LE GÉOGRAPHE, LA CITÉ ET LE CAFÉ

Jean-Marc PINET

Professeur de Khâgne
Animateur des Cafés géographiques à Toulouse (Ass. loi de 1901)

Résumé

L'article complet

Café géographique

Festival International de Géographie
Billard's Club de S-Dié-des-Vosges
Vendredi 5 Octobre 2001 à 20 H 30

Trois termes, comme dans un titre de fable de La Fontaine : le géographe, qui étudie et souvent pratique les rapports entre sociétés et territoires ; la cité, ou la société prise dans la dimension politique de la citoyenneté ; le café, espace public de sociabilité au cœur du village, du quartier ou, ici, de la cité.

Il ne s'agit pas de réfléchir séparément sur chacun des acteurs ainsi brièvement définis, mais de les confronter : qu'est-ce qu'un café géographique, où des géographes introduisent et animent des débats avec cette partie de la cité qu'est le public, entré librement dans un lieu dont ce n'est pas la finalité première ?

Pas de réponse théorique à cette question, et cependant une longue expérience commencée au Festival international de Géographie à Saint-Dié-des-Vosges et diffusée depuis trois ans à Paris puis dans plusieurs villes francophones (voir le site Internet : www.cafe-geo.com ).

On se référera ici à la seule expérience de l'équipe qui anime le café-géo toulousain, non pour énumérer (liste ci-jointe) tous les thèmes abordés chaque mois place du Capitole devant une centaine de personnes en moyenne, mais pour essayer, à partir de la pratique concrète des cafés géographiques à Toulouse, de dégager modestement trois constantes, au demeurant connues de tout géographe confirmé, qui mettent en relation le géographe et la cité.

Le rapport au monde

En amont de la géographie, comme de toutes les sciences humaines, se pose la question du rapport au monde établi par la société, dont les modalités peuvent changer au cours de son histoire mais dont l'existence première conditionne la réflexion à la fois des chercheurs et des citoyens. Cette question, sous-jacente à n'importe quel sujet abordé dans les cafés géographiques à Toulouse, peut être mise en lumière plus facilement dans celui qui semble le moins géographique de tous : Le bout du monde.

Le bout du monde est une pièce de théâtre écrite, mise en scène et interprétée par Jean-Claude BASTOS à qui nous avons demandé d'en lire des extraits au café-géo. Pour refaire le monde, et jouer avec, il y a le théâtre, nous dit-il : et la géographie ? Longtemps, elle a eu pour moteur le bout du monde, baptisé "Amérique" dans un canton perdu d'Europe, là-bas, (par) des intellectuels des Vosges, un club de géographes fous…Le nouveau monde franchi, il fallait se rendre à l'évidence, il n'y aurait bientôt plus de bout du tout (…) La boule était lisse.

Reste alors à entreprendre l'autre voyage, vertical (…), sortir de chez soi et regarder la maison depuis le trottoir d'en face, faire le tour de la boule au-dessus (…) pour vérifier avant tout … qu'il n'y avait pas de bout. Fusées et satellites, après un bref passage sur la Lune et quelques rares tentatives vers l'improbable extrémité de l'Univers, ont pour mission principale d'encercler et de surveiller la Terre, dans une sorte de gigantesque loft story géocentré. Le géographe laisse aux astronomes et aux poètes le soin d'imaginer le bout du monde et se retourne à la fois vers le globe terrestre, emblème de la mondialisation, et la mappemonde, revue d'images localisées créée en 1996 : la centralité (métropolisation, interconnexion, globalisation, multinationales, etc.) aurait-elle relayé le bout du monde ?

Et pourtant, l'idée reste : le bout du monde, il ne suffit pas de savoir que çà n'existe pas pour en chasser l'idée, devenue expression populaire que chaque individu s'approprie, la scène pour l'homme de théâtre, la limite du savoir que le savant fait reculer, les "nouvelles frontières" du touriste, les fronts pionniers d'Amazonie ou de Finlande, "l'antimonde" de Roger Brunet, l'horizon local des minorités et des terroirs, la cache de Ben Laden en Afghanistan. Mais ne s'agit-il pas de nouveaux "centres" du monde autant que de découvertes aux marges de celui-ci ?

