L'INNOVATION DANS LES GRANDES VILLES DES " SUD" : BIEN AU DELÀ DES TECHNOLOGIES

Jean-François TROIN

Professeur émérite, Université de Tours

Résumé

Article complet

Notre intervention porte sur le rôle de l'innovation dans les métropoles des PED appelées ici pour simplifier "Métropoles des Sud". Au delà des pénétrations technologiques classiques, nous souhaitons recenser des formes d'innovation spécifiques à ces pays et qui relèvent des domaines sociaux, psychologiques, économiques et politiques. Cette présentation est accompagnée de diapositives permettant de mieux visualiser ce que sont sur le terrain ces adaptations-innovations.


La mondialisation utilise l'innovation comme vecteur d'homogénéisation de la consommation


Rappelons tout d'abord que la diffusion rapide de produits de consommation de masse (Coca Cola, pizzas, glaces américaines), d’équipements apparus rapidement comme nécessaires à la vie courante (téléphone portable), de modes de loisirs, de nourriture, d’achats (commerce électronique) sont des formes de pénétration à l’échelle mondiale d'innovations généralisées, pour ne pas dire globalisées, présentées comme indispensables. Les classes moyennes des métropoles des PED se ruinent pour suivre cette mode globale, véritable aiguillon à la consommation et élément déstabilisateur des budgets domestiques.

La diffusion de standards et de modes de consommation identiques, la communication homogénéisée ont pour conséquence l’unification. Les métropoles n’y échappent pas qui voient leurs spécificités urbaines gommées tant dans le domaine architectural que culturel, autant dans les modes de consommation que dans les styles de vie. On est partout et nulle part à Shanghai, à São Paulo ou au Caire, si l’on ne quitte pas le centre des affaires : les bâtiments de verre et d’acier se ressemblent, la skyline ferme l’horizon, les loisirs et la restauration sont encadrés par le Karaoké, les jeux électroniques et les établissements de fast food. On passe du cyber-café au repas dans une Pizza Hut ou un McDonald’s, on garde le téléphone portable sous la main, on ne regarde même plus le pauvre hère qui dort à l’angle d’une banque replié sur un morceau de carton. La scène pourrait se dérouler à Francfort aussi bien qu’à Mexico.

Ainsi, la mondialisation pourrait être assimilée à une banalisation des paysages urbains, des habitudes culturelles, des modes de vie journaliers. Pourtant, des résistances se manifestent. Des cultures architecturales locales ou nationales apparaissent clairement, basées sur les formes successives qui ont historiquement marqué la ville. L’Amérique latine propose ainsi tout un mouvement de création architecturale qui utilise des éléments de la ville historique avec emprunts de motifs précolombiens, de réminiscences de la période coloniale, de la ville moderne “occidentale” et des apports de la ville informelle et post-moderne actuelle.

Les productions télévisuelles de grandes chaînes sud-américaines visent à diffuser et à exporter des modèles culturels résistant à la globalisation et à l’invasion hollywoodienne. TV Globo à Rio de Janeiro est la 4e télévision du monde, Televisa à Mexico est une très grande chaîne de télévision hispanique à large couverture (G. Schneier-Madanes in L’Amérique latine et la ville, 1994). Quelle sera la force de résistance, et de création d’une culture authentique et enracinée, que pourront acquérir et maintenir ces pôles de diffusion face à la pénétration du modèle “mondial” ? Il est bien difficile de répondre aujourd'hui à une semblable question. (Ce passage est extrait de JF TROIN, Les métropoles des "Sud", Ellipses, 2000).


Quelques formes d'adaptations-réactions aux technologies globalisantes


On relève de nombreuses formes d'adaptation des technologies des pays riches aux besoins et à la culture des PED, qui sont soit de réelles innovations, soit des formes de "récupération" bien comprises mais aussi des modes d'accès à la mondialisation.


En voici quelques exemples :


- le développement des installations de paraboles, y compris des installations bricolées à partir de matériaux locaux et qui permettent de s'informer sur le monde,

- la multiplication au Maroc par exemple des téléboutiques, kiosques de rue qui offrent téléphone international, télécopie, photocopie, accès à Internet,

- les stations-multiservices que l'on trouve également au Maroc, principalement dans le sud et qui, outre la distribution classique des carburants, proposent un atelier mécanique, un restaurant, une boutique-boucherie, une mosquée, un hammam, une téléboutique, une salle de repos, un véritable petit complexe fonctionnel pour usagers de la route, allant bien au delà de nos aires de services autoroutières,

- l'utilisation de l'Internet par des guérisseurs africains qui se construisent ainsi une vocation internationale, etc.


Le développement du téléphone cellulaire, de la télévision par satellites, des accès à Internet montrent une ouverture rapide notamment en Afrique vers les technologies de la communication. En même temps, cette ouverture qui est inégale renforce aussi les disparités au profit des pays les plus riches, accentuant la polarisation autour de quelques grandes métropoles comme Lagos ou Johannesburg. Il suffit de rappeler les disparités des effectfs d'internautes par pays pour prendre conscience de ces inégalités de chances pour l'avenir : Mexique : 1 internaute pour 40 hab., Chine : 1 internaute pour 79, Tunisie : 1 pour 86, mais Soudan : 1 pour 2890 (Journal du Net, sept. 2000 ).


