LES ESPACES « NATURELS »,

D’AUTRES TERRITOIRES POUR L’INNOVATION


Bertrand LEMARTINEL

Professeur de Géographie
Médi-Terra, 52, avenue de Villeneuve, 66860 PERPIGNAN Cedex
UMR 6042 CNRS, 4 rue Ledru, 63 CLERMONT-FERRAND Cédex

Résumé

L'article complet

Les villes sont parfois qualifiées de « milieux innovateurs par excellence » parce qu’elles concentrent les hommes et les richesses apparentes. Cette appréciation très valorisante des régions urbaines est chez nous d’autant mieux exprimée que le monde extérieur aux villes devient terra incognita pour des citadins de plus en plus nombreux à la surface du Globe. Mais elle en est d’autant plus fausse, parce qu’elle ignore le principe de réalité, trop souvent oublié dans la géographie actuelle : 90 % de la planète n’est pas urbanisée, et une part considérable – elle inquiète d’ailleurs par son expansion – est franchement inhabitable sans des investissements colossaux généralement hors de proportion avec l’intérêt que l’on pourrait retirer à développer l’oekoumène. Pourtant, les territoires vides d’hommes sont aussi des lieux d’innovation, soit qu’ils l’accueillent, soit qu’ils la permettent. Innover, c’est donc encore mieux connaître les faits de nature, un projet aujourd’hui entravé par des obstacles posés par leur oubli citadin, et par la réduction de cette même nature à des images lourdement virtuelles. Un des rôles des géographes est de reconstruire et d’expliquer des réalités de moins en moins familières, en ne réduisant pas leur discipline à une sociologie spatialisée, et en montrant la Terre pour ce qu’elle est vraiment, dans sa double dimension naturelle et humaine. Il est aussi de rappeler que le discours sur les villes innovantes fait en réalité référence au monde riche, qui est très loin de constituer le « village global » des logorrhées à la mode.

 

Sans doute certaines villes peuvent-elles apparaître comme des « milieux innovateurs par excellence », mais elles ne sont pas au total bien nombreuses, et l’exemple maintes fois donné de San Francisco et de sa Silicon Valley est plus une remarquable exception qu’un fait commun. Certes, il faut reconnaître à cette ville des qualités extraordinaires. Elle a été, dès le XIXème siècle un lieu de création, comme le prouve l’exploit technique des cable-cars, relayé au XXème par celui constitué par le franchissement de la Porte d’Or. Elle a été le lieu d’innovations économiques au point de rencontre des traversées des Etats-Unis, que symbolise l’édifice de la Transamerica et du Pacifique. Elle a été le creuset d’où sont sorties des révolutions culturelles et musicales – la génération des seventies se souvient notamment du Jefferson Airplane, venu des collines d’Hashbury Heights – qui ont bouleversé l’Amérique et l’Europe par leur invention et… leurs débordements. Le Castro a été le lieu de la reconnaissance sociale des homosexuels, sortis de leurs ghettos intérieurs, malgré les condamnations de l’Amérique puritaine. Le rôle innovant d’une telle ville est donc indiscutable, même si les échecs sont à la hauteur des réussites : Le développement envers et contre tout – y compris les réalités de terrain – a valu à San Francisco la destruction et l’incendie ; le culte de la réussite à tout prix – les librairies regorgent de livres dont le titre se résume à Comment écraser vos concurrents – a son pendant social : les parcs du centre-ville, les alentours de Market et d’Ellis Street sont peuplés, jour et nuit, de gens pour qui l’innovation est un vain mot. Il ne fait pas bon y être noir et âgé. Mais San Francisco, en l’occurrence, n’est plus une exception, et rejoint en cela bien d’autres métropoles moins marquées du sceau de l’innovation. Son dernier avatar est la supposée « révolution de l’information qui ferait naître le « village global » de l’Internet ; là aussi, la ville des Twin Peaks, ou plutôt sa banlieue sud, de Palo Alto à Sunnyvale a su s’imposer et a étendu sa toile et ses réseaux de communications au monde entier. C’est du moins ce que prétendent les thuriféraires de la nouveauté informatique ; en réalité, de nombreux espaces – les plus vastes aussi – échappent presque complètement aux mailles de cette toile d’araignée planétaire. San Francisco n’est pour eux qu’une marge. Ce sont par exemple les domaines quasi-vierges des parcs nationaux de l’Ouest américain, avec leurs somptueux horizons frangés de séquoias millénaires, les vastes déserts dans lesquels ne peut subsister qu’une steppe à créosote, quand des croûtes salines ne viennent pas interdire tout développement végétal.


