LES HAUTS LIEUX DU TEXTILE ET DE LA MODE

TABLE RONDE

Solange MONTAGNÉ VILLETTE

Professeur à l'Université de Paris 13

avec

Pierre BERGÉ, Président d'Yves Saint-Laurent Haute-Couture
Pascal MORAND, Directeur de l'Institut Français de la Mode
Michel SOTTON, Conseiller à l'Institut Français Textile-Habillement
Débat animé par Marie-Ange HORLAVILLE

Ils ont entendu

COMPTE RENDU DES DEBATS


Solange Montagné Villette a d'abord explicité les rapports entre la géographie, l'innovation et la mode puis elle a étudié ses territoires à diverses échelles et enfin les transformations récentes de cette activité tant sur le plan spatial que social.


Mode, innovation et géographie:

La mode est une activité économique: à ce titre, elle intéresse le géographe au même titre que l'agriculture, les transports, l'industrie... Si on évoque la géographie des capitaux, de l'agriculture, de l'automobile personne ne s'étonne. Si on évoque la géographie de la mode, on s'interroge sur les liens entre les deux activités. Pourquoi? Pourquoi accepter le rapport de la géographie à la politique (géopolitique), le rapport géographie et vente (géomarketing) et pas celui de la géographie à la mode?

La géographie est une manière d'aborder les problèmes et les interrelations en fonction de l'espace. La géographie, si on admet encore qu'elle traite des rapports de l'homme à son environnement physique, économique, social et humain, dans un esprit synthétique et systémique, est évidemment concernée par la mode: mode-habillement, mais aussi mode des objets, du comportement, air du temps...sont étroitement liées à l'espace, la culture, l'économie.

La mode est dans les pays riches évidemment étroitement liée à l'innovation. Tout d'abord parce que la mode a toujours reposé par définition sur le changement. Et enfin parce qu'actuellement, l'innovation est pour les pays riches un des seuls moyens de valoriser leur production de vêtements concurrencée par celle des pays à bas salaires.


Les territoires de la mode:

Affirmer que la mode est géographique, cela revient à poser la question de savoir si la mode a des territoires spécifiques. Et si on entend par territoire un espace approprié, oui la mode a des territoires bien connus, à diverses échelles:

-dans le monde, la France, l'Italie, la Californie , New-York, Tokyo;

-en France, la région parisienne, la Côte-d'Azur, le Lyonnais pour les tissus...;

-la mode existe même au niveau des quartiers: elle diffère à la terrasse du Flore et à celle d'un café de la banlieue parisienne.


Il faut aussi distinguer les territoires de la mode sur le plan fonctionnel:

-la mode au sens fabrication a des territoires spécifiques qui ne recoupent pas forcément les précédents: en France, la région parisienne avec le Sentier, centre de mode rapide, et la rive gauche pour la Haute-Couture, le Choletais en Pays-de-la-Loire, le nord et l'est qui travaillent souvent en sous-traitance pour des marques parisiennes;

-la mode a des espaces de création: Paris, Milan, Séoul, Los Angeles, Tokyo... espaces peuplés, attractifs et à fort pouvoir d'achat.

-la mode a également des espaces de vente qu'on pourrait qualifier d'inégaux, y compris en Ile-de-France. Là encore on note l'importance des échelles:

-la rue, la rue du faubourg Saint-Honoré par exemple visitée par une clientèle aisée et souvent étrangère ou encore l'avenue Montaigne, la rue François-1er qui regroupent la Haute-Couture et présentent d'autres spécificités;

-le quartier comme celui du Marais, où la mode plus récente correspond à une spécificité sociétale;

-le centre commercial de périphérie qui comporte de très nombreuses boutiques d'habillement, est appelé centre de vie; a contrario une rue piétonne de centre-ville ne comptant pas plus de commerces de mode sera qualifiée d'espace de mode;

-certains quartiers lui sont totalement dédiés: Saint-Placide, Saint-Germain sont devenus des espaces de mode exclusifs après avoir chassé la vie intellectuelle, les librairies...


Les transformations récentes.

Elles sont a la fois géographiques, sociales et étroitement liées. Plus que jamais, le rapport de la mode à l'espace doit se replacer dans le contexte de la mondialisation au sens large du terme.

On assiste d'une part à une mondialisation/uniformisation de la mode vectorisée par les médias modernes et d'autre part à une ethnicisation/différenciation de la mode à l'intérieur des pays. Cette dernière tendance est due notamment à la présence de personnes d'origine culturelle différente mais aussi à une opposition au modèle mondial dominant.

