FESTIVAL INTERNATIONAL DE GÉOGRAPHIE 2001

SAINT-DIÉ-DES-VOSGES

QUELQUES MOTS POUR CONCLURE...

Madame Françoise HÉRITIER

Il m’était physiquement impossible, on en conviendra, d’assister à tout, d’être partout à la fois. Mais c’est le vœu des organisateurs que le Festival dans son joyeux désordre ne puisse ressembler à un austère colloque. C’est un pari réussi que celui de cette dissipation obligée, qui permet à chacun, butinant d’un lieu à un autre, pour moi d’une table ronde à une conférence, de croire faire en quelque sorte l’école buissonnière.

De ces coups de sondes sont ressorties quelques idées-forces, dont on me pardonnera de dire qu’elles m’ont d’autant plus semblé être des idées-forces que d’une manière ou d’une autre elles rejoignaient certains des commentaires que j’ai faits lors de la conférence introductive. Sans doute parce que nos points d’aveuglement personnels nous permettent surtout d’être sensibles aux concordances, et réciproquement aux graves discordances. Peut-être aussi, et ce serait bien, parce que des convergences se créent, par le frottement des idées, et qu’on trouve tout naturellement, sous la plume ou dans la bouche d’auteurs différents, quelque chose qui est dans l’air du temps, condition sine qua non, on l’a vu, de l’innovation.

1- Quelle que soit la légitimité de la propriété intellectuelle et industrielle, l’idée appartient à tous, de même que la découverte, et seule est appropriable et brevetable la mise en forme appliquée qui lui est donnée par des instances ou des personnes particulières. C’est parce que l’idée appartient à tous que les grandes innovations de l’histoire de l’humanité ont pu s’étendre à la terre entière, comme on a pu le constater à travers l’histoire de l’invention, de la diffusion et de l’amélioration du papier. On peut breveter tel ou tel type de fabrication pour en tirer profit, par l’idée même qu’il est possible de faire du papier au moyen de produits divers. Goodyear, Michelin, Pirelli et d’autres peuvent breveter des formes de pneu et des compositions particulières dans la fabrication des pneumatiques. Mais ni l’idée de roue ni celle de pneu ne sont brevetables, pas plus que ne l’était l’usage du caoutchouc (déjà connu par les Aztèques). Les objets naturels ne sont pas brevetables. Ce qui nous permet de mieux comprendre la réaction outrée des botanistes et des utilisateurs hindous des propriétés remarquables de molécules issues du feuillage d’un arbre qui pousse en Inde, lesquelles sont connues et pratiquées de longue date par les savants et thérapeutes locaux, lorsqu’une compagnie pharmaceutique internationale s’est mise en tête de faire breveter à son profit les potentialités de cet arbre et l’usage qui pouvait en être chimiquement tiré par des moyens modernes. Découvrir de nouvelles molécules et ce à quoi elles peuvent servir de façon précise permet légitimement de déposer un brevet, ce qui n’est pas le cas ici où c’est l’ensemble des propriétés, reconnues de longue date par le savoir local, qui se trouve être breveté par extorsion, sans qu’il y ait eu invention.

2- Des bouleversements considérables ont eu lieu, dont peut se saisir essentiellement une discipline, alors que leurs effets se manifestent dans des lieux dont se saisissent légitimement d’autres disciplines. Il en ressort que le compartimentage des sciences sociales en disciplines a de plus en plus tendance à s’estomper. Ainsi, un des grands bouleversements de ce siècle est l’accroissement de la longévité partout dans le monde, avant que l’épouvantable épidémie de sida et son traitement différentiel selon les lieux n’ait ramené l’espérance de vie en certains pays à des chiffres très bas : 45 ans par exemple, sinon moins, dans les pays africains les plus touchés. Accroissement de la longévité, nouveaux comportements au seuil de la vie adulte dans les pays développés, et surtout modification en cours du rapport du masculin et du féminin : ces changements qui affectent des structures profondes de la société, au premier chef de la nôtre, sont appréhendés par les démographes et les anthropologues. Mais ils ont aussi des effets sur la gestion de l’espace, des aménagements collectifs, de la politique de formation, sur celle du temps, des loisirs, et plus généralement du calendrier, sur les déplacements, l’urbanisation, etc. Tout cela relève aussi de l’analyse du géographe et du sociologue. Les frontières disciplinaires sont devenues poreuses ; à tout le moins, les espaces communs prennent de plus en plus de place.


