UN NOUVEAU GÉANT DES TECHNOLOGIES DE L'INFORMATION : L'INDE

Éric LECLERC

UMR IDES 6063, Université de Rouen 2

Résumé

L'article complet

La participation de l’Inde à l’économie mondiale, faible jusqu’en 1991 s’est formidablement accrue au cours de la dernière décennie. Le domaine des technologies de l’information est devenu le secteur emblématique de ce nouveau rang mondial de l’Inde avec une croissance annuelle de 50 % dans le domaine des logiciels depuis 1991 et des exportations qui dépassent quatre milliards de dollars (1999-2000). L’Inde « pays de hautes technologies » est une image ancienne mais parfois très condescendante comme l’illustrent les manuels scolaires avec par exemple l’image d’un satellite indien amené sur son pas de tir à Shriharikota (Andhra Pradesh), le Kourou indien, mais dont le transport s’effectue sur un char à bœufs.

Au delà du slogan lancé en 1998 par le 1er ministre Atal Behari Vajpayee de transformer l'Inde en une "Superpuissance des technologies de l'information", nous analyserons dans un premier temps l’ampleur de la révolution des technologies de l’information en Inde. Puis après avoir mis en évidence les déterminants de cette révolution, nous dresserons un portrait de cette nouvelle géographie de l’Inde qui transforme les rapports de la société à son territoire aussi bien dans l’espace national que sur la scène mondiale.

1. L’Inde "Superpuissance des technologies de l'information" : mythe ou réalité ?

1.1 Une révolution déjà ancienne

On peut parler d’une Révolution des technologies de l’information comme on utilise le terme en agriculture pour la Révolution verte, blanche (le lait) ou jaune (oléagineux). Ce tournant dans la voie économique indienne se manifeste dès 1984 avec la Nouvelle Politique Informatique (New Computer Policy) suivit en 1986 par une orientation plus manifeste vers les exportations et la formation aux nouvelles technologies (Policy on Computer Software Export, Software Development and Training). Conformément à la constitution indienne, l'Etat central joue ici un rôle majeur dans la ré-orientaion de la politique économique. Après 1991, les mesures en faveur des nouvelles technologies se multiplient. Le système des licences est aboli dans ce secteur pour l'importation des composants électroniques, du matériel informatique, des consommables. Des mesures de défiscalisation des profits sur les exportations et d'exemption de taxes lors des cinq premières années d'activité complètent cet assouplissement des échanges de biens. L'Etat encourage la construction de nouvelles infrastructures comme les Zones franches industrielles (Export Processing Zones - EPZs)2 et autorise la création d'entreprises tournées exclusivement vers les marchés extérieurs (100 % Export Oriented Units - EOUs).

1.2 Le tournant des NTIC

L'objectif de l'Etat ne se limite pas à la construction d'une économie de substitution aux importations de biens informatiques. Le développement du secteur des nouvelles technologies apparaît dans un premier temps comme un facteur de rééquilibrage de la balance des paiements et dans un second temps comme un facteur de modernisation de l'ensemble de l'économie.

En effet, La forte mobilité des biens, des hommes et des capitaux du secteur des NTIC requièrent des moyens spécifiques.

  1. un réseau de communication à haut débit ce qui est une gageure, dans un pays où le taux de pénétration du téléphone est encore inférieur à 3 %, comparé aux 10 % de la Chine et à la moyenne mondiale de 15 %. Pour combler ce retard, Reliance Industry construit un réseau de fibre optique de 60.000 km pour relier les 115 plus grandes villes indiennes.

  2. la nouvelle économie suppose une capacité de réaction qui ne doit pas être ralenti par l'obtention d'autorisations et de certificats administratifs. Là encore, le passé industriel indien impliquait une véritable révolution bureaucratique afin de suivre le rythme de développement des NTIC.

  3. la faible taille initiale des entreprises de ce secteur plaide en faveur de mesures de soutien à l'esprit d'entreprise sous la forme d'aides financières et de la mise à disposition d'infrastructures.

