ATLAS MULTIMÉDIA, ATLAS PAPIER

Pierre PELTRE

Responsable du Laboratoire de cartographie appliquée de IRD

Puisqu'il est question de l'innovation en géographie, que peut-on dire en 2001 de l'essor des cartes multimedia, et particulièrement des atlas ? Je vais essayer d'analyser et d'illustrer par quelques exemples les changements d'usage et de sémantique entraînés par le support, et à partir de l'expérience acquise par le Laboratoire de cartographie de l'IRD dans la réalisation de nombreux atlas thématiques, dont plusieurs sur support multimedia, de donner mon opinion quand au développement de ces modes de diffusion par rapport à l'avenir du support papier.

Cartographie multimedia

Qu'est-ce signifie une cartographie multimedia d'abord ? Fondamentalement une cartographie que l'on ne consulte plus sur papier comme on le fait depuis toujours, mais sur un écran cathodique, ou plat depuis peu ; fondamentalement ces cartes sont numériques, sur support informatique. Du changement de support découlent plusieurs conséquences fondamentales : la possibilité de diffuser de très gros volumes d'information sur un support très petit (CD-Rom, DVD) ; la diffusion instantannée à distance ; l'animation de l'image, pour suivre des séquences temporelles, changer d'échelle, rendre la carte interactive ; le lien avec d'autres images, cartographi­ques ou photographiques. Le champ des possibilités s'ouvre vertigineusement, et la vieille carte papier semble promise au rebut. Nous verrons que la pratique tempère quelque peu l'enthousiasme que suscitent ces perspectives séduisantes.

Typologie carto multimédia :

Le terme recouvre une grande variété de produits très différents, et il n'est pas inutile d'esquisser une petite typologie :

des produits de travail ou de capitalisation :

- carte papier scannée, travaillée, stockée, diffusable sur CD-Rom ou Web

- carte vectorielle produite par DAO (type Illustrator)

- base de données géoréférencée des SIG


des produits fortement dédiés :

- cartographie vidéo (cartes météo TÉlé ; émission "Le dessous des cartes")

- des systèmes de navigation embarqués (petit écran ; asservissement à une navigation : SIG de navigation type Air France)


des produits de grande (ou de petite) diffusion :

CD-Rom, DVD, diffusion sur le Web

- cartes statiques, copies de papier ou issues de la DAO

- cartes animées, interactives en aide à la lecture

- cartes construites par requêtes dans des bases de données SIG


Quand les ensembles sont cohérents et ordonnés autour d'un objectif, on entre dans le domaine des atlas.

Atlas

Il est bon aussi de revenir sur le terme d'atlas : "Une collection de cartes" dit laconiquement le Larousse. L'Encyclopaedia Universalis précise que c'est "un recueil ordonné de cartes, conçu pour représenter un espace donné et exposer à son sujet un ou plusieurs thèmes le concernant" ; elle distingue deux catégories majeures :

- Atlas de référence, "qui sont des répertoires de lieux et de toponymes" ; composés de cartes et d'index associés, incluant peu de commentaires ;

- Atlas thématiques, "descriptifs, qualitatifs et explicatifs du monde, ou d'un Etat, ou d'une région". On peut ajouter : ou encore d'un thème donné, et noter qu'un atlas thématique comporte pratiquement toujours des notices explicatives, qui donnent des indications indispensables quant à la construction de chaque carte, et commentent l'analyse spatiale proposée.

Les atlas thématiques régionaux, nationaux n'ont plus très bonne presse scientifique avec l'irruption des SIG, qui semblent seuls porteurs d'une modernité légitime. La question centrale qui se pose à mon avis est la suivante : les bases de données sont-elles les héritières des atlas, et vont-elles les supplanter ? A partir de quatre cas concrets que nous avons réalisés, je vais essayer de montrer comment s'articule cette question autour des contraintes très particulières entraînées par le passage au support multimedia ; et notamment par quels cheminements nous avons une sorte de "pédagogie des interfaces" adaptée à chaque cas.

Quelques cas concrets

Atlas de référence, cartographie de repérage, d'itinéraire

Un des produits grand public très connus est l'atlas de l'Encyclopédie Encarta, qui permet plusieurs entrées : par sélection sur une mappemonde à petite échelle et choix de zoom demandé (choix de zone), ou par recherche indexée d'un nom de lieu permettant l'affichage de la carte adéquate à une échelle suffisante pour trouver facilement le lieu repéré. En prime accès à des photographies de lieux et des dossiers thématiques multimedia. Avantages certains : grand volume d'information variée, commodité de la recherche indexée, possibilité d'imprimer des fragments de cartes.

PLAN FAX

Des cartographies de repérage très commodes pour les plans de villes sont disponibles sur le Web (http://www.planfax.fr), fournissant un équivalent numérique de l'ensemble des plans urbains des grandes villes françaises, à la rue et au numéro. La réalisation de ce type de produit repose sur l'élaboration de très grosses bases de données localisées, avec adressage (le lien entre une adresse urbaine et une logalisation géographique en coordonnées) Une interrogation sur Strasbourg ramène un plan-vignette, assez resserré, que l'on peut agrandir (grand plan), pour mieux lire le contexte (500 m autour de l'objectif). Si l'on veut élargir, un zoom en éloignement est possible, mais sa résolution limite beaucoup les détails perceptibles, et ne remplace pas complètement un plan papier, qui donne à la fois du détail et de l'étendue.

