LE MANUEL SCOLAIRE EST-IL VECTEUR DES INNOVATIONS DE LA GÉOGRAPHIE ?

Danièle SOUBEYRAND-GÉRY

Présidente de l'Association Française pour le développement de la Géographie
Troisième intervention après F.DURAND DASTÈS et Pascal CLERC

Compte rendu conférence débat menée par Madeleine Brocard le vendredi 5 Octobre 2001 de 15h15 à 16h 45 IUT

Pour tenter de répondre à cette question une double interrogation :

Quel statut pour le manuel dans la classe ?

Y a-t-il des innovations dans les manuels ? Si oui lesquelles ? Sont-elles intelligibles ?

Les remarques qui vont suivre sont de l'ordre du constat et en aucun cas un jugement de valeur sur les pratiques des enseignants dans leurs classes. Trente quatre années d'enseignement en collège et lycée, une expérience de formateur MAFPEN et de conseillère pédagogique me servent de référence.


I Le statut du manuel : triple fonction

- Référence "institutionnelle" même si cela diminue. Le manuel fait office encore trop souvent de programme, de programmation, de progression des apprentissages.

Référence "scientifique" pour beaucoup d'enseignants, majoritairement non géographes. La préparation du cours de géographie demeure encore très souvent une compilation de plusieurs manuels, aussi bien au niveau des problématiques que du contenu et des démarches.

Outil pédagogique, à la fois comme source documentaire et comme aide à la mise en activités des élèves. Les manuels présentent des documents de qualité, variés auxquels les enseignants peuvent donner le statut de leur choix. Depuis quelques années les manuels proposent de plus en plus de pages d'exercices de type Travaux Pratiques.

Je peux donc dire que le manuel façonne les préparations de cours, les pratiques en classe, les apprentissages et donc la géographie scolaire. Ce rôle fort du manuel et la disparité de la formation des professeurs imposent, comme l'a montré François Durand Dastès, que le manuel dont la finalité est d'être vendu plaise au plus grand nombre d'équipes. Cela implique des ouvrages où tous les professeurs d'un établissement trouvent leurs comptes, de l'innovant au plus traditionnel. Les manuels ne sont donc pas construits sur des choix épistémologiques et didactiques clairs. Il n'y a pas d'ouvrages "radicaux". Il est intéressant de noter que dans les grilles d'analyse des manuels élaborés par des collègues au cours de plusieurs journées d'information sur de nouveaux programmes, l'innovation n'a jamais été retenue comme critère. Encore faudrait-il savoir ce que l'on met derrière ce mot.


II Quelles innovations dans les manuels ? Sont-elles intelligibles ?

Quelles innovations scientifiques retenir pour la géographie scolaire ?

Celles communément rattachées à la "géographie renouvelée" dans sa démarche scientifique : géographie prospective, utilitaire

dans ses outils au sens intellectuel du terme : systémie, modèles, démarche hypothético déductive, relations horizontales entre les lieux .

En fait ce qui permet à un enseignant d'aider ses élèves à mettre de l'ordre dans l'espace terrestre, à comprendre comment un espace par différents processus a été créé, est organisé, géré.

Quelles innovations dans les manuels ?

Les manuels présentent des innovations "visuelles", ou plus exactement le résultat d'innovations scientifiques, qu'elles soient de l'ordre du raisonnement (chorématique, modèles, systémie..) ou de la simple technicité images satellitales, anamorphoses par exemple. Mais l'image de l'innovation ne fait pas l'innovation ni dans le manuel ni dans la classe de géographie. J'ai même l'impression que les nouveaux manuels de seconde sont en retrait par rapport à des ouvrages antérieurs.

Quatre exemples :

Les modèles graphiques : rares et en diminution

Quand ils existent, ils sont donnés et non construits ce qui en limite fortement l'intérêt. Comment comprendre un modèle spécifique d'une ville ou en construire un si on n'a pas construit avant le modèle général ? On trouve même des approximations scientifiques dans l'approche des modèles graphiques. Ainsi dans un exercice intitulé "élaboration du modèle de Los Angeles" le manuel propose

1° étape : de la carte au croquis

2°étape : superposition de croquis pour déboucher sur la carte modèle de cette ville( ?)

L'étude de cas

Passage obligé du programme de sixième comme du nouveau programme de seconde dont l'objet est le rapport particulier/général.

De nombreux ouvrages présentent deux cas par thème et par une démarche inductive généralise. Dans ceux que j'ai consultés aucun n'utilise le deuxième cas pour vérifier les attributs (du concept à construire) repérés dans le premier cas. Aucun ne suggère le va et vient particulier /général, général/particulier ce qui est fondamental dans la construction du raisonnement géographique.

Les emboîtements d'échelles

Très souvent cela se limite à la juxtaposition de cartes à des échelles différentes sur un même thème mais n'aide pas à construire un raisonnement qui permette de comprendre pourquoi là et pas ailleurs, pourquoi plus là qu'ailleurs ?

Qu'apporte à la compréhension des élèves la juxtaposition d'un terminal pétrolier, d'un plan de ville avec ce terminal pétrolier et d'une carte des principaux flux maritimes de pétrole ?

L'organigramme

Présenté à plusieurs reprises comme synthèse "fourre-tout" et non comme un système ou tout au moins un schéma sagittal qui réponde à une problématique clairement identifiée. Quel intérêt et quel apprentissage pour l'élève ?


Les manuels donnent à voir des innovations de la géographie, ce qui est déjà intéressant et utile pour la géographie scolaire, mais ne donnent pas les clés pour les comprendre et donc les faire comprendre aux élèves. Leur utilisation nécessite une réflexion épistémologique et didactique solide.


Conclusion

Comment améliorer le couple innovations dans les manuels /innovations dans la géographie scolaire ?

Deux pistes :

Que les innovations introduites dans les manuels s'accompagnent d'une très courte bibliographie pour les enseignants qui n'auraient pas les "clés" d'entrée des innovations ? C'est de la responsabilité des auteurs pour être compris.

Rédiger un "manuel", un livret pour les enseignants qui leur permette de mettre de l'ordre dans n'importe quel programme de géographie, de construire une programmation qui s'accommodera du manuel choisi par l'établissement. Faire en sorte que le manuel ne soit pas premier dans la mise en œuvre du cours mais que les innovations qu'il propose soient pleinement utilisées, le manuel demeurant un outil indispensable dans la classe. Il convient d'aider l'enseignant le plus isolé à répondre aux questions que les innovations du manuel lui posent.

 

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