La solution retenue a été la création de deux types de parcs technologiques l'un pour le matériel (Electronics Hardware Technology Parks - EHTPs) et l'autre pour la production de logiciels (Software Technology Parks - STPIs). Le concept de ces parcs technologiques repose sur une très forte délégation de pouvoir et la création d'un guichet unique pour résoudre tous les problèmes administratifs. Ainsi, les directeurs de ces parcs fournissent toutes les autorisations nécessaire aussi bien au lancement d'une entreprise qu'à l'exportation de leur production. Pour des projets à concurrence de 2,4 millions de dollars, le directeur du parc peut étudier la viabilité du projet et accorder son autorisation en quelques heures. Pour résoudre le problème des communications, chaque parc a été doté d'une station de transmission par satellite dont les services sont loués aux différentes entreprises.

Carte STPI`

Le premier parc technologique de logiciel a vu le jour à Pune en 1990, suivit quelques mois plus tard par deux autres créations à Bangalore et Bhuvaneshwar. Le succès est indéniable puisqu'il en existe aujourd'hui 20 centres avec plus de 900 entreprises affiliées3.

1.3 Un secteur moteur pour l’économie indienne

On peut donc à bon droit utiliser l'expression de "nouvelle économie" pour l'Inde. La révolution informatique bouleverse à la fois le système productif et les relations entre l'Etat et l'économie du pays. Pour l'heure, la réussite peut déjà se mesurer au volume d'emplois générés (400.000) ou au marché de 12,2 milliards de $ en 2000/014 qu'il représente, soit 1,68 % du PNB (Etats Unis = 6%).

Le secteur le plus actif est celui de la production de logiciel qui représente 65% des revenus de la nouvelle économie indienne et qui représente le principal secteur pour les exportations.

Graphique Exportations de logiciel

La croissance est exponentielle et elle se maintient selon un rythme régulier comme le montre le second graphique, malgré la crise qui secoue les Etats-Unis, principal partenaire commercial de l’Inde (62%). La crise des nouvelles technologies aux Etats-Unis offre même pour l’Inde un espoir de capter de nouvelles part de marchés, avec la volonté des entreprises américaines de réduire leurs coûts en délocalisant leurs activités.

Les services liés aux technologies de l’information constitue un nouveau marché en pleine croissance avec déjà 1 milliard de $ de revenus pour 2000/01. Il s’agit de :

  • TÉlé-services au consommateur (S.A.V., aide en ligne)

  • Gestion / traitement de l’information (banque, compagnies aériennes) ce que l’on nomme le « Back office » en anglais.

  • Transcriptions médicales (marché de 6 milliards de $ aux Etats-Unis)

  • Maintenance de bases données

British Airways, entreprise pionnière avec son centre de gestion à Mumbaï, fait travailler ses 1.400 employés pour d’autres compagnies grâce à la qualité du travail accompli. La moitié des 500 plus grandes entreprises mondiales ont déjà délocalisé une partie de leurs services ou leur développement de logiciels en Inde. Parmi les dernières, la Banque mondiale vient d’installer son centre de comptabilité à Chennaï.

Si l'industrie du logiciel génère la majorité des revenus de la nouvelle économie (65 % en 19985), la production de matériel informatique n'est pas totalement absente avec 17 % des revenus, mais elle n'alimente que le marché intérieur.

1.4 Les nouvelles figures du capitalisme indien

On peut également évaluer ce succès à l'aune des performances des entreprises de la nouvelle économie qui dépassent celles de l'ancienne dans les classements. Parmi les 10 premières firmes indiennes on trouve dorénavant 5 entreprises de la nouvelle économie, respectivement Infosys, Wipro, ICICI, Satyam et NIIT6 aux 1°, 3°, 4°, 7° et 8° rang7. Infosys dépasse ainsi Reliance industry, un géant asiatique de la pétrochimie, mais qui n'est pas entièrement à l'écart du marché des nouvelles technologies puisqu'il se diversifie dans les télécommunications avec des investissements dans la téléphonie mobile et les réseaux de fibre optique Bien que peu nombreux à avoir tenter l'aventure boursière outre-mer, le succès des entreprises des NTIC ne se limite pas à l'Inde, la valeur d'Infosys sur le NASDAQ avait atteint en août 2000, 17 milliards de $.