Des innovations de débrouillardise : la lutte pour la survie


Ces innovations appartiennent à différents domaines mais relèvent toutes d'une nécessité impérieuse : survivre en ville.


Elles se manifestent dans les solutions ingénieuses au problème du logement :

- l'auto-construction qui aboutit à la réalisation de quartiers dits non réglementaires pas pans entiers de maisons clandestines, arrivant à former des rues et des îlots homogènes, qui seront peu à peu intégrés et officialisés par les pouvoirs publics,

- le logement dans les cimetières pratiqué au Caire, dans la "Cité des Morts" abritant au moins 350 000 personnes, utilisant et agrandissant les pièces de cérémonie placées près des tombes, cette forme d'habitat étant aujourd'hui intégrée au plan d'urbanisme de la mégapole égyptienne,

- dans la même ville du Caire, la pratique des surélévations de maisons et d'immeubles en vertu d'un "droit du ciel" permettant d'accueillir, non sans risque, de nouveaux résidents dans des étages surajoutés,

- l'implantation de formes précaires d'habitat avec petit élevage (volailles, petit bétail) sur des terrasses de maisons urbaines pour des ruraux intégrés dans la ville, comme cela se voit à Sanaa (Yémen),

- le "durcissement" des bidonvilles qui consiste à remplacer les baraques en matériaux précaires par des maisons en dur sur les mêmes emplacements, mais selon des trames et avec installation de VRD encadrés par les autorités, solution préférable à une éradication des bidonvilles. Ce durcissement est encouragé par la Banque Mondiale.


Les innovations se retouvent aussi dans les activités informelles et les formes de commerce :

- le capitalisme cholo décrit par De Soto à Lima et pratiqué par les Indiens du Pérou est une forme d'envergure puisque 60% des commerces, 15 % des transports, la moitié des établissements industriels, 400 000 emplois appartiendraient au secteur informel. Celui-ci a sa bourse des valeurs parallèle en centre-ville pour négociation des dollars, une banque officieuse qui accorde plus de prêts que les agences officielles, son marché de contrebande richement doté aux abords du Palais présidentiel (J.-P. Deler, 1991). Ces structures permettent évidemment un recyclage des capitaux de la drogue et nous entrons là dans le domaine des économies clandestines,

- le retour des "marchandes des quatre saisons", telles qu'elles existaient en France jadis dans les grandes villes avec leurs charrettes permettant la vente dans la rue, aujourd'hui sous forme de tricycles adaptés à la vente foraine et au déguerpissage rapide, lors de l'arrivée de la police. C'est un mode de vente que l'on trouve en Asie du Sud-Est mais aussi et encore à Lima,

- la pratique courante de la mult-activité et de spatialités éclatées pour assurer un revenu chez les femmes asiatiques cuisinant chez elle pour leur foyer, puis allant vendre en ville quelques mets et consommant sur leur lieu de travail salarié, à mi-temps parfois, leur production culinaire. La pratique des 3 X 8 n'est pas l'apanage du monde industriel, pourrait-on dire,

- les entreprises de transport privées assurant de façon clandestine la desserte des périphéries urbaines négligées par le transport public, les comités de quartiers et associations locales finançant la construction d'écoles, de dispensaires voire la pré-collecte des déchets, l'entretien de la voirie, la gestion de points d'eau collectifs sont des formes de substitution aux services étatiques défaillants (A. DUBRESSON, JP RAISON, L'Afrique subsaharienne, une Géographie du changement, 1998).


Dans le domaine de la production vivrière citadine, l'auto-production de denrées alimentant des cuisines urbaines est un phénomène fréquent en Afrique subsaharienne. Des agriculteurs à temps partiel, voire à temps complet, dans de grandes villes comme Nairobi, Lusaka, Ibadan, implantés en zone urbaine même ou dans l'immédiate ceinture périurbaine, assurent partiellement les besoin de la consommation citadine. Ils peuvent représenter jusqu'à 30 % de la population active urbaine. Leurs effectifs sont multipliés en temps de crise lorsque le salariat diminue et que l'embauche se réduit (A. DUBRESSON, JP RAISON, op. cit.).


Les structures informelles peuvent conduire à des déviances : criminalisation des économies urbaines, négation de l'état, développement de la délinquance, des trafics de drogue, d'armes. On trouve certes des limites à ce que l'on a souvent admiré : l'ingéniosité des citadins des pays pauvres. Cette ingéniosité ne compense nullement le recul des investissements publics et de l'état en général, recul partout constaté.