Ils sont hors des villes, hors même des zones cultivables ; ils sont néanmoins, aussi, des territoires de l’innovation. La région presque vide d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, a été celle des progrès de l’atome militaire, qui a complètement changé la donne stratégique et économique de la seconde moitié du XXème siècle. La base de Nellis, plus grande que la Belgique, est, en plein désert du Nevada, le terrain de développement et d’essais d’avions furtifs qui utilisent les ressources très coûteuses des techniques les plus modernes. On pourrait objecter que ces aires d’innovation ne sont que la projection des villes dans des espaces extérieurs. Mais il s’agit bien évidemment d’un sophisme géographique qui dénie à l’espace extra-urbain une valeur intrinsèque. Pour user de l’image bi-millénaire imposée par le fabuliste latin, que serait un estomac sans les membres qui lui apportent la nourriture ? On ajoutera que les territoires de l’innovation ne font pas qu’exister dans la nature ; la nature est par elle-même un lieu d’innovation. Il s’agit ici moins des déserts, naturellement peu productifs, que des espaces vides d’hommes mais riches de leur diversité. Les forêts équatoriales sont ainsi un lieu de découverte de nouvelles molécules végétales ou animales dont l’importance est phénoménale. Les biologistes s’intéressent par exemple au poison secrété par la peau de certaines grenouilles arboricoles, qui peuvent permettre la fabrication d’anesthésiques infiniment plus puissants que la morphine ; les malades mesureront l’importance de telles recherches. Dans un passé récent, la découverte de la ciclosporine a changé le pronostic des greffes. Elle n’a pas été trouvée en ville, lieu d’affaiblissement de la biodiversité.

 

Innover, c’est donc mieux connaître les faits de nature. D’abord, parce que nous dépendons totalement de notre environnement en termes de ressources. Comment en effet négliger le potentiel encore peu exploité que représentent la chaleur interne de la croûte terrestre, la force des vents ou les réserves d’eau douce que constituent les inlandsis ? Sans penser que de tels « gisements » puissent être opportunément et immédiatement exploités, il faut bien se donner la peine d’explorer ce qu’il peuvent offrir aux sociétés. Plus important encore est le patrimoine forestier et pédologique. Il paraît mieux connu, parce qu’il a fait l’objet de nombreux travaux depuis des siècles, en particulier depuis que les Physiocrates ont insisté sur le caractère crucial de cette connaissance ; mais l’objet d’étude est peu fixé, et évolue d’autant plus rapidement que s’accroît sur les sols la pression culturale, que les pratiques agricoles sont prédatrices et que leur support s’avère pauvre et fragile. C’est le cas dans bien des pays de la zone intertropicale, où les sols déforestés s’avèrent sensibles à l’érosion. On donne fréquemment l’exemple de Madagascar, où les lavakas éventrent les manteaux d’altérites mal couverts par la savane. L’érosion des versants a des conséquences très contradictoires sur les rizières construites en fond de vallée. Elle peut être favorable en rechargeant les bassins en bases chimiques après le prélèvement biologique ; mais elle est aussi néfaste si elle devient trop importante car le limonage désorganise la gestion des eaux si difficilement mise en place. Mais connaît-on vraiment le taux d’ablation ? Les quelques parcelles expérimentales donnent des résultats peu fiables et ne produisent qu’un résultat instantané qui n’a pas obligatoirement de signification sur le long terme. Or la gestion durable implique de cerner ce long terme. Aujourd’hui, les conclusions – qui concluent souvent aux ravages du ravinement – résultent plus de choix idéologiques que de raisonnements fiables. Ceux-ci doivent s’appuyer sur une géomorphologie qui travaille dans la moyenne durée et mesure l’évolution des couvertures altéritiques, ce qui reste très insuffisamment fait. Les résultats risquent de surprendre… Il est même nécessaire de replacer, et pas seulement à Madagascar, cette analyse dans des examens qui évaluent sur le long et très long terme la transformation des formes du relief. Non seulement, cela n’a rien d’un « paradigme dépassé », comme un rapporteur du CNRS mal informé a pu l’écrire récemment ; cette compréhension permet au contraire de valider la nature des valeurs instantanées – sont-elles des accidents ou des tendances lourdes ? – trouvées à l’occasion de l’examen des sols dans une région du globe. Cela n’importe pas peu, car c’est au total l’alimentation de millions d’hommes qui est en jeu. Il est vrai que les jeux d’esprit du sérail universitaire ne le comprennent pas toujours.

