INNOVATIONS ET TERRITOIRES

UN TECHNOPÔLE ARCTIQUE : OULU (FINLANDE), FIEF DE NOKIA

Marc LOHEZ

L'article complet

Oulu

La géographie d’Oulu est d’abord une géographie de chemins et de routes :

A Oulu, le promeneur emprunte souvent un des nombreux chemins piétonniers et cyclables qui conduisent de la forêt à la mer en passant par la ville. Le plus prisé de ces chemins relie, depuis le centre-ville, les îles du petit archipel situé à l’embouchure du fleuve d’Oulu qui se jette dans le Golfe de Botnie. A de nombreuses reprises, la promenade est marquée par la vision d’un immense bâtiment : ce n’est pas une usine Nokia, mais le plus grand et le plus moderne moulin à papier du monde.


Au mois de février, le géographe visite le technopôle principal d’Oulu, à quelques kilomètres de la ville : il fait –8°, 30 cm de neige fraîche se sont déposés la nuit précédente sur le chemin qui relie les deux rues constituant le village technologique, séparées par l’Autoroute E75, la grande route du nord de la Finlande. Presque arrivé, il est surpris par un panneau de signalisation : attention, skieurs de fond. Bien évidemment, le géographe ne peut réprimer un sourire et poursuit son chemin ; une poignée de seconde plus tard, un skieur lui passe sous le nez, traverse la route, s’arrête et défait ses skis : il est treize heures trente, M. l’ingénieur commence son après-midi de travail.

L’idée d’une ville pionnière à la sibérienne, toute de contraintes et de dureté ne résiste donc pas à l’expérience : pour un Finlandais, le cadre de vie à Oulu est aussi agréable que celui des silicon valleys, plains, forests et autres : un espace où il fait bon vivre et travailler, prisé par les cadres supérieurs et ingénieurs. Serait-on en présence d’une technopôle banale dont seule la latitude (63° N) justifierai la réputation exotique ?

 

L’espace d’une technopôle

Le carrefour du Nord : le poste militaire et le port forestier.

Oulu est située sur une plaine littorale qui émerge du Golfe depuis la fin de la dernière glaciation : un couloir de circulation vers le nord. Oulu fut d’abord un poste militaire sur cette route de la conquête du nord par les suédois. De cette fonction stratégique, Oulu a gardé une garnison et une fonction de capitale régionale lui permettant de concentrer toute une série de services bien utiles pour son développement.

Aujourd’hui, l’autoroute E75, parallèle à la côte constitue la colonne vertébrale (l’axe principal) du développement de la technopôle aux différentes échelles. Elle conduit au fond du Golfe et de là, les embranchement desservent la Suède, la Laponie et le Nord de la Carélie russe.

Carrefour stratégique, Oulu devint rapidement un port commercial et industriel :situé à l’embouchure de l’Oulunjoki, il reçu le goudron de la forêt puis par flottage les bois qui alimentaient la papeterie.


Deux technopôles principaux

L’essentiel du potentiel de Recherche développement est concentré en deux technopôles situés au contact de l’axe majeur :

  • « Linnanmaa, Teknologiakyla »le plus puissant, pourtant masqué sous l’appellation de village technologique, a été installé au contact de l’université et d’un centre de recherche national. Un bon tiers de la surface construite est occupé par Nokia : les télécommunications sont donc prépondérantes ici. Toute une série de groupes de travail, à l’origine installés à l’université, se sont ensuite placé au village technologique.

  • Le deuxième comprend un autre complexe Nokia et le centre Médipolis, lié à l’hôpital universitaire d’Oulu : biotechnologies, imagerie médicale sont développées dans cet immeuble qui abrite également une pépinière d’entreprise.

La présence de Nokia ne s’arrête pas à ces deux pôles : deux autres implantations s’y ajoutent : sur la route qui conduit à Kuusamo et près du port, en dans la zone commerciale qui constitue la sortie sud de la ville. Telles les tour de garde de murailles médiévales, les établissements de la firme Nokia ceinturent véritablement la ville d’Oulu. Aucune d’entre elles n’existaient il y a 25 ans.



Les périphéries


La municipalité d’Oulu s’étire surtout en profondeur, le long de son fleuve. Elle est encadrée au nord et au sud par des espaces rurbanisés qui doivent leur essor à la fonction de résidence pour les cadres de la technopôle et à certaines fonctions de production :

- Oulunsalo-Kempele : au sud, la municipalité de Kempele constituait encore récemment la limite nord du plus septentrional des paysages agricoles de champs ouverts finlandais : une rareté dans des régions où la forêt n’est percée que de clairières rectangulaires. La double proximité d’Oulu et de l’aeroport d’Oulunsalo a attiré toute une série d’entreprises, souvent d’anciennes filiales de Nokia devenues des fournisseurs du groupe.