3 types d’entreprises se partagent le marché de la nouvelle économie :

  • Les nouvelles entreprises Infosys créée en 1981 par Narayana Murty et 6 autres indiens connaît des débuts difficiles jusqu’en 1992. Elle survit en développant des logiciels sur le site des entreprises aux Etats-Unis. Puis elle développe ses activités en Inde pour des grandes entreprises comme Carte Bleue, Nestlé. Elle compte aujourd’hui 8200 employés.

  • Les entreprises de l’ancienne économie converties aux technologies de l’information : Azim Hasham Premji, fondateur et dirigeant de Wipro possède une fortune personnelle de 2,8 milliards de $8, ce qui le hisse au niveau des anciennes dynasties industrielles indiennes, Tata ou Birla. Son cas est particulièrement intéressant puisque la firme de son père produisait à l'origine des huiles végétales. Lorsqu'il reprend cette entreprise en 1961 à 22 ans, celle-ci poursuit ses productions traditionnelles. Il faut attendre la fin des années 70 pour que l'informatique entre dans la sphère de production de Wipro. Profitant du départ d'IBM d'Inde, à la suite de l'abaissement du seuil de participation des entreprises étrangères à 40 % du capital des sociétés, Wipro se lance dans la production d'ordinateurs individuels. A.H.Premji profite du protectionnisme de l'Etat indien pour alimenter le marché intérieur, comme bon nombre d'entreprises privées industrielles depuis l'indépendance. Mais lorsque l'économie indienne se libéralise et s'ouvre à nouveau sur l'économie mondiale, il se spécialise dans la production logicielle dont les exportations assurent aujourd'hui 80 % des revenus de l'entreprise.

  • Les entreprises de l’ancienne économie intégrant la nouvelle : Tata Consulting Service est une filiale du grand empire industrielle capitaliste indien Tata qui développe une activité dans la nouvelle économie9. Le groupe compte plus de 80 sociétés avec un chiffre d’affaires de plus de 8,4 milliards de $ (15.000 employés dans 23 pays). Mais TCS représente déjà 10% de ce chiffre d’affaires et TCS est devenu le leader indien de la nouvelle économie.

2. Les déterminants de la révolution des NTIC

Ce succès s’explique à la fois par des facteurs généraux comme le faible coût de la main-d’œuvre et par des facteurs spécifiquement indiens que l’on peut retrouver sur le graphique ci-dessous.

Graphique place Inde dans IT

2.1 Avantage comparatif du coût de la m-o

Pour expliquer le rapide développement des NTIC en Inde et son positionnement sur le marché mondial, le coût de sa main d'œuvre est un des premiers arguments avancés. Alors qu'aux Etats-Unis un programmeur perçoit un salaire annuel compris entre 32.000 et 39.000 $, en Inde celui-ci ne dépasse pas 9.000 $10 pour un développeur de logiciel, l'écart est moindre de 49.000 à 67.500 $ contre 15.700 à 19.200 $11, en Inde soit encore un rapport de 1 à 3. L'avantage comparatif de l'Inde pour les salaires12 existe également face à ses concurrents asiatiques, un programmeur était payé en 1996 16.000 $ en Malaisie et 30.000$ en Chine. Le coût de la main d'oeuvre qui est un facteur de production important pour les NTIC n'est cependant pas spécifique de l'Inde. De nouveaux concurrents comme les Philippines13 se positionnent à leur tour grâce à cet argument. Il ne s'agit là que d'un avatar du processus bien connu de la division internationale du travail.

2.2 Un immense réservoir de diplômés

L'Inde se distingue des autres pays asiatiques par l'importance numérique et la qualité de sa main d'œuvre scientifique de langue anglaise, la seconde dans le monde après les Etats-Unis. 100.000 ingénieurs en informatique sont formés chaque année avec une compétence reconnue mondialement. Les prestigieux Instituts Technologiques Indiens (Indian Institute of Technology) ont été créés dans les années 60 avec l'aide de la fondation Ford sur le modèle du Massachusetts Institute of Technology. Ils ont construit, promotion après promotion, une élite scientifique de haut niveau qui a participé aux grandes aventures de la recherche spatiale ou nucléaire indiennes. Pour les ingénieurs qui n'avaient pas choisi l'expatriation, la nouvelle économie leur a offert dans les années 90 des opportunités d'emploi rémunératrices.