En même temps, l'idée pose collectivement, au géographe comme à tout un chacun dans le public du café-géo, la question du rapport de l'homme au monde. Les conquérants du XVIème siècle étaient au départ de l'Europe des hommes du Moyen-Age, au retour sur un continent devenu l'Ancien Monde des hommes de la Renaissance : le mythe du bout du monde aurait-il pour rôle de percevoir ce dernier autrement ? Le tourisme international, sous prétexte de faire découvrir le monde, si possible le plus lointain, n'en réinvente-t-il pas un autre, à son usage comme à celui de ces bouts du monde aujourd'hui facilement accessibles ? A l'inverse, la destruction du centre mondial du commerce à New-York ne remet-elle pas radicalement en question la mondialisation ? Au-delà des dégâts humains et matériels sur place et de leurs conséquences planétaires, n'est-ce pas notre rapport au monde qui se trouve irrémédiablement mis en cause ? Où sont donc le centre et le bout ?

Le bout du monde a une dimension cosmique, à la fois celle de l'origine et celle de la fin : même s'il n'existe que dans l'imaginaire, c'est le lieu unique et privilégié d'où la société peut voir autrement le monde et les géographes tenter d'écrire à nouveau la terre. Car le géographe et le citoyen qui se retrouvent au café, au cœur de la cité, ont en commun non pas le monde lui-même, mais leur rapport à ce monde qu'expriment les représentations collectives.

Les représentations collectives

Elles sont le produit spontané de l'imaginaire social, relayé et amplifié par les médias, et constituent le discours idéologique dominant dont l'évidence s'impose à tous. Clichés et idées reçues passent d'autant plus pour des vérités indéniables et des explications simples que l'information les diffuse de façon immédiate et planétaire.

Chaque café-géo à Toulouse y est confronté : l'ingérence extérieure en Bosnie, au Kosovo, au Timor oriental et maintenant en Asie centrale est considérée comme nécessaire pour protéger des populations locales ou la terre entière, sans que soient considérées ses conséquences sur la souveraineté de ces protectorats internationaux, incapables de se prendre en charge en raison même de l'intervention étrangère. Dans les grandes villes et métropoles, un processus unique de croissance et de globalisation semble inévitable alors que nous assistons au contraire à leur diversification. L'espace public en ville, donnée immédiate pour tout citadin et définie précisément par la loi, est en cours de privatisation sous l'effet de pratiques sociales que les politiques urbaines ne maîtrisent pas. L'autoroute est rendue opaque à la réflexion par l'image contradictoire d'un équipement routier indispensable au développement et d'une intruse porteuse de nuisances, d'inégalités et d'uniformisation. L'élargissement de l'Europe est présenté comme un processus irréversible, alors qu'aucune politique commune n'est clairement établie par les responsables politiques ni perçue par les opinions publiques.

Il ne s'agit pas seulement d'erreurs portées par la doxa qu'il suffirait de corriger, mais de représentations imaginaires dont la charge affective rend difficile, parfois impossible, une discussion rationnelle car elles relèvent de quelques grands mythes fondamentaux : certains sujets sont porteurs de passions irraisonnées dont l'expression impétueuse et intangible oblitère les débats au café-géo. En témoignent plus nettement que d'autres les trois thèmes Mal'bouffe et Bien-manger, Y'a plus de saisons ? et Les Pyrénées, nature sauvage, nature aménagée ? Le premier véhicule la peur archaïque des aliments qui constituent notre identité à la fois corporelle et culturelle : "je suis ce que je mange" ; comment alors faire comprendre que l'agriculture productiviste, accusée de tous les maux alimentaires, est aussi celle qui fournit la plus grande part des produits biologiques que l'imaginaire social croit issus de terroirs paysans où la tradition familiale et artisanale serait gage de qualité ? Le second traduit depuis l'Antiquité la perte d'un ordre calendaire antérieur que notre mémoire sélective reconstruit selon nos souhaits du moment et que l'on voudrait "conforme à des moyennes saisonnières" jamais réalisées par définition : le temps qu'il fait, certes affecté par le réchauffement climatique contemporain scientifiquement prouvé, ne répond jamais à ce qu'on en attend et permet donc de parler d'autre chose, d'exprimer l'angoisse ancestrale et l'anxiété actuelle suscitées par la mise en cause imaginaire ou réelle de notre rapport "naturel" au monde. Cette nature "naturelle", voire sauvage, est justement celle que l'imaginaire des citadins croit trouver en montagne, alors que les Pyrénées, par exemple, ont été aménagées depuis 6000 ans par les sociétés paysannes qui ont reflué en plaine depuis un siècle : retour du naturel avec l'exode rural ou nouvel aménagement au profit des citadins ? Ni l'homme ni l'ours ne sont des éléments perturbateurs, mais des acteurs d'une nature durablement domestiquée.