3- Sur la question du changement plus ou moins innovant dans les institutions que se donne un Etat, l’approche et la critique scientifiques sont nécessaires mais ne peuvent se substituer à la décision démocratique et politique. D’une certaine façon, la volonté politique peut faciliter ou retarder l’innovation sociale. Mais c’est au politique, en tant que représentation démocratique s’entend, que revient légitimement le dernier mot. Jean-Louis Guigou a cité Braudel : « Si j’étais chef d’Etat, j’analyserais les forces à l’œuvre et je faciliterais celles qui vont dans le bon sens ». C’est d’une intention très louable, la difficulté, toute politique, étant de définir où est le bon sens. On peut discuter, sciences sociales et expériences locales à l’appui, de ce qu’il peut être, opposer le vécu au conçu, etc. ; mais il y a toujours des choix à faire, notamment dans l’aménagement du territoire et la juxtaposition des nombreux niveaux d’exercice de la vie commune dans le cadre européen, qui ne peuvent être que le fait du politique bien informé.

L’innovation n’est donc pas simple affaire de tâche d’huile mais du regard plus ou moins compréhensif et bienveillant que lui portent les autorités.


4- Il n’existe pas de territoires particulièrement innovants, au sens de porteurs d’inventions, mais, pour diverses raisons que le regard géographique s’efforce d’inventorier, des synergies se créent où se développent des « grappes d’innovation ». Si la ville est meilleure que le désert pour l’invention, c’est en raison de ce brassage nécessaire des idées qui a existé dès l’aube de l’humanité. Le facteur essentiel, c’est l’idée humaine et le genre de vie des populations. Si une population est totalement isolée, elle ne peut que stagner. Ainsi donc, la localisation des découvertes et inventions n’a rien à voir avec le caractère particulièrement porteur d’innovation d’un certain type de territoire ou d’habitat. Ce qui compte, c’est l’idée, l’expérience et le frottement des idées, en fonction d’un milieu qui favorise ou non leur expression


5- L’extrême sophistication des procédures nouvelles de création et de fabrication assistées par ordinateur ne doit pas nous faire oublier que cette artificialité qui vise l’efficacité et la rentabilité n’est pour autant pas coupée de la nature. Pas de meilleur symbole de ce couplage artifice - nature que la rencontre, à la même heure, dans deux exposés, de l’image de la grenouille : car c’est cet objet, conçu par C.A.O. et reconstitué par des encollements de lamelles qui nous a été présenté lors d’un exposé sur la strato-conception, ultra-représentative de la haute technologie, et le même sous sa forme vivante de Dendrobates des forêts équatoriales, à la peau terriblement toxique, comme l’objet naturel recueilli dans son habitat, à partir duquel se font de prometteuses recherches sur la thérapie de la douleur. Et nul ne peut douter de l’intérêt des forêts dont des équipes géographiques inventorient la canopée (au moyen des radeaux des cimes) pour faire advenir des découvertes et susciter des inventions.

Haute technologie et humble retour à la nature ne peuvent être arbitrairement et orgueilleusement dissociés, en arguant, tant par la sophistication de l’outillage que par le primat unilatéralement décidé du moléculaire sur l’organisme tout entier, qu’existerait une hiérarchie des savoirs, des disciplines, des découvertes et des inventions.

Il nous reste encore beaucoup à apprendre de la nature ne serait-ce que pour prévenir ses caprices. Il nous faut nous souvenir que la nature n’est pas un ensemble de faits virtuels et que nous sommes toujours soumis à ses lois. Prévoir le lieu et l’impact de grandes catastrophes naturelles est un progrès encore à venir, fondé sur la découverte de lois et de régularités que nous ne maîtrisons toujours pas.


6- Il n’est plus possible désormais d’exclure du champ de la compréhension géographique des phénomènes qui en ont jusqu’ici été écartés comme relevant de l’irrationnel : j’entends par là l’émotion, l’affectivité, les représentations profondes identitaires des groupes humains. Des exemples dramatiques contemporains nous montrent la vérité de cette assertion. La géopolitique n’est plus le simple rapport des forces politiques, économiques et militaires en présence, ni même d’idéologies.