La capacité à former des informaticiens est un atout dans un marché mondial où la demande est particulièrement forte, pas seulement aux Etats-Unis (2 millions pour 2002), mais aussi en Asie. En 2001 il manquait 15.000 informaticiens en Malaisie, 50.000 en Corée, 17.000 à Honk-Kong. Aujourd’hui devant la demande, même les pays les plus protectionnistes pour leur marché de l’emploi (Malaisie, Hong-Kong) assouplissent les procédures d’obtention de visas sur le modèle de Singapour pour attirer des informaticiens, pour n’évoquer que le cas de l’Asie.

2.3 Le rôle moteur de la diaspora américaine

La diaspora indienne aux Etats-Unis s'est constituée à partir d'un noyau de diplômés qui n'ont pu trouver au pays des débouchés appropriés. Ils se sont installés d'autant plus facilement outre-atlantique qu'ils avaient bien souvent achevé leur formation supérieure grâce à des programmes d'échanges avec des universités américaines. Les premiers migrants ont trouvé des emplois dans les universités et les centres de recherche, ainsi que dans les entreprises d'électroniques. Aujourd'hui,10% des employés de Microsoft et près de 800 cadres dirigeants dans les entreprises informatiques de la Silicon valley sont d'origine indienne14. Première conséquence de la présence massive de la diaspora indienne dans les NTIC, l'externalisation des activités des entreprises américaines se fait au profit de sociétés indiennes. Le plus souvent, la société choisie a été fondée par un ancien employé de retour au pays.

En effet, au début des années 80, dans la Silicon valley, certains indiens expatriés ont créé leur propre entreprise de nouvelles technologies comme Kanwal Rekhi fondateur d'Exelcan ou Vinod Khosla fondateur de Daisy System. Lorsque ces start-up à succès sont rachetées par des opérateurs plus importants, respectivement Novell et Sun Microsystem, la fortune de leur créateur est investie dans des sociétés de capital-risque. Grâce aux contacts qu'ils ont maintenu avec leur famille ou leurs camarades de promotion, ils choisissent d'investir en Inde dans un secteur qu'ils connaissent bien, les NTIC. Kanwal Rekhi est le président d'IndUS Entrepreneurs, une association d'entrepreneurs d'origine indienne dont l'objectif est de répliquer le modèle de la Silicon valley dans leur pays d'origine. Elle compte plus de 600 membres.

Une autre forme de soutien au secteur des NTIC est le financement de la formation, Gururaj Deshpande, fondateur de Sycamore Networks a donné au IIT de Chennaï, dont il était originaire, 100 millions de $ en 20 ans. Les Instituts indiens de Technologie (IIT) ont ainsi reçu près de 1 milliard de $ par leurs anciens élèves. La diaspora indienne joue donc un rôle primordial dans le développement de la nouvelle économie indienne en privilégiant cette destination pour l'externalisation des tâches à faible valeur ajoutée de l'informatique, la part des exportations vers les Etats-Unis (62 %) l'atteste. Elle participe activement au transfert de ces hautes technologies et parfois aussi à la création d'entreprises soit par investissement direct, soit par une migration de retour.