Ces représentations collectives passent par un discours dominant, simple et réducteur, qu'il convient de déconstruire pour dire autrement le réel ; à lui seul, le libellé du café-géo En marge de la ville, au cœur de la société, ces quartiers dont on parle montre qu'il est impossible d'en traiter sans s'interroger sur le discours tenu sur eux, car ce n'est pas celui de leurs habitants mais de la cité. Le début du titre inverse la représentation collective de ces quartiers en formulant qu'ils ne sont pas au cœur de la ville (où tout le monde croit voir partout les voyous venus de banlieue), ni en marge de la société (ces "marginaux" sont emblématiques des maux qui affectent l'ensemble de notre société : chômage, pauvreté, violence, insécurité, etc.). La suite de l'intitulé va plus loin en refusant de nommer les quartiers dont on parle : les désigner comme cités dégradées, défavorisées ou en crise, voire comme ghettos insalubres voués à la démolition, c'est contribuer à les isoler et à les disqualifier au lieu de les replacer dans le contexte urbain et social qui les produit.

Géographes et citoyens réunis au café sont immergés dans le même imaginaire social auquel n'échappent ni le savoir scientifique des premiers ni le savoir spontané des seconds. Formuler ces représentations collectives engendrées par notre rapport commun au monde est une démarche antérieure à tout débat pour éviter que le café-géo ne se transforme en leçon de géographie et souligner au contraire la situation commune à l'intervenant et au public.

Sociétés et territoires : la notion d'échelle

Une fois établie cette communauté de notre rapport au monde et de ses représentations sociales, l'information et le débat peuvent porter sur la dimension géographique des sujets proposés. Une confrontation, légitime et souhaitable, a toujours eu lieu au café-géo toulousain avec d'autres disciplines universitaires (sociologie, droit, urbanisme, climatologie, sciences politiques) ou d'autres pratiques professionnelles (celles de l'ingénieur, de l'architecte, du journaliste, de l'animateur pastoral, de l'agriculteur, du voyagiste, du responsable politique, du militant associatif et même du poète). Si intéressantes soient-elles pour justifier d'autres approches d'un même sujet et fonder la spécificité de notre discipline, elles n'en constituent pas pour autant la finalité d'un café qui se définit d'abord comme géographique.

Mais il ne s'agit en aucun cas de promouvoir une discipline par un canal inhabituel (le café), ni de délivrer une vérité scientifique à un public ignorant. Certes le géographe a un savoir théorique et une pratique professionnelle justifiant qu'il introduise et anime le débat ; mais le citoyen n'est pas, de son côté, sans avoir une expérience quotidienne et une approche spontanée des thèmes discutés. La finalité du café géographique, à la différence de celle d'un cours ou d'une conférence à l'Université ou d'une émission de vulgarisation à la télévision, pourrait être, grâce au contact direct et à la convivialité du lieu, d'expliciter et de critiquer ensemble un intérêt partagé pour tout ce qui a trait au rapport entre les sociétés et leurs territoires : la localisation, l'étendue, les limites, les échelles, les mobilités, bref la production, l'organisation et le fonctionnement d'un espace souvent conflictuel mais commun à tous.

Entre tous les concepts de la géographie, abordés conjointement et de façon aléatoire en fonction du sujet et du débat, nous voudrions, pour soutenir les affirmations précédentes, en retenir un seul, transversal à tous les thèmes et constitutif de notre discipline, celui d'échelle. Il surgit de façon inattendue dans Les territoires du rugby : à l'examen habituel des équipes et des règlements, le géographe substitue une approche de ce jeu aux échelles mondiale (coïncidence entre rugby et colonisation britannique), nationale (rugby à XIII dans l'Angleterre ouvrière du Nord, à XV dans celle, plus aristocratique, du Sud), puis régionale (métropolisation des équipes du Sud-Ouest, conséquence du déclin industriel des petites villes périphériques et de la croissance de la capitale). Le dicton Y'a plus de saisons ? est en partie fondé sur l'incompréhension d'une différence d'échelle, nationale ou régionale pour le météorologiste, locale et individuelle pour l'usager. Les échelles de la ville apparaissent dans Grandes villes et métropoles : quartiers à finalités différentes, centre et périphérie, banlieues anciennes et nouvelles, communes et agglomération, métropole et région urbaine. L'élargissement de l'Europe tout comme L'intercommunalité urbaine à Toulouse ou ailleurs posent la question de l'échelle politique du gouvernement : multinational, fédéral ou européen dans le premier cas ; communal, intercommunal ou métropolitain dans le second. La concurrence entre L'image satelllite et la photographie aérienne se concrétise au moment de la tempête de 1999 qui détruit une partie des forêts françaises : fallait-il avoir recours à la première, imprécise mais permettant de dégager immédiatement à petite échelle les zones d'intervention prioritaires ; ou à la seconde, à plus grande échelle, plus détaillée mais sur des surfaces réduites qui ne pouvaient fonder une politique forestière d'ensemble ? La carte de France des Autoroutes montre clairement la double échelle de son organisation : réseau national en étoile autour de Paris, nouvelles transversales à usage européen qui évite aux Britanniques et aux Allemands de passer par la capitale.