 

Deux obstacles entravent en effet cette redécouverte des espaces naturels en tant que territoires de l’innovation. La première est, sans exagérer, un drame : c’est l’oubli citadin des faits naturels. Dans les villes géantes, comme New-York, Mexico ou Shanghaï – la liste n’est pas limitative – la nature est réduite à l’état de métaphores pas toujours heureuses : Central Park, Chapultepec ou Lu Xun sont censés renvoyer son image. Le problème est qu’elle est celle d’une nature forestière et maîtrisée, aucunement significative des réalités de terrain. Cette situation explique bien des catastrophes au quotidien. Ainsi, il n’apparaît plus dangereux de construire dans le lit majeur des rivières ou dans des zones totalement inondables puisqu’on ignore jusqu’au plus simple des mécanismes hydrologiques. Dans le sud de la France, et en particulier dans les Pyrénées-Orientales, les retraités, nouveaux venus des grandes villes françaises sont bien plus inondés que les habitants du cru, qui se moquent assez souvent, hélas, de ceux qu’ils nomment du terme très générique de « parisiens »… Un deuxième obstacle contrarie la redécouverte innovante des milieux naturels. C’est leur réduction, au nom d’une modélisation simplificatrice, à des images virtuelles. Le ton a été donné par des sciences « dures » de plus en plus inhumaines, ou l’image des hommes est ramenée à celle de brins d’ADN et au fonctionnement d’usines biochimiques. C’est à ce titre que l’on a trouvé légitime de faire manger des vaches par des vaches, avec les beaux résultats que l’on sait. Hélas, cette dématérialisation des objets d’étude a gagné certains cénacles géographiques, qui n’hésitent pas à faire du suivisme. Les reliefs sont réduits à des Modèles Numériques de Terrain, utilisés à tort et à travers, et l’on invente des « arcs atlantiques » ou des « bananes bleues » qui sont l’expression d’idées trop souvent indémontrées plus que de faits vérifiés. Comment s’étonner alors que l’on mettre Madrid et Dublin dans le même fourre-tout géographique, et Vienne en Hongrie, comme cela a été vu en son temps sur une carte de la DATAR établie par le GIP Reclus ? Dans ces conditions, le monde situé hors des villes, les espaces « naturels » ou fortement gouvernés par les facteurs naturels a encore moins de réalité.


Les géographes doivent donc, encore et toujours, contribuer à faire progresser la connaissance des faits de nature, parce qu’elle favorise une véritable innovation. Il faut mesurer le danger d’une géographie qui ne se préoccuperait que de la « répartition des faits de sociétés à la surface de la Terre ». Nous n’aurons pas la cruauté de croire que cette dernière fasse les erreurs grossières que nous avons signalées. Mais il faut comprendre que de telles dérives sont possibles parce que l’objet géographique complexe est réduit à l’une de ses composantes, elle-même réduite à quelques schémas explicatifs. L’environnement ne saurait, et pour deux raisons, se réduire à « un bien social spatialisé ». D’abord, parce qu’il est une force propre qui peut se retourner contre le « social », et qu’il ne peut donc être réduit à l’état de simple possession. Ensuite, parce qu’une telle définition admet que la nature est englobée dans le « social » et possédée par lui. J’imagine aisément les dérives déontologiques auxquelles de telles affirmations peuvent mener. Un vers de Victor Hugo dit que « tout sur Terre appartient au prince, hors le vent » ; continuons dans cette voie, et même le vent appartiendra au prince. Il me paraît donc essentiel d’admettre que le géographe doit prendre en compte les dynamiques naturelle et sociale : elles seules, et conjointement, permettent de déchiffrer le palimpseste que constitue la surface de la Terre. Mieux, le géographe, par son champ scientifique, est susceptible de jouer un rôle de médiateur entre sciences dures et sciences humaines, aujourd’hui en voie de divorce, les sciences dures méprisant les sciences humaines, et les sciences humaines se défiant des conséquences non maîtrisées d’expériences aux fondements éthiques incertains. On voit bien que les territoires de l’innovation peuvent être mentaux, et qu’ils ne se limitent pas aux frontières des villes et au champ du social.