2.4 La capacité à gravir l’échelle de la valeur ajoutée

Chaîne de la valeur ajoutée

La révolution des technologies de l’information a commencé par le recrutement d’informaticiens en Inde pour les faire travailler dans les entreprises américaines. Dans l'échelle de la valeur ajoutée, il s'agit d'un niveau inférieur qui succède à la simple saisie de donnée. En 1988, 65 % des contrats d'exportation pour les logiciels se déroulaient entièrement sur le site du client15. En conséquence 75 % du travail de développement informatique indien était réalisé outre-atlantique. Ces informaticiens expatriés doivent obtenir un visa H-1B16 de travail temporaire dont le nombre est limité à 60.000 par an toutes nationalités confondues. Mais lorsque la pénurie s'accentue comme en 1999, le nombre d'entrées a été porté à115.000 dont 46 % pour des indiens. Aujourd'hui la part de ces activités n'est plus que 45 % (1999-2000) contre 90 % en 198817, car l'industrie indienne du logiciel évolue vers des productions à plus forte valeur ajoutée comme l'externalisation du développement informatique ou l'adaptation de logiciels. Les entreprises indiennes remonte la chaîne de la valeur ajoutée et investissent dans la recherche développement car c’est le dépôt de brevet qui assure les meilleurs profits. Ainsi Wipro a passé des accords de RD avec Cisco system, Alactel ou Fujitsu. TCS se lance dans de la recherche bio-informatique avec un laboratoire spécialisé dans l’analyse ADN et des empreintes digitales. A Mumbaï, vient de s’installer le 2° Laboratoire Média du MIT (inventeur du DVD), après l’Irlande, pour développer des outils favorisant la diffusion nouvelles technologies dans l’ensemble de la population (terminaux plus simples que les PC, lancement du Simputer pour « Simple, Inexpensive and Multilingual » (simple, pas cher (200$) et multilingue)).


3. Les nouveaux territoires des technologies de l’information

Cette révolution des technologies de l’information transforme également l’espace et la société indienne au point de faire émerger de nouveaux espaces d’innovation, de provoquer un basculement du dynamisme économique du N vers le S et de proposer un modèle alternatif de mondialisation.

3.1 Effet de lieu

Le dernier facteur à considérer pour comprendre le formidable développement des NTIC en Inde est l'espace. En effet, il ne suffit pas que des conditions favorables au développement des technologies de l'information soient réunies pour qu'elles apparaissent. La grande concentration spatiale de ces activités en Inde comme dans le reste du monde le démontre. Le développement de ces activités est circonscrit à quelques villes du Sud de l'Inde dont la plus célèbre est Bangalore, le Silicon plateau comme elle est parfois appelée.

Le modèle californien ici revendiqué repose sur une étroite imbrication entre la recherche et le tissu économique. Les produits de la compagnie Cisco system furent inventés à Standford et la Silicon valley servit de terrain de lancement pour ces solutions innovantes18. La distance entre les unités de recherche et les entrepreneurs est nulle puisque se sont souvent des entreprises fondées par des étudiants. Cet effet de lieu est présent à une échelle plus modeste à Bangalore où se trouvent deux des plus grands instituts de formation du supérieur, l'Indian Institute of Science et l'Indian Institute of management. Il faut également compléter le tableau des compétences disponibles avec le centre de recherche spatial indien (ISRO) et l'entreprise d'électronique, Bharat Electricals ltd. Ces institutions sont installées antérieurement à la libéralisation économique et constituent déjà un réseau innovateur. Au milieu des années 80, Texas Instrument préfère Bangalore à Mumbaï pour s'implanter, ce qui sera le point de départ du développement des NTIC dans cette ville. L'image de Mumbaï s'est dégradée devant l'engorgement grandissant des infrastructures et la dégradation des conditions de vie. Les relations sociales semblent moins conflictuelles à Bangalore et l'environnement plus proche du modèle californien pour des entrepreneurs de retour au pays.

3.2 Le nouveau Sud

Carte valeur des exportations

Au milieu des années 90, le modèle se diffuse dans le reste de l’Inde du Sud. Aujourd'hui, comme le montre le tableau 1, les NTIC connaissent un fort développement dans les Etats du Sud de l'Inde, le Tamil Nadu et l'Andhra Pradesh.. Nous entrons dans la troisième phase de diffusion des NTIC dans laquelle nous retrouvons l'effet de lieu évoqué précédemment.

Dans le cas de l'Andhra Pradesh, par exemple, la volonté du chef du gouvernement Chandrababu Naïdu est manifeste. Vice-président de la Haute commission sur les technologies de l'information de 1998, il décide de transformer la capitale de l'Etat, Hyderabad en nouveau centre pour les hautes technologies. Grâce à ses efforts, il arrive à convaincre Microsoft d'ouvrir son premier centre de recherche hors des Etats-Unis dans sa ville. Il implante un Indian Institute of Information Technology au Nord-Ouest de la ville à proximité d'Hitec City, le nouveau parc technologique de l'Andhra Pradesh. Les entreprises s’installent soit dans à Hitec City, la pépinière d’entreprises mise en place par le gouvernement d’Andhra Pradesh (Photo 1), soit à proximité en construisant leurs propres bâtiments (photo 2). La ville compte aujourd'hui 120 entreprises affiliées au STPI contre 200 à Bangalore. Des enquêtes19 menées auprès de 121 employés da la nouvelle économie montrent cependant que 68 % sont originaires d'Andhra Pradesh. Pour les chefs d'entreprises, après une douzaine d'années passées aux Etats-Unis, le retour s'effectue dans l'Etat de naissance. L'attachement au lieu d'origine est donc un facteur important pour expliquer le succès des NTIC en un lieu particulier du territoire indien.