La connivence géographique

Tous ces exemples, dont la liste n'est pas exhaustive, ont été formulés aux cafés géographiques à Toulouse, parfois longuement, parfois occasionnellement au détour d'un débat mal centré sur la géographie. Ce texte n'exprime pas une théorie du café-géo, mais cherche à tirer empiriquement les leçons d'une expérience vieille de deux ans seulement, et à réfléchir sur la spécificité d'une formule dont le succès montre à quel point le public a besoin de nouveaux lieux d'écoute et de paroles : ni annexe de l'Université (sans laquelle il ne pourrait pas exister), ni substitut aux médias traditionnels (nécessaires pour l'information du citoyen), le café-géo trouve peut-être son intérêt dans la complicité qui relie le géographe et la cité à l'intérieur du café.

Le café est un espace ouvert de réelle proximité et d'altérité potentielle dans une société qui éloigne les individus les uns des autres sous couvert d'un rapprochement virtuel (téléphone, télévision, télécommunication partagent le préfixe de distance que concrétise maintenant l'Internet) ou les juxtapose dans des lieux qui les séparent (couloirs de circulation, terrain et gradins du stade, etc.). Le café géographique ne met pas face à face le géographe et le public : au contraire, dans la formulation plus ou moins réussie de notre rapport au monde et de ses représentations collectives, il contribue peut-être à expliciter une relation profonde entre le géographe et la cité : l'espace et le temps des territoires sont un bien commun à partager entre scientifiques et citoyens dans une connivence géographique.

LISTE CHRONOLOGIQUE DES CAFES GEOGRAPHIQUES A TOULOUSE

(UTM : Université de Toulouse Le Mirail)

à MON CAF', Place du Capitole, le dernier mercredi du mois (hors vacances )
à 18 H 30

La Mal'bouffe et le Bien-manger

avec J. Pilleboue (géographe UTM) et J.P. Poulain (sociologue UTM).

Les territoires du rugby

avec C. Béringuier (géographe UTM) et J.R. Delsaud (journaliste sportif à Midi Olympique).

En marge de la ville, au cœur de la société, ces quartiers dont on parle

avec M.C. Jaillet (géographe CNRS) et L. Canizares (Architecte-Urbaniste).

Bosnie, Kosovo, Timor oriental : des "protectorats" internationaux ?

avec F. Durand et M. Roux (géographes UTM).

Y'a plus de saisons ?

avec P. Bessemoulin (Directeur de la Climatologie à Météo-France) et M. de la Soudière (ethnologue à l'EHESS, Paris).

Les Pyrénées : nature sauvage, nature aménagée ?

avec D. Buffière (animateur pastoral) et J.P. Métailié (géographe UTM).

Le bout du monde

avec J.C. Bastos (acteur, auteur et metteur en scène de théâtre) et l'équipe des Cafés géographiques à Toulouse.

Vins, Vignes et Vignerons

avec C. Béringuier (géographe UTM), et R. Pech (historien UTM) pour l'apéritif-dégustation de vins du Sud-Ouest.

Grandes villes et métropoles

avec G. Jalabert (géographe UTM) et des géographes spécialisés sur Shanghaï, Moscou, Berlin, Montréal, etc.

Territoires, territoire : élargir l'Europe ?

avec F. Taulelle (géographe UTM, cours J. Monnet).

Le Grand Toulouse : quelle intercommunalité ?

avec P. Estèbe (UTM, IEP).

L'espace public en ville : vers une privatisation ?

avec R. Marconis (géographe UTM) et C. Jeibeli (juriste UTM).

L'image satellite, outil citoyen ?

avec M. Pousse (géographe, chef du département Marchés et Applications à Spot-Image).

Qu'est-ce qu'une autoroute ?

avec M. Cohou (géographe UTM, antenne d'Albi).

Les non-dits du tourisme international

avec D. Boumeggouti (CETIA – UTM).

 

Jean-Marc PINET, Professeur de Khâgne
Animateur des Cafés géographiques à Toulouse (Ass. loi de 1901)
9 rue Albert Lautman, 31000 TOULOUSE
TÉl/Fax : 05 61 22 75 50, jm.pinet@wanadoo.fr

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