SID OSS

Il s'agit d'une tentative expérimentale d'interrogation de base de données SIG réalisée pour l'Unitar et l'OSS en 1996 (http://www.bondy.ird.fr/carto, rubrique carto multimedia). Objectif : participer au montage d'un Système d'information sur la désertification, et permettre de visualiser de l'information géographique à la demande, et de la croiser. Mise au point d'un système artisanal de simili-requête SIG par Web.

- importation d'informations d'origines diverses dans une base SIG unique, qui a permis de mettre toute l'information dans un référentiel unique ;

- puis extraction de 25 couches d'information image en format GIF ;

- interface Web écrite en CGI, permettant de croiser ces images entre elles, en superposant deux images point ou ligne et une image surfaçique.

Réalisation expérimentale assez satisfaisante, mais grande difficulté à évaluer la validité scientifique de l'information présentée, et peu de capacité interne à la commenter. On touche du doigt à quel point une base de données interrogeable fournit des données brutes, alors qu'un atlas est une construction intellectuelle beaucoup plus élaborée et ordonnée, qui exprime et transmet une vision de la réalité.

Deux exemples d'adaptation multimedia d'atlas thématiques classiques

qui vont permettre de creuser la réflexion sur les changements d'usage et de sémantique imposés par la transposition.

ATLAS DE LA PROVINCE E-NORD CAMEROUN

Il s'agit d'un atlas scientifique régional classique de grand format (60 x 60), réalisé avec des partenaires camerounais, en maquettes d'auteur, pour une édition papier (version papier + CD-Rom disponible auprès de IRD-Diffusion ; édition CD-Rom à venir). C'est un ouvrage de synthèse et de capitalisation : sa diffusion ne peut être que limitée (coût élevé, marché forcément réduit par sa nature "monographique") ; son principal mérite est d'exister, d'avoir été l'occasion de réunir et de synthétiser toute l'information issue de vingt années de recherches sur une région, impossibles à transmettre autrement.

Objectif : la mauvaise image de modernité des grands atlas régionaux nous a conduit à tenter un test en vraie grandeur de sa transposition intégrale sur CD-Rom, en allant vite (4 mois). D'où le choix de solutions standard et robustes (Adobe Acrobat). La présentation de quatre planches va nous permettre d'examiner comment il a été possible de résoudre des problèmes de lisibilité parfois épineux :

- Planche 13 Potentialité des sols une simple reproduction sous Acrobat, facile à réaliser, montre de sérieuses difficultés de lecture de la légende, tout comme de la notice en 4 colonnes sur 60 cm de large. Une adaptation a donc été nécessaire en passant les légendes en fenêtre flottante, et en faisant une mise en page des notices sur une seule colonne. Par ailleurs, Acrobat permet de mettre en oeuvre une recherche indexée très intéressante sur l'ensemble des textes, tant des notices que des cartes ; il permet aussi d'imprimer un fragment de carte en contrôlant son échelle.

- Planche 1 Géomorphologie : la légende, d'origine construite sur une demi-page séparée, a été traitée en une légende muette dans une fenêtre flottante, qui appelle quatre fenêtres de légendes partielles, renseignées.

- Planche 24 Pêche dans le lac Maga : il s'agit des résultats d'une enquête très détaillée par ethnie des pêcheurs, engins de capture, espèces de poissons capturés, traitée à l'origine en plusieurs dizaines de diagrammes, liés à la carte par le nom des campements. Sur la version CD-Rom la solution choisie a été une légende commune des diagrammes en fenêtre flottante, chaque nom de campement de la carte permettant d'ouvrir son diagramme dans une nouvelle fenêtre.

- Planche 5 Végétation : c'est une carte plutôt analytique, très ambitieuse, comportant 99 postes de légende. Deux fenêtres flottantes présentent une légende muette, dont chaque poste de légende appelle une fenêtre permettant de lire son contenu.

Bilan : au passif on manque d'étendue (l'écran fonctionne comme une loupe sur des cartes de grand format) ; un outil informatique mieux dédié à la catographie permettrait une lecture plus interactive ; les cartes complexes sont incontestablement de lecture plus commode sur papier ; la consultation suppose d'avoir correctement installé Acrobat Reader (et Netscape sur PC).

A l'actif la portabilité ; des valeurs ajoutées certaines : une recherche indexée ; l'impression de fragments en contrôlant l'échelle. Remarquons qu'une base de données sous SIG ne fournirait en aucun cas l'équivalent de la somme d'informations élaborées et rassemblées dans cet atlas, notamment dans les notices.

ATLAS DE GUINEE MARITIME

C'est un Atlas régional issu d'une base de données localisées sous SIG (réalisée avec MapInfo), dans la logique de la création d'un observatoire de la mangrove. Il en a été tiré un atlas papier en format A3 à destination locale, et une publication sur CD-Rom est prévue sous Director.