Photo Hitec city

Photo Infotech

Le Maharashtra, un temps concurrencé par Bangalore, s'affirme également à Mumbaï, sa base d'origine mais aussi à Pune avec la mise en place du « Corridor de la connaissance ».

L’aventure des technologies de l’information avait commencé dans les années 70 avec la création de SEEPZ (Santa cruz Electronics Export Processing Zone) à proximité de l’aéroport international (1° phase de développement des technologies de l’information). Au milieu des années 90, alors que la concurrence de Bangalore se fait sentir, on assiste à une relance des investissements de l’Etat avec l’ouverture de SEEPZ++. Les projets se multiplient avec le développement de la ville nouvelle de Navi Mumbaï sur 350 km2 qui doit accueillir 2 millions d’habitants en 2003 et surtout des activités économiques pour assurer ce développement. L’objectif est d’attirer 100.000 professionnels des technologies de l’information dans plusieurs parcs technologiques à Belapur et sur la Zone Economique Spéciale (SEZ) Dronagiri, une zone franche avec exemption de taxes pour 10 ans, destinée aux entreprises à capitaux entièrement étrangers.

Carte des STP à Mumbaï

Mais le projet s’étend jusqu’à Pune (80 km) qui est maintenant reliée par une autoroute 2X3 voies, et par fibre optique pour les communications. Ces infrastructures permettent la création de nouveaux parcs technologiques le long de ce corridor (4 à Pune). On peut considérer que nous sommes au début de la 4 ème phase de diffusion avec une dissémination des entreprises dans des parcs technologiques plus petits et hors des capitales économiques ou politiques des Etats.

Carte corridor de la connaissance

3.3 Nouveaux rapports société /territoires

L’impact de cette révolution sur l’économie et la société est encore mesuré (1,7 % du PNB) et le taux d’équipement en ordinateur personnel n’est encore que de 5‰ . Dans un pays où le taux de pénétration du téléphone est encore inférieur à 3% (2,7 millions de portables), même si des tentatives d’e-gouvernance sont tentées actuellement en Andhra Pradesh (on peut obtenir des formulaires administratifs par internet) construire une société de l’information est ambitieux. Elle se concentre dans quelques niches de fort développement et dans les 4 grandes métropoles traditionnelles, mais touche encore peu le monde rural.

Cependant, l'esprit d'entreprise a été fortement stimulé au sein des classes moyennes par l'exemple des NRI devenus millionnaires dans la Silicon valley, puis des succès locaux d'A. H. Premji (Wipro) ou de N. R. Narayana. Murthy (Infosys). Il ne faut pas oublier cependant que les exportations de logiciels, avec 6 milliards de $, ne représentent que la moitié des recettes rapatriées par les travailleurs indiens émigrés20. dont on parle beaucoup moins. Mais l'espoir que suscite le développement des NTIC au sein d'un groupe aussi influent de la société indienne, explique le soutien du monde politique qui ne veut pas s'aliéner ces classes moyennes. D'autre part, ce double succès a permis d'attirer l'attention du monde sur un pays qu'on appelait encore récemment le tigre enchaîné21. Pour bon nombre de pays développés, l'Inde devient un partenaire économique potentiel. Avec la révolution des NTIC, l'Inde pèse d'un nouveau poids dans l'arène politique internationale et la classe moyenne possède une nouvelle estime de soi, partagée par une bonne partie de la société.

3.4 Une autre mondialisation

Les conséquences de cette révolution ne se limitent pas à l’Inde car les entreprises indiennes commencent à s'installer en dehors du pays. Infosys vient d'ouvrir 3 centres de développement de logiciels au Canada, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis22, inversant le mouvement qui avait donné naissance aux NTIC.

