L'INNOVATION EN TANT QUE STRATÉGIE TERRITORIALE :

LES EXEMPLES COMPARÉS DE MULHOUSE ET DE BÂLE

Raymond WOESSNER

IUFM d’Alsace

Introduction

Considérés dans un contexte régional donné, les problèmes de l’innovation technologique peuvent se comprendre à travers l’approche systémique, ce qui signifie que la région fonctionne sous la forme d’un réseau, voire de plusieurs réseaux plus ou moins emboîtés dont les différents éléments structurants communiquent entre eux de manière neuronale. La temporalité intervient à plusieurs niveaux. A long terme, le mode d'organisation du système territorial passe par des étapes de genèse, puis de maturité, enfin de dégénérescence. L'homéostasie, c'est-à-dire l'immobilisme alors que l'environnement est changeant, peut emporter un système1. On peut songer au monde idéal imaginé par Jean-Baptiste Godin à Guise (Aisne), une organisation figée qui n’a pas pu résister aux mutations économiques et sociales globales.

L’organisation territoriale est donc contrainte de se renouveler, en particulier grâce à l’apport de nouvelles sources d'énergie, qu’elle va trouver à l’intérieur et à l’extérieur de la région. Si les facteurs de mutation œuvrent dans le temps long, le moment de l’histoire où le système bascule vers autre chose peut être qualifié de bifurcation systémique. Celle-ci constitue un temps fort, conflictuel et riche d’enseignements. Il peut s’agir d’une rupture créatrice ou, au contraire, d’une crise qui atteste du déclin du territoire.

Les exemples des agglomérations de Mulhouse et de Bâle montrent que la capacité collective d’innovation assumée par le monde des entreprises et par les structures d’intermédiation des deux régions fonctionne de manière quasi opposée. Alors que les deux villes ont commencé leur histoire sur des bases voisines, leurs trajectoires de développement finissent par diverger complètement.


1. Mulhouse et Bâle : la divergence des évolutions

1.1 La différenciation des trajectoires historiques

Avant la révolution industrielle, un certain nombre de différences apparaissent à l’observateur quand il compare Bâle et Mulhouse. Bâle est riche d’urbanité en tant que foyer intellectuel depuis l’âge d’or de l’humanisme rhénan : son université est créée en 1459, la première imprimerie en 1468 ; Erasme de Rotterdam s’y fixe un temps. Quant à Mulhouse, elle n’est qu’une modeste ville-marché, engoncée dans un conservatisme sectaire, du moins jusqu’au siècle des Lumières lorsque la Société pour la Propagation du Bon Goût et des Belles Lettres ébranle les esprits.

Mais de nombreux points communs concernent les deux villes. Les deux cités sont indépendantes et souveraines (Mulhouse du début du 14e siècle jusqu’en 1798, Bâle lors de la Réforme en 1528). Moderne, cultivée et mobile, la HSP (Haute Société Protestante) calviniste s’intéresse à de nouvelles activités avec la proto-industrie textile. De nombreuses alliances bancaires et matrimoniales lient les deux villes. A Mulhouse comme à Bâle, il est exclu de pouvoir compter sur la présence de matières premières (à l’exception de gisements de sels), de l’énergie charbonnière ou encore d’un grand marché local pour expliquer la phase de démarrage.

Les deux villes auraient donc pu connaître des trajectoires industrielles à peu près identiques. Elles auraient même pu constituer un seul et même ensemble, que, d’ailleurs, la Regio TriRhena et le Réseau de Villes Rhin-Sud essaient aujourd’hui de susciter par différents programmes de coopération. Or, il n’en est rien. Les bifurcations qui se sont produites dans les deux systèmes industriels éclairent ces évolutions.

Figure 1 : Les trajectoires historiques de mulhouse et de Bâle

 

MULHOUSE BALE


1746

indiennage par DMC

SYSTEME

16e

passementerie

MODELE

1812

introduction de la vapeur

DOMESTIQUE




1822

Ecole de Chimie




MULHOUSIEN

1825

Société Industrielle de Mulhouse

TECHNOLOGIE

1844

soude


1871

création de la SACM

MULHOUSIENNE

1859

aniline


1908

création de Clemessy


1888

colorant "Prune pure"


1911

création de l'Aviatik




REGION

1920

siège de DMC à Paris

CITE

1918

Cartel IG Basel

D'EXECUTION



DE LA



TENUE



CHIMIE

1939

DDT

PAR

1959

arrivée de Rhône-Poulenc




DES

1962

arrivée de Peugeot


1971

fusion Ciba-Geigy

GROUPES

1979

faillite de la Manurhin




EXOGENES



BIOTECHNO

1996

création de Novartis




LOGIES

2000

7 multinationales

Figure 1 : Les trajectoires historiques de mulhouse et de Bâle

1.2 Les Bâlois : du retard à la globalisation

Bâle voit arriver des minorités huguenotes persécutées dès le 16e siècle depuis la France, la Hollande et l’Italie. Celles-ci développent un système domestique fondé sur