L’importance des contextes historiques finlandais et oulusiens


Le tournant des années 90 en Finlande


Le développement économique de la Finlande pendant les trente glorieuses est un peu particulier. Il lui fallut accélérer son industrialisation pour rembourser les réparations de guerre vis-à-vis de l’URSS, sans pouvoir accepter l’aide Marshall. Trop proche de son puissant voisin pour se dégager d’une neutralité conciliante à l’égard de l’Ours soviétique, le commerce Finlandais était largement dépendant du troc avec ce pays. L’effondrement de l’Urss explique donc que la crise du début des années 90 ait été très cruellement ressentie en Finlande : en 1994, le pays nordique touche le fond avec près de 20% de sa population active au chômage. Le brusque redressement, « miracle finlandais », qui a suivi, va s’appuyer sur l’intégration européenne, et sur le développement des nouvelles technologies.

L’entreprise Nokia apparaît comme le navire amiral de cette aventure. Nokia a débuté en 1865 avec un modeste moulin à papier ; dans les années 20, l’entreprise papetière se reconvertit dans les matières plastiques puis, après la deuxième guerre mondiale, acquiert progressivement le capital d’une grande entreprise de câble. C’est cette dernière branche qui va faire la puissance du groupe dans le domaine des communications, avec le passage de l’électromécanique au digital dans les relais téléphoniques, dès les années 70. Nokia, et les Finlandais en général aiment expliquer cette avance technologique par la situation, unique au monde, de concurrence des fournisseurs du réseau téléphonique. La stimulation technologique par la concurrence doit sans doute, en tant que facteur de succès, s’accompagner d’une évaluation du rôle des besoins militaires en communication d’un pays jadis coincé entre deux zones.


La reconversion et la modernisation industrielle à Oulu


L’industrie d’Oulu s’est longtemps appuyée sur les dérivés du bois et des industries liés : la papeterie, certaines formes de chimie ; il faut y ajouter une importante branche métallurgique.

La haute-technologie fit son apparition à Oulu d’une manière furtive dans les années 70 : la mise au point d’outils de radio-communication militaire (à l’origine des portables !) se fit dans cette ville portuaire reculée, avec Nokia déjà, en coopération avec l’armée finlandaise. La date de naissance officielle de la technopôle remonte à 1982, avec la création d’un parc scientifique par l’Université et le centre de recherche technique. On est bien en présence d’une initiative impulsée par l’état, où les impératifs stratégiques se mêlent à une politique d’aménagement du territoire ; celle-ci remonte dans la région à 1958, quand l’Université, déjà très orienté vers la technique fut installée à Oulu.

Mais si l'état a fourni les étincelles, le moteur, c’est bien Nokia : présent dès les années 70 avec une usine de radio-téléphones, il s’installe dès 1985 dans le parc scientifique. Son impact direct est déjà considérable : Nokia a implanté deux pôles de recherche et développement dans le parc scientifique et occupe ainsi 40000m2, près du tiers de la surface construite du parc ; les employés du groupe (4500) représentent plus du tiers des emplois de haute-technologie à Oulu. Il faut y ajouter les filiales du groupes, comme Filtronic-LK, fabriquant de filtres et d’antennes de radiocommunication, qui produit à Kempele, entre Oulu et l’aéroport, mais aussi de très nombreuses sociétés sous-traitantes, dont la création est bien souvent initiée par d’anciens salariés Nokia. Ce phénomène de « Spin-off », lancé par une entreprise permet de mesurer l’avancement et la maturité d’Oulu : dans le modèle, la Silicon Valley californienne, ce phénomène avait débuté à la fin des années 50, près d’une décennie après la création du « Stanford industrial park » ; à Oulu, il débute dès l’apparition du parc scientifique, sans doute même auparavant, et il va très vite : remettant en 1995 un prix à l’un de ses anciens employés de la région d’Oulu, Nokia estimait que les sociétés démarrées par lui seul représentaient alors 1000 employés, dont la majorité dans la région.

La rapidité du phénomène doit sans doute beaucoup à la puissance du groupe auquel il s’adosse, mais tout aussi sûrement à l’esprit d’opportunité des acteurs locaux. La ville d’Oulu transforme dès 1985 ( arrivée de Nokia), le parc scientifique en une société immobilière privée dont elle possède aujourd’hui 20% des actions. Nommée Technopolis®, cette dernière possède les terrains, construit les bâtiments, loués avec des baux à long terme aux entreprises. C’est sans doute en grande partie à ces acteurs locaux que l’on doit la diversification du technopôle : vers les techniques médicales (création de Medipolis en 1992) et l’Internet. Enfin, les anciennes industries de la région comme la papeterie et la métallurgie, on su tirer profit du tournant des hautes technologies et vendre au monde entier des solutions d’ingénierie pour des modes de production ultra-moderne : il est symbolique que l’usine de pâte à papier d’Oulu qui représente les débuts de l’industrie dans cette ville soit aujourd’hui une référence mondiale de modernité pour la papeterie


L’influence d’Oulu


Les puces contre le dépeuplement


Incontestablement, pour Oulu, le pari sur l’expertise et la technologie est un succès : la ville a gagné plus de trente mille habitants depuis la création du technopôle (1982) et rassemble désormais 120000 habitants dans la municipalité, près de 200000 dans la région urbaine.

Mais au delà de cet îlot de prospérité et de dynamisme, la tableau est bien plus sombre.

Sans être tout à fait un désert auparavant, le nord de la Finlande a construit l’essentiel de son tissu de peuplement comme les pays neufs : par vagues pionnières à la fin du XIXème siècle et dans les premières décennies du XXème : le maximum se situant au début des années 30. Agriculteurs-bûcherons en quête de terres et de bois, chercheurs d’or, nombreux sont les Finlandais qui sont venus construire une vie nouvelle en Ostrobotnie du Nord ou en Laponie. Ils y ont construit un tissu de peuplement tout à fait particulier : malgré une faible densité, la dispersion de l’habitat assure une répartition assez égale jusqu’au cercle polaire : c’est seulement au delà, au nord de Rovaniemi que commencent les vrais déserts Finlandais, juste interrompus par les routes vers le Nord qui concentrent quelques modestes noyaux de population.

Mais ce tissu de peuplement si remarquable à de telles latitudes est menacé : depuis des décennies, on assiste au reflux du front pionnier.


La partie la plus active et la plus dense de se réseau se concentre le long du Golfe de Botnie autour de l’E 75, jusqu’à la frontière suédoise.


Un projet transfrontalier à l’échelle du Golfe de Botnie


De l’autre coté du Golfe de Bothnie, la région suédoise du Norrbotten offre un vis-à-vis avec quelques similitudes : une ville portuaire Lullea, elle aussi consacrée à ses début (XVIème siècle) au goudron et à d’autres produits baltiques ; là encore une sidérurgie tardive, fondée sur le minerai de fer lapon, et qui a su évoluer pour devenir l’une des plus moderne du monde ; enfin, un même tournant technologique autour d’une université et un parc scientifique orientés ici sur la métallurgie de pointe et les communications. L’accent sur la modernisation d’industries existantes, la mise en valeur de celles-ci par des procédés de haute technologie a longtemps précédé un véritable tournant vers les nouvelles technologies, assez tardif (fin des années 80/ début années 90). D’autre part, le poids démographique est plus faible encore coté suédois : 70000 habitants seulement à Lullea et peut-être 25000 riverains suédois du Golfe de Bothnie. Entre les deux, un seul véritable pôle, l’ensemble urbain transfrontalier Haparanda-Tornio-Kemi. D’où l’idée sans doute, d’associer ces petits pôles régionaux en Suède et en Finlande pour leur permettre d’atteindre une masse critique.


L’idée, séduisante, est la suivante : compenser l’éloignement et le faible poids de chaque pôle par un regroupement transnational où les nouvelles technologies compenseraient la distance et l’absence de continuité du tissu. Deux projets se superposent :


-L’un est public, le Bothnian Arch, regroupement des régions concernées avec la bénédiction des gouvernements respectifs et le soutien actif (sonnant et trébuchant) de l’union européenne qui voit dans ces unions de régions de pays différents la perspective l’Europe de demain telle qu’elle la souhaite. Le but est de concrétiser cette région côtière qui s’étire de Piteå à Kalajoki et ressemblerait 450000 habitants, en faisant sa promotion à l’extérieur (pour faire oublier qu’il s’agit d’un « bout-du-monde », on n’hésite pas à le situer à mi-chemin de l’espace baltique et de la région de… Barents !) et en établissant des réseaux de toutes natures entre les pôles de cette future techno-région1.


-L’autre projet est privé : Internet Bay est une association à but non lucratif souhaitant inclure tous les acteurs économiques de la région autour d’un concept plus frappant : internet est ici présenté non seulement comme une image forte de l’identité de la région, mais aussi comme un moyen interne de son développement.

 

Oulu capitale des technologies arctiques ?


Mais l'ambition D’Oulu ne se limite pas, à favoriser l'aménagement du territoire du Nord finlandais, et la capitale de l'Ostrobothnie ne saurait se contenter de quelques programmes transfrontaliers avec les voisins suédois.


Oulu, la plus grande ville de l’union européenne au nord du 63e parallèle, se verrait bien capitale d'un Grand Nord européen en formation. Plusieurs espaces-programme ont été définis pour délimiter ce Grand Nord européen :la Northern Periphery, la Northern Dimension..


Mais pour en rester au domaine des nouvelles technologies, l’Université d’Oulu abrite un centre de technologies environnementales arctiques dont la zone de travail comprend le nord de la Norvège de la Suède et de la Finlande ainsi que à la Carélie russe et particulièrement la région de Mourmansk, la plus grande ville de la région de la mer de Barents.


Les domaines de recherche concernent les technologies appliquées aux climats froids pour la construction, les transports, la production d'énergie, la gestion des déchets et de l'environnement, mais aussi les besoins de la vie économique dans un contexte de grandes distances et de faible devait peuplement.

Ce rôle de capitale de technologies arctiques ne fait pas seulement d’Oulu la gardienne d'un Grand Nord communautaire à préserver de la désertification : il y renforce le rôle, traditionnel en Finlande, d'intermédiaire entre l'Occident européen et la Russie. C’est, paradoxalement, une ville du fond de la Baltique qui assure les besoins géopolitiques de l'union européenne dans la mer de Barents : la surveillance de la frontière ultime de l'Europe désormais moins à protéger du risque géostratégique que des menaces environnementales.

L’insertion dans le nouveau contexte de la Baltique.

La disparition du bloc de l’est, l’accession de pays nordiques à l’union européenne ainsi que la perspective proche de l’élargissement de l’UE aux pays Baltes ont relancé les projets d’une intégration régionale autour de la Baltique. Un conseil a été crée réunissant tous les états riverains. Le prestigieux passé hanséatique refait surface, mais cette démarche régionale risque de favoriser surtout les rives méridionales, les plus peuplées et riches en activités ainsi qu’en potentiel d’échanges. Les deux axes majeurs qui semblent se dégager pour le futur sont d’une part l’Axe Hambourg- Danemark-sud de la Suède par le nouveau pont de l’Oresund et d’autre part l’axe Hambourg-Helsinki via les rives polonaises, baltes et soviétiques. Le Conseil de la Baltique a en effet prévu la construction d’une autoroute le long du littoral ainsi que le renforcement des échanges maritimes le long de cette rive Sud. Dans ce schéma, le fond du golfe de Botnie apparaît incontestablement comme une périphérie lointaine….

Dans ce contexte, Oulu pourrait hésiter entre le renforcement de ses liens avec le sud de la Finlande où se concentrent l’essentiel de la population et des activités et cette logique régionale transfrontalière; elle hésite en fait entre l’association de régions faibles et le rattachement à des régions fortes et en développement. Les responsables locaux montrent pour l’instant la volonté de mener ces deux logiques de front, mais pour combien de temps ?


Conclusion :


Le cimetière d’Oulu est un parc arboré magnifique planté de grands résineux, le grand centre commercial proche du centre ville lui fait face. Entre les deux, une cabine téléphonique traditionnelle, pittoresque, monte la garde devant l’entrée du cimetière.

Souhaitons que la situation de cette cabine ne symbolise pas le futur d’Oulu qui serait alors un avant poste d’un sud baltique dynamique et prospère dans un nord récréatif mais dévitalisé.


Informations complémentaires (photos, liens) sur le site des cafés géographiques :


http://www.cafe-geo.com/cafe2/article.php3?id_article=158

1 sur le développement des infrastructures : Lena Eskilsson, Martin Grentzer, Jasmin Lappalainen, Maria Loisou, José Miranda Bonilla, Elsa Morais Sarmento, Graham Parkhurst, Jesús Suárez Arévalo, Infrastructure development as region-building in the North Calotte, 1998

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