C’est dans le domaine de la formation que le dynamisme est remarquable. Le gouvernement indien a pris conscience de ce goulet d'étranglement en décidant d'accroître l'offre par l'ouverture dans chaque Etat, d'Instituts Indiens des Technologies de l'Information (IIIT) sur le modèle des IIT. L'objectif est d'atteindre pour 2001, 200.000 informaticiens par an. Mais les entreprises privées relèvent aussi le défi.

  • NIIT avec 2350 centres de formations informatiques dont 109 en dehors de l’Inde (38 pays) est parmi les 15 premières entreprises mondiales de ce secteur (la seule asiatique). On la surnomme le MacDonalds de la formation informatique, appellation qui sans garantir la qualité de son produit montre l’apparition d’un nouvel empire.

  • Aptech avec 177 centres de formations extérieurs dans 44 pays n’est pas en reste.

Photo Aptech

Cette ouverture de l’Inde sur le monde se fait vers les Etats-Unis mais aussi vers l’Asie pour répondre à la pénurie de main d’œuvre (accord NIIT avec le gouvernement malaisien). Les centres de formation offrent un exemple d’une autre mondialisation. Le retournement de la conjoncture aux Etats-Unis va accélérer ce processus. Les liens avec l’Asie orientale se multiplient comme le montre la pose d’un câble sous-marin de fibre optique entre Singapour et Chennaï/Mumbaï soit 11.800 km avec une capacité de 100 millions de communications simultanées,

Conclusion :

La représentation de l’Inde a été profondément modifée avec son intégration à l’économie mondiale par le développement des technologies de l’information. Elle est devenue un partenaire crédible dans l’économie monde, et ceci en seulement 10 ans. Cependant un certain nombre de défis restent à relever pour pérenniser ce succès.

  1. L'avenir du secteur des NTIC repose en grande partie sur le capital humain, ce qui n'est pas sans poser de véritables défis à court terme pour l'Inde. Avec une demande intérieure annuelle de 75.000 à 85.000 personnes23, elle connaît déjà une pénurie de main d'œuvre. Environ 70.000 nouveaux informaticiens sont formés chaque année, ce qui représente un déficit de 15.000 personnes aggravé par une émigration temporaire de 30.000 personnes vers les Etats-Unis. L'exode des cerveaux risque d'annihiler ce formidable effort de formation.

  2. D'autre part, la tension sur le marché des diplômés scientifiques conduit 90 % des promotions des IIT à rejoindre la nouvelle économie, délaissant ainsi les autres secteurs de l'économie.

  3. A moyen terme, la formation des futurs informaticiens sera également délicate car la recherche en ingienérie est en perte de vitesse avec un nombre de thèse d'Etat passé de 675 en 1987 à 375 en 1995. Pour continuer à gravir l'échelle de la valeur ajoutée dont la recherche-développement constitue le dernier maillon, l'Inde doit maintenir une recherche fondamentale dans les nouvelles technologies.

Pour accroître sa part sur le marché des NTIC, l'Inde devra donc rapidement relever le défi de la formation tout en amplifiant le mouvement de retour des cerveaux, afin d'obtenir un retour sur l'investissement que constitue la formation initiale et supérieure.

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Tableau 1 : Libéralisation et ouverture économique

Etat/Territoire de l'Union

Investissements Etrangers Directs approuvés (Rs. Mn)

Exportations de logiciels (Rs. Mn)

Entreprises dédiées aux exportations (EOUs)