La démocratisation de la mode qui conduit à une certaine uniformisation ne supprime pas l'aspect clanique du phénomène car la mode reste un signe social. Les grandes marques de vêtements portées par la bourgeoisie des années soixante-dix puis adoptées par la banlieue sont à présent rejetées par ceux là même qui ont fait leur succès.

Enfin la mondialisation a poussé la délocalisation à son terme. Les lieux de conception sont disjoints des lieux de fabrication pour des raisons économiques. Le vêtement est devenu un véritable patchwork géographique: conçu ici, coupé là, cousu ailleurs et vendu à l'autre bout du monde. La division internationale du travail qui en résulte oriente les activités à forte valeur ajoutée dans les pays riches ce qui explique la permanence de certains vieux foyers de mode qui conservent les tâches les plus rémunératrices. Il en va de même dans le secteur textile où les foyers anciens des grands pays capitalistes à tradition textile et créative restent les leaders grâce aux possibilités d'investissement



Pierre Bergé s'est attaché à replacer la mode dans un contexte historique et politique avant que d'envisager son avenir.


Le contexte historique

Pour Pierre Bergé, Paris est la capitale de la mode pour des raisons historiques. C'est là que, sous le second empire, Worth a crée et codifié la Haute-Couture attirant à sa suite tous les autres. Il remarque cependant qu'actuellement la mode se crée partout où existent le talent et la main-d'oeuvre mais que seul Paris la présente, la montre et la met en scène d'une manière aussi prestigieuse: "Chaque religion a son repère: il y en a pour qui c'est le Vatican, d'autre pour qui c'est La Mecque, la religion de la mode c'est à Paris".

Si la mode intéresse tant c'est que l'activité ou le concept va bien au delà de l'objet. Autrefois faite pour vêtir, protéger ou parer, la mode occupe aujourd'hui le territoire social et politique comme le montre plusieurs exemples:

- sur le plan social, Chanel donne la liberté aux femmes grâce à la simplification au dépouillement et à l'utilisation de nouveaux matériaux. Yves Saint-Laurent, beaucoup plus tard donne le pouvoir aux femmes en leur transmettant les codes masculins que sont le pantalon, la marinière. Il s'agit naturellement d'un symbole mais très significatif, puisque jusque là le port d'un vêtement masculin était interdit aux femmes;

-sur le plan politique, et pour ce qui concerne la période actuelle, il note que le vêtement peut faire apparaître mais aussi disparaître une personne comme c'est le cas de la femme afghane invisible sous ses voiles. Atatürk, créateur de la Turquie laïque prend le pouvoir en interdisant le port du voile aux femmes. Il ne s'agit que d'une coiffure, mais on mesure son importance dans la démarche et le symbole.

Dans le contexte actuel, la mode n'est pas innocente. Elle peut provoquer et même être dangereuse surtout dans la période d'hypercommunication où nous vivons et où elle arrive directement à l'autre bout du monde. Cette mode, point ultime de la société de consommation, cette mode spectacle, qui arrive dans des pays où elle n'est pas portée et mal connue laisse des traces. Elle peut heurter d'autres cultures, d'autres religions dans des contextes économiques et idéologiques différents.


La mode demain

Concernant les nouvelles technologies, auxquelles il n'a pas toujours autant fait appel qu'il était possible, P. Berger note qu'il existe un problème d'adéquation entre le créateur et son temps. Il définit la mode comme un rendez-vous avec le temps. Le créateur d'aujourd'hui ne peut plus se prendre uniquement pour un artiste dégagé des contingences matérielles même, et ce n'est pas là le moindre paradoxe, s'il lui faut faire appel à l'art. Rien ne sert d'exposer, de créer, de montrer des vêtements s'ils ne sont portés par personne. L'avenir appartient à ceux qui utiliseront les technologies de leur temps et satisferont les besoins et les envies du consommateur. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'a été créé, il y a une quinzaine d'années, l'Institut Français de la Mode qui veux mettre en rapport les créateurs, les gestionnaires et tous les intervenants de la profession. P. Bergé conclut sur un paradoxe: la mode n'est pas de l'art mais pour faire la mode il faut avoir des préoccupations d'artistes.


Pascal Morand s'attache à établir les liens entre la symbolique et l'économie. Pour lui la mode est un symbole d'innovation sociale, de culture et de liberté. Elle est aussi symbole de rêve, celui d'un produit inscrit dans le cadre d'une marque ou d'une griffe. A ce titre, Paris et la mode est comparable à Hollywood au cinéma. Dans les deux cas, les lieux ne présentent que la face visible d'une activité attractive, mais masquent la formidable bataille des marques et de la distribution qui a lieu dans un système concurrentiel mondial d'une dureté féroce.