La ville prend en charge autant qu'elle exclut


L'exclusion-ségrégation est un terme récurrent dans l'analyse des sociétés urbaines des PED. Sans nier cette réalité, il est bon d'observer a contrario des prises en charge originales qui peuvent pour nos sociétés occidentales être considérées comme innovantes. Il faut aussi constater des phénomènes urbanistiques et culturels qui éclairent différemment la grande ville dite sous-développée. Prenons encore quelques exemples :

- le poids des solidarités sociales se lit dans les multiples associations chargées d'insérer les nouveaux venus dans la ville. Qu'elles soient fondées sur des bases territoriales, culturelles, religieuses, elles fonctionnent comme des sortes de sociétés de secours mutuel,


- l'importance des solidarités familiales n'est plus à démontrer. L'accueil par le foyer citadin de parents ruraux nouveaux arrivants en ville est chose courante. il développe la "famille étendue", permet de disposer d'une main-d'ouvre supplémentaire. Le 'logeur" étend ainsi sa "grande maison" pour faire vivre les immigrés récents dans la ville. Ce que l'on peut ainsi qualifier "d'embauche familiale" a aujourd'hui tendance à se réduire du fait des nouvelles conditions de l'emploi dans les villes (A. DUBRESSON, JP RAISON, op. cit.).


- le renouveau des petites villes, considérées longtemps comme les parentes pauvres de l'urbanisation, est aujourd'hui manifeste. Les avantages comparatifs des grandes cités déclinent et un regain d'intérêt est évident pour ces petites villes ou centres secondaires : le logement y est moins cher, la scolarisation des enfants plus facile, des possibilités de revenus agricoles existent. Ceux qui réussissent aujourd'hui se situent souvent à l'articulation du rural et de l'urbain.


- enfin, la réalité d'une "explosion artistique urbaine" dans divers pays africains doit être prise en considération. Musiques, modes inventives des pagnes, caricatures, peintures et tableaux naïfs, chanteurs-créateurs du Zaïre, du Cameroun, du Sénégal, du Mali, pièces de théatre populaires témoignent d'une véritable vitalité culturelle urbaine. La chanson, les couplets satiriques, la danse, les fameux "sapeurs" qui ont pour mission d'animer la société, tout ce qui peut faire oublier la dureté de la rue, les travaux pénibles, la misère quotidienne est utilisé et pratiqué. Ces chansons et ces airs sont connus par toutes les couches de la société de l'homme d'affaires au balayeur, constituant une sorte d'unificateur social (A. DUBRESSON, JP RAISON, op. cit.).


Conclusion


Il y a dans ces pratiques et ces organisations des PED quelques motifs d'espoir et des enseignements pour les pays du Nord.


Les métropoles des Sud, tout en se débattant dans les difficultés, nous proposent des fonctionnements sociaux particuliers marqués par l’intensité des relations sociales, la force des solidarités, la solidité des structures familiales et des réseaux d’entraide, la pratique d’activités souvent sordides dans un environnement joyeux. Nous sommes loin de l’ambiance des villes dites développées. Les relations entre individus, l’enthousiasme, la combativité sont des facteurs de développement réels, tout comme la civilité et certaines formes d’urbanité qui règnent encore en certaines villes du Sud. Que l’on se souvienne que la ségrégation, la fracture sociale s’installent aussi dans les villes du Nord et qu’elles pourraient prendre des formes plus violentes encore que dans le Sud (JF TROIN, Les Métropoles des Sud, op. cit.).

Ne faisons pas cependant de ces formes d'adaptation ingénieuses des villes du Sud des remèdes systématiques et idéalisés aux problèmes urbains. Rappelons que si face à l’inefficacité des structures étatiques, des groupes locaux ont su prendre en charge la vie citadine, l’emploi ou le logement (le capitalisme cholo à Lima, les expériences de certaines villes centrafricaines), le risque d’un démantèlement de la cité et de son ouverture à tous les clientélismes n’est pas à exclure.

Ayons également à l'esprit les limites des solutions informelles : l'effondrement récent des effectifs salariés publics et privés dans les villes, conséquence des politiques d'ajustement, de restructuration, de privatisation n'est pas compensé par l'ouverure de petits métiers. L'informel ne peut tout absorber.


Des politiques d’encadrement rigoureuses, des aides ciblées de l’état ont permis çà et là de réels succès dans la croissance économique et la promotion sociale. De Singapour au Brésil, on peut constater que l’état, ne lâchant pas prise mais au contraire accompagnant les initiatives privées, a été un garant de la progression. Dans nombre de pays, plus que jamais, la présence de l'état est indispensable comme accompagnement des initiatives privées et de l'innovation.



Jean-François TROIN, oct. 2001


Bibliographie


A. DUBRESSON, JP RAISON, L'Afrique subsaharienne, une Géographie du changement, Armand Colin, Coll. U, 1998, 248 p.


I. BERRY-CHIKHAOUI, A. DEBOULET, Les compétences des citadins dans le monde arabe, IRMC, Khartala, URBAMA, 2000, 406 p.


J.F. TROIN, Les métropoles des "Sud", Ellipses, Coll. Carrefours de Géographie, 2000, 160 p.

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