Total 1991-97

%

1995-96

%

Nombre

%

Andhra Pradesh

25112,73

5,0

931,3

4,7

391

11,9

Gujarat

37625,42

7,4

55,1

0,3

443

13,5

Karnataka

54938,89

10,9

7278,4

37,0

358

10,9

Maharashtra

126763,87

25,1

7085,6

36,0

509

15,5

Tamil Nadu

54687,54

10,8

3116,7

15,8

527

16,1

Haryana

17884,02

3,5

629,9

3,2

204

6,2

Orissa

37907,90

7,5



40

1,2

West Bengal

52495,48

10,4

546,9

2,8

96

2,9

Assam

14,95

0,0



2

0,1

Bihar

1307,46

0,3



6

0,2

Kerala

5209,17

1,0

38,7

0,2

66

2,0

Madhya Pradesh

52683,29

10,4

2,5

0,0

129

3,9

Punjab

8212,04

1,6

9

0,0

116

3,5

Rajasthan

6054,69

1,2



198

6,0

Uttar Pradesh

24445,19

4,8



196

6,0


505342,64

100,0

19694,1

100,0

3281

100,0








Réformes avancées

299128,45

59,2

18467,1

93,8

2228

67,9

Réformes en cours

108287,40

21,4

1176,8

6,0

340

10,4

Réformes entamées

97926,79

19,4

50,2

0,3

713

21,7

Compilé d'après les tableaux 1 et 4 de Bajpai N, Sachs J. D., 1999, The Progress of policy Reform and Variations in performance at the Sub-National Level in India, Development Discussion Paper N° 730, Harvard Institute for International Development, p20 et p23. Recalculé avec pour total les Etats cités.

1 Source Nasscom 09/2001

2 La première EPZ fut ouverte à Mumbay, Santa Cruz Esport Processing Zone, et occupée par des entreprises d'informatique qui étaient auparavant localisées au centre ville près de Nariman Point.

3 Source NASSCOM en Septembre 2001,.

4 Source NASSCOM au 31 mars 2000

5 Source NASSCOM au 31 mars 2000

6 ICICI (Industrial Credit & Investment Corporation of India, Ltd), est spécialisé dans les services bancaires sur internet, Satyam est un fournisseur d'accès à internet et NIIT (National Institute for Information Technology, Ltd) une société de formation aux nouvelles technologies.

7 In Joanna Slater, "India Opens Up", Far Eastern Economic Review, November 30, 2000.

8 S Dhume, 1999, "Who's That Man?", Far Eastern Economic Review, 19 août 1999.

9 Tata ouvre d’apport un département pour introduire l’ordinateur dans ses entreprises en 1967 et en 1974 aide IBM à installer un super calculateur à Mumbaï.

10 In S. Mitter, A. Sen, 2000, "Can Calcutta Become Another Bangalore?", Economic and political weekly, 24 juin, pp 2263-2268.

11 in Ashish Arora, V.S. Arunachalam, The Globalization of Software: The Case of the Indian Software Industry, Table 12: Software professionals: Comparative salaries, 1997, p 77.

12 La croissance très rapide des salaires réduit l'impact de ce facteur dans la concurrence entre les pays émergents.

13 Le géant des fournisseurs d'accès à internet, America On Line, a ainsi de délocaliser sur l'ancienne base militaire de Clark, près de Manille, un centre de services pour ses abonnés qui compte déjà 600 employés.

14 D. Biers, S. Dhume, 2000, "In India, a Bit of California ", Far Eastern Economic Review, 2 nov 2000.

15 Heeks R., 1998, "The Uneven Profile of Indian Software Exports", in Development Informatics, Working Paper Series, paper n°3, oct. 1998, p8.

16 Les visas H-1B sont réservés à des travailleurs non-migrants, pour une durée maximum de 6 ans et dans un champ d'activité bien délimité.

17 In R. Dossani,, M. Kenney, 2001, "Creating an Environment: Developing Venture Capital in India", BRIE Working Paper 143, 4 avril, p17.

18 In N Bajpaï, N Radjou, 2000, "Raising Global Competitiveness of Tamil Nadu's IT Industry", Economical and Political Weekly, 5 février, pp 449-465.

19 D'près les travaux de Morel S., 2000, Hitec City - Hyderabad : Mythes et réalités d'un projet urbain, mémoire de maîtrise de géographie, multigraphié, Université de Rouen, 102p.

20 « IT and the Economy », Economical and Political Weekly, April 21-27, 2001 

21 Cf l'analyse parue dans The Economist en mai 1991

22 S. Dhume, 2000, " Grand Ambition", Far Eastern Economic Review, 9 oct 2000.

23 D'après Ronald Fernandes, Ashish Arora, Jai Asundi, Supply and Demand for Software Developers in India, Carnegie Mellon University, 56p.

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