Cela est vrai aussi de la gestion des entreprises et cela n’a pas été pour moi le moindre intérêt que d’entendre des industriels avoir en ces lieux recours à la notion d’émotion et de fait culturel comme données à prendre en considération.


7- Il convient toujours de se méfier des mots. Tout ne mérite pas, comme nous l’avons dit dans la conférence introductive, le nom d’innovation et nous abusons de termes techniques parfois ronflants qui tendent à nous le faire croire (le mot « technopôle » par exemple).

De la même manière, l’emploi de certains termes est tendancieux : ainsi la notion de « fracture ». Il faut admettre que la véritable innovation n’est jamais une irruption brutale et quasi-instantanée. Elle prend du temps avant de se généraliser. Et pendant ce temps, des distorsions d’accès se dessinent où l’inégalité est la règle, comme dans le cas de l’accès à Internet par exemple, qui est limité par le coût des équipements nécessaires. Ces fractures-là ne sont pas structurales ni irréversibles.


8- En revanche, ce qui n’est pas supportable, ce ne sont pas ces lenteurs de la diffusion de quelque chose de nouveau plus ou moins utile et nécessaire, c’est la confiscation de l’innovation, qu’elle soit technique ou culturelle, au profit de quelques-uns. Nous avons vu sous nos yeux l’épilogue devant un tribunal sud-africain d’un conflit entre grands laboratoires et grandes firmes pharmaceutiques d’une part et pays utilisateurs potentiels de trithérapies contre la sida, à grande échelle et à faible coût, d’autre part. Dans ce cas précis, l’intérêt des firmes n’est pas l’intérêt général de la population, mais celui de la protection des brevets et accessoirement des malades vivant dans des pays dont la richesse ou la politique de santé permettent de leur assurer les soins nécessaires. Là encore, c’est au politique qu’il devrait revenir, au niveau international, d’assurer le minimum de règles éthiques qui permettent à l’invention, quant elle est à ce point vitale, d’être bénéfique pour tous.


9- A la lumière de tout ce qui s’est dit se confirme la montée en puissance de ce qui sera la véritable grande innovation de la fin du XXème siècle, à savoir l’accès à l’intime, qu’il s’agisse de l’intime des corps ou de celui des relations vécues entre sexes (contraception) et de proximité. Sur le plan de la technique, des cellules et des gènes, il s’agit non seulement de la manipulation, comme les procréations médicalement assistées, le génie génétique ou le travail sur les cellules-souches embryonnaires ou adultes nous le démontrent amplement par les débats qu’ils suscitent, mais il s’agit aussi de la surface du corps de l’homme comme de celui de la terre, interface entre deux réalités. Une recherche innovante se conduit sur des textiles interactifs, bio-sensoriels, communiquants, mais aussi sur un nouveau type d’ouvrages en terre conçus à l’image du corps humain, comme des articulations sensibles entre des systèmes peau / veines / muscles. Il s’agit moins là de pures métaphores que d’une plongée nouvelle et vraiment innovante dans le corps, comme lieu d’action d’une part, comme modèle d’action sur le réel d’autre part. Cela n’avait jamais été pensé et réalisé avant ce siècle. Dans ce changement d’échelle et de mode d’action réside la plus importante innovation de notre temps, que nous léguerons vraisemblablement aux siècles qui vont suivre.

On le voit à travers ces quelques esquisses, ce festival fut riche d’idées. C’est un superbe cadeau fait à une discipline qui s’en est sentie ragaillardie, revigorée, ressoudée. Le mérite en revient à celui qui en eut l’idée, Monsieur Christian Pierret, à celle qui prend en charge la lourde tâche de l’organisation et de la gestion, Madame Marie Pierret, ainsi qu’à ses assistantes, aux organisateurs qui chaque année décident d’un thème et qui par le choix des participants définissent une certaine idée du Festival, à Monsieur le Maire qui nous accueille, et aussi à ceux sans qui le Festival ne saurait exister, c’est-à-dire le public enthousiaste et nombreux. Que tous soient ici remerciés.

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