Est-il enfin permis de rappeler qu’il n’y a qu’une seule Terre, et que l’innovation citadine « par excellence » exclut les deux-tiers de l’humanité ? En effet, le discours sur le « village global » et le développement exponentiel des technologies de l’information oublie que seules les villes riches sont susceptibles de profiter de l’innovation correspondante. Les mégapoles des pays pauvres en sont très largement exclues ; les habitants des campagnes pauvres encore plus. On nous laissera ici rappeler quelques vérités pourtant élémentaires : 75 % des habitants du « village » n’ont pas le téléphone, et un tiers d’entre eux souffre de malnutrition pouvant aller jusqu’à la famine. On recense 400 millions de cas de paludisme dont 90 % en Afrique ; les enfants et les femmes enceintes en sont les premières victimes. Il est donc logique de se poser la question de savoir si les villes du monde riche sont le lieu d’une véritable innovation, ou de progrès dont le caractère apparaît bien factice au regard des terribles problèmes rencontrés par l’humanité « globale », que semble oublier le « village » prétendument « global ». Dans le cas de la malaria, l’innovation « scientifique » n’a pas grand sens : on connaît de manière approfondie la physiologie du plasmodium, ce qui ne conduit pas à des solutions sanitaires. Bien sûr, les espoirs d’une préparation que l’on pourrait qualifier de vaccinale sont là ; mais qui pourra payer ? Par contre, il est permis de constater qu’une meilleure connaissance du rapport entre nature et société peut conduire à des aménagements simples susceptibles de faire reculer ce qu’il faut bien appeler un fléau, même s’il ne dérange guère les habitants des cités innovantes « par excellence » du monde riche… Les solutions toutes faites n’existent pas, chaque lieu imposant ses caractéristiques géographiques naturelles, qu’il importe chaque fois de préciser. La méthode a fait ses preuves en Europe méridionale à la fin du XIXème siècle ; elle exige sans doute beaucoup de travail humain. Mais ce n’est pas ce qui coûte le plus cher dans les pays à faible niveau de vie, surtout si les programmes d’aide se focalisent sur cet objectif. En tout cas, ce serait une authentique innovation que de faire reculer le paludisme intertropical ; elle serait plus utile à bien des hommes qu’un téléphone portable relié à l’Internet.


Au total, nous pensons qu’il ne faut pas réduire les territoires de l’innovation aux villes déjà riches du monde nanti. Ils ne sont pas les « milieux par excellence » du développement technique. Les déserts eux-mêmes peuvent accueillir ce dernier, fût-il guerrier... Mais il est clair pour nous – sans écarter les légitimes impératifs de défense – qu’il y a sans doute mieux à faire que de progresser dans l’art du massacre de masse. Faire vivre décemment les hommes est évidemment plus souhaitable ; dans des zones trop pauvres pour accéder aux progrès industriels, le salut ne peut venir que d’une meilleure adaptation aux paramètres et aux dynamiques des milieux environnants. Même si les espaces et les faits « naturels » ne parlent pas des hommes, ils parlent aux hommes et à leurs sociétés. Ils seront les objets des vrais progrès du futur proche de l’humanité, et constituent une part importante de la surface du globe. Les géographes ont donc le devoir de s’y intéresser, dans la plénitude de leurs savoirs. Ils sont porteurs d’espoir dans un monde bien gris.

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