- un menu principal donne accès aux 4 parties de l'ouvrage papier ;

- dans les deux parties cartographiques, accès aux cartes ou aux notices ;

- les cartes sont actives par sélection sur cartouche de légende, indication de valeur au survol du curseur, possibilité de zoom.

Trois planches sont analysées :

- La variation de population 1990 - 1996 en cercles proportionnels, qui permet une sélection des cercles à partir de la légende, et donne le chiffre de population au survol des unités de sous-préfectures ;

- La carte des sols, qui permet une sélection des unités de sols, et indique le nom de chaque sous-préfecture au survol de l'unité ;

- Les cartes d'occupation du sol réalisées à partir de traitements d'imagerie satellitaire Spot, qui permettent un zoom et une navigation dans la fenêtre carte.

C'est un bon exemple d'interface utilisateur très accessible et séduisante. Les légendes sont très efficaces ; la diffusion par le Web peut être adaptée assez facilement (plugin Shockvawe). Au contraire le lien avec les commentaire est facilement perdu, puisque l'on visualise soit une carte, soit l'ensemble des commentaires d'un chapitre ; l'ordonnancement de la version papier est aussi difficilement perçu ; autre défaut à mon avis majeur de cette version expérimentale : on ne peut imprimer, et l'on ne dispose pas d'outil de recherche. Si l'on souhaite réellement entrer dans l'ouvrage, sa version papier est beaucoup plus efficace. Une version sous Director serait réalisable, mais coûterait un temps de travail supplémentaire important ; il n'est pas sûr que le jeu en vaille la chandelle. La solution envisagée est de diffuser sur le CD-Rom une version sous Acrobat des pages A3 d'origine, qui permet d'imprimer et offre la recherche indexée pour un temps de réalisation raisonnable.

ATLAS DES PECHERIES COTIERES DE VANUATU

Atlas scientifique préparé à partir de maquettes d'auteurs ; 270 cartes commentées. Les bailleurs de fond (Agence de la Francophonie et MAE) souhaitaient un CD-Rom et la possibilité d'un site Web pour une image plus moderne. Mise en diffusion sur le site http://www.bondy.ird.fr/carto vers la fin 2001.

- objectif : permettre une consultation commode sur le Web d'un atlas scientifique assez complexe de 250 pages réalisé sous A. Illustrator et QuarkXpress ;

- utilisation systématique du multi-fenêtrage pour mettre de l'information en relation ;

- réalisation en HTML (pour la rapidité de chargement), javascript (pour la gestion du multifenêtrage surtout), et Acrobat (pour téléchargement de versions vectorielles de qualité) ;

 

Bilan : à l'actif une consultation délocalisée, accessible de partout ; une photocopieuse intégrée ; la possibilité de fournir les données, de l'image, du son ; donc une meilleure diffusion d'une information scientifique pointue, à marché étroit ; une image de modernité.

au passif : une réalisation lourde (2500 fichiers) qui double la fabrication papier ; une certaine perte de perception de la structure d'ensemble, mieux appréciée par le caractère fondamentalement séquentiel de l'ouvrage papier ; une image dévalorisée aux yeux des auteurs si le produit est exclusivement multimedia, du fait d'un produit dématérialisé.


Conclusion :

Les avantages du multimédia :

- un stockage particulièrement commode pour de gros volumes d'information ;

- l'accès à la donnée rendu possible

- une valeur ajoutée souvent importante (recherche indexée)

- une diffusion large et en temps réel, susceptible de participer à une banque de données "virtuelle" illimitée

- l'économie des coûts d'impression, que l'on peut cependant considérer comme faibles au regard des coûts d'élaboration de l'information et de fabrication, qui restent les mêmes

- enfin on ne peut écarter l'effet de mode, souvent déterminant dans le choix d'une réalisation cartographique multimedia

Les inconvénients du multimedia :

- manque d'étendue pour la cartographie détaillée

- une certaine difficulté à structurer et à synthétiser l'analyse spatiale du fait de la facilité à multiplier l'information cartographique

- perte de sens si l'on croit remplacer la démarche construite et ordonnée des atlas par la seule diffusion de données

- une fréquente incommodité de consultation, s'il faut installer des logiciels spécifiques.

Le système d'information n'est probablement pas l'héritier direct des atlas, comme on l'a cru, mais plutôt la transposition localisée des tableaux de données statistiques. La diffusion Web de ces bases de données a un intérêt certain, mais ne remplace pas l'élaboration d'une pensée qui raisonne à partir des distributions. En fait la base de données SIG facilite la réalisation d'un atlas, mais ne peut la remplacer ; elle constitue par contre de parfaites annexes de l'ouvrage, permettant de remonter à la donnée d'origine. Quand aux stratégies de diffusion des éditeurs, il faudra sans doute attendre que les effets de mode s'amortissent un peu pour apprécier quel avenir conserveront les atlas papier. A mon avis ils ont encore de belles années devant eux, probablement en formats réduits et accompagnés d'annexes étendues sur CD-Rom.

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