, avec notamment le triptyque DRIRE, DRRT, ANVAR

  • les aides offertes par les institutions dépendantes ou associées aux collectivités locales, telles que les CCI, les CRITT, les CRT, les centres d’innovation, les pépinières, les technopoles....

Cette diversité des institutions et organisations offre certains avantages en termes de variété des services rendus, et d’adaptation des services aux besoins des entreprises. Par ailleurs, elle évite de reproduire au niveau régional les défauts d’initiatives et la méconnaissance des terrains, d’une structuration hiérarchique et centralisée, telle qu’on peut l’observer dans certaines administrations d’état. La diversité des organisations intervenant à différents titres dans le soutien à l’innovation est en fait le signe de la vivacité des initiative locales. Elle reflète la forte mobilisation des acteurs régionaux pour initier une dynamique de croissance sur leur territoire, qui s’appuie sur la création de technologies et de compétences nouvelles.

Ou signe de rigidités des institutions

Mais la diversité des intervenants locaux traduit également un mode d’adaptation des systèmes de soutien qui, en l’absence d’un outil d’évaluation performant, consiste à répondre aux besoins, à combler les vides par superposition des institutions plutôt que par accompagnement et réorientation des actions des organisations établies.

Le foisonnement et la diversité des organisations supportant l’innovation pourraient constituer un atout si la coordination au sein des réseaux s’effectuait correctement. Mais force est de constater que c’est encore loin d’être le cas dans la plupart des régions. Dés lors, elle représente pour les entreprises une “ barrière à l’entrée ”au système d’aides, dont les subtiles complémentarités sont rarement claires et lisibles pour les utilisateurs.

Les problèmes de coordination des actions locales des organismes chargés de l’innovation tiennent aux difficultés de positionnement selon notamment leur statut respectif à l’égard du financement. En effet, les organismes en charge de la gestion des aides à l’innovation sont soumis à des objectifs parfois contradictoires entre les services attendus par les entreprises et les critères d’évaluation des financeurs. Par exemple, les objectifs de réduction des budgets que se fixent légitimement les collectivités territoriales et l’état ne sont pas toujours compatibles avec les missions de services publics qui sont attendues de certains organismes d’interfaces et de transfert technologique. De même, les temporalités de l’action des différents acteurs, celles des entreprises, celles des administrations et celles des collectivités territoriales sont rarement en phase, créant d’importants hiatus dans les démarches.

Dans ce contexte de perception confuse et divergente des objectifs, des besoins et des moyens pour y répondre, les organismes sont fragilisés. Ils tendent à entrer dans des logiques concurrentielles, cherchant à légitimer et faire reconnaître leurs actions propres, sur la base de critères parfois plus quantitatifs que qualitatifs : les stratégies “ d’occupation des sols ” prennent parfois le pas sur les logiques plus coopératives pourtant indispensables au bon fonctionnement d’un réseau.

Malgré les progrès réalisés, une meilleure connaissance mutuelle des acteurs intervenants, et l’amélioration de leur formation, il persiste dans de nombreuses régions un risque de “ balkanisation ” des systèmes d’aides et d’accompagnement à l’innovation, qui en limite considérablement la portée économique.

III - Les pays : quelle réponse aux problèmes

Quelle réponse offrent les Pays ?

Un instrument du consensus et de la coopération

Les Pays sont une jolie tentative pour redéfinir les territoires pertinents autour des projets qui les portent et les identifient. Ceci va dans le sens de la recherche de consensus, de collaboration ouverte, de projet politique autour desquels pourraient être mobilisés divers acteurs, clarifiées les missions des différentes organisations, adaptées les modalités de leur intervention en fonction d’objectifs propres préalablement définis et partagés.

C’est pour le coup fort créatif et se veut fédérateur ! L’idée est bien ici de donner aux acteurs les moyens d’une stratégie de différentiation, qui, en matière d’innovation, permettrait à une localité d’offrir des ressources spécifiques susceptibles d’améliorer le positionnement concurrentiel des entreprises locales, d’attirer les investissements et de dynamiser la croissance et l’emploi.

Les risques de rigidification

Mais les « Pays » ne sont-ils pas typiquement l’exemple d’une innovation institutionnelle qui, pour « se libérer des frontières administratives établies », superpose ou plutôt interpose un nième niveau d’action ? N’illustrent-ils pas cette tendance particulièrement marquée en France et malheureusement peu contrecarrée par la décentralisation, à adapter les instruments et modalités d’intervention par stratification des niveaux, sédimentation des institutions, sans sélection ni adaptation significative des socles existants.

Le « Pays » peut-il permettre de faire l’économie d’une recomposition plus radicale de la répartition des pouvoirs et compétences au sein de l’Etat, et entre l’Etat, la région, le Département et les Communes ? Sans une telle recomposition des modes de gouvernance territoriale, en matière d’innovation comme probablement dans bien d’autres domaines qui me sont moins familiers, il y a un risque fort de reproduire les cloisonnements que l’on cherche à franchir. Les jeux de répartition des pouvoirs et des compétences se poursuivant dans des conditions très peu changées, ils risquent de dénaturer l’ambition des « Pays ». Par exemple certains observateurs notent déjà diverses stratégies des départements qui conduisent à définir les découpages pertinents des projets autour des frontières, pourtant mal adaptées, de leurs cantons3. On voit bien ici les tentations de voir s’instaurer des formes d’institutionnalisation des « Pays », qui perdrait une propriété essentielle d’adaptation du niveau et des modalités d’action, à l’évolution de l’environnement, des stratégies d’acteurs, des politiques de développement.

En tout état de cause, les Pays restent une solution très partielle et locale aux sérieux handicaps structurels de l’appareil d’intervention de l’Etat en région et des modes de gouvernance auxquels il vient se greffer.

Les risques de détournement

Par ailleurs, les « Pays » ont fait le pari très risqué d’une démocratie participative par opposition à une démocratie représentative. A ce jour, la participation des acteurs, notamment privés et en l’occurrence les petites entreprises, à la conception des projets autour des besoins qu’ils peuvent collectivement faire émerger est loin d’être assurée. Tout repose sur la présence du Conseil de développement, instance de « représentation citoyenne » du Pays, participant au projet du Pays, consulté et tenu informé de ces avancements. Deux scénarios sont envisageables sur l’évolution de la démocratie participative.

Un premier scénario « optimiste » consiste à penser que les acteurs locaux, les entreprises, les associations professionnelles et syndicales, vont s’organiser pour assurer une représentation active dans les instances de conseil de développement, et permettront de donner corps à des projets concrets, répondant à leurs besoins spécifiques, et destinés à disparaître ou tout au moins à être reformulés fréquemment, du point de vue des objectifs opérationnels aussi bien que de la composition des acteurs intervenants conjointement sur les problèmes posés à la collectivité. Mais au mieux, ce scénario prendra du temps ; le temps pour les entreprises d’apprendre ce type de démarche participative, le temps de trouver les modes d’organisation et structures de représentation locales souvent défaillantes ou peu représentatives. Cet apprentissage n’est pas impossible mais il n’est pas non plus acquis tant les entreprises sont dans une situation vulnérable, avec comme principal déficit le temps qu’elles peuvent allouer à autre chose qu’à leur survie.

Un second scénario « pessimiste » (ou réaliste ?) consiste à considérer que les acteurs de l’innovation ne seront pas ou peu impliqués dans les projets de Pays, dont les objectifs, le montage et les modalités de réalisation sont in fine, et « pour le grand bien de tous », conçus par les collectivités territoriales et les instances de représentation locale de l’Etat. Dans ce cas, le risque n’est pas nul de voir les Pays perdre leur vocation de lieu de débat, de concertation et de consensus ; les fortes traditions de démocratie représentative sont alors susceptibles de reprendre presque involontairement, les rennes des projets.

Dans ce cas, le résultat dépend largement du professionnalisme des intervenants. Dans bien des régions, le travail préalable d’identification des besoins, des potentiels et des opportunités d’innovation par ou pour les entreprises et autres acteurs régionaux sera accompli avec le sérieux, le professionnalisme et la persistance nécessaires. Mais l’expérience montre aussi que dans bien d’autres cas, la conception des projets sera guidée par des logiques d’affichages, des impératifs court-termistes, mettant en concurrence des institutions peu dégagées des prérogatives variées et non convergentes de leurs financeurs respectifs (on prend les même et on recommence !). Les projets de « Pays » produits dans ce contexte risquent fort d’accoucher de réalisations ne répondant pas vraiment aux besoins des acteurs de l’innovation, de ce que j’appelle les « coquilles vides », des « gadgets » dont personne ne peut véritablement se servir, inutiles ou inutilisables. Dans ces conditions, les projets de Pays ne permettront pas d’allier les entreprises aux stratégies discréditées des territoires, de construire les engagements et de s’assurer, par une offre de ressources spécifiques, de l’ancrage des activités d’innovation sur un territoire véritablement différencié des espaces concurrents.

Ces instruments de la démocratie locale seront ce que la démocratie en fera, mais en l’état des pouvoirs de représentation des différents acteurs, et compte tenu des objectifs de développement durable, très généraux et pas toujours très opérationnels autour desquels sont sensés s’identifier les acteurs locaux, le pari est pour le moins osé. L’identité émanant de ces projet est-elle celle du « Pays » ou d’une poignée d’élus et de représentants qui pensent pour lui ? Ce que les régions reprochent à l’Etat central peut alors paradoxalement se trouver reproduit à l’échelle des territoires !

1 Cet indicateur de l’innovation induit des biais probablement significatif sur la répartition géographique de l’activité. En effet, jusque très récemment, les grandes entreprises avaient pour pratique de déposer les brevets par le biais de la maison mère, même si ce dernier a été développé par une filiale ou un établissement localisé en région.

2 L’utilisation faite des PCRD et notamment leur répartition entre les différents acteurs (Industriels et laboratoires publics) diffèrent d’une région à l’autre.

3 Goze Maurice « L’émergence d’une nouvelle organisation territoriale locale française », Territoires 2020, Décembre 2000.


Festival de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges

 

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