Cette mode, qui s'apparente de plus en plus, du moins dans sa présentation, à la société du spectacle risque naturellement de se déconnecter de l'espace social. En effet, la fragmentation géographique du travail, le transport de ses propres outils de communication, tel le téléphone, modifient profondément les besoins du consommateur de vêtements. L'innovation est donc indispensable dans tous les domaines. A ce titre on ne peut séparer ou opposer la création et l'innovation. Même si l'une a une connotation esthétique ou artistique et l'autre scientifique et technique, les deux correspondent à une logique de rupture par rapport à la routine.


Il convient donc actuellement de trouver un langage commun au consommateur et à tous les acteurs de la profession si l'on veut que la mode perdure en France. C'est le principe de base de l'Institut Français de la Mode qui contribue à l'amélioration de la communication entre créateurs, gens de marketing, ingénieurs managers, scientifiques pour à la fois former chaque année une cinquantaine d'étudiants de 3eme cycle et assurer la formation continue d'environ 1200 personnes ainsi que des missions d'expertises. Le rapport de la mode au consommateur engage son futur. La mode doit relever le formidable défi de créer dans la contrainte plutôt que dans l'absolu, ce qui risque de la faire disparaître.


Sur le plan économique, il souligne que le textile et l'habillement c'est encore en France 250 000 emplois directs auxquels il faut ajouter d'autres secteurs similaires tels le téléphone portable par exemple qui répond aux mêmes critères.



Michel Sotton a présenté différentes innovations textiles, leur impact sur l'industrie et l'espace montrant combien l'innovation technologique a d'importance même si elle est souvent masquée par la création.


Les nouveaux produits textiles

Les nouveaux textiles s'inscrivent dans la vague innovatrice du troisième millénaire. Ce sont des produits à fort contenu de connaissances qu'on peut qualifier de produits- services, comme on en trouve dans les télécommunications, les transports, l'agro-alimentaire... Ils doivent répondre aux attentes d'un consommateur averti et exigeant tant sur le plan de la sécurité, du confort, du plaisir que de l'éthique... On s'oriente donc vers:

- des textiles actifs, via des fonctionnalités introduites et une interactivité avec le corps et l'environnement. Les cosmétotextiles peuvent maintenant véhiculer des actifs tels les gels, lotions, crèmes. Les antibactériens qui évitent que certaines bactéries commensales migrent de la peau vers le vêtement où elles profitent d'un milieu alimenté par la sudation. Les textiles éclairants qu'on utilise pour la signalisation;

-des textiles biosensoriels qui prennent une place de plus en plus importante dans une société valorisant le bien-être: textile de confort maintenant l'homothermie, imper-respirant, brise-vent, textile olfactif larguant des arômes encapsulés dans de micro-réservoirs, textile à couleur active changeant de colorations avec la température, la pression, la lumière...

-des "communicants" permettant l'accès au téléphone et à l'écran. Même si on est encore dans le domaine de la recherche, on dispose déjà de projet ou prototype: un t-shirt instrumenté de la sorte permet d'assurer le bio-monitoring et de mesurer en permanence rythme cardiaque, respiratoire, pression artérielle...


La permanence des grands foyers industriels

On remarque que l'évolution innovatrice textile est marquée par une certaine permanence géographique. Ainsi, la première vague innovatrice basée sur les fibres naturelles, la machine à vapeur puis l'électricité, se développe en Europe dans certains territoires tels Rhône-Alpes ou l'Italie du nord. Et c'est dans ces régions, habituées à travailler les textiles très fins comme la soie que se développera la seconde vague innovatrice fondée sur la chimie. On travaillera là d'autres fibres très fines telles les fibres de verre, de carbone. Actuellement, où la troisième vague innovante se base sur la connaissance, les régions précitées gardent une certaine avance. En effet, ces produits textiles exigent une très haute technicité et des investissements considérables qui souvent ne peuvent être faits que dans les anciens pays industrialisés d'autant qu'ils servent maintenant à l'industrie tout entière: aéronautique, génie civil, bâtiment, santé, transport...

M. Sotton insiste , tout comme P. Bergé, sur la notion de rendez-vous. Rien ne sert d'inventer, si ce n'est pas avec son temps en incluant les demandes techniques mais aussi culturelles ou éthiques du consommateur. La création, l'innovation, la prospective sont étroitement imbriquées même si, en ce qui concerne le vêtement, le visible c'est-à-dire la création ou la mode est toujours plus apparent pour l'utilisateur que le contenu scientifique et technique.

Haut de la page 

Retour au menu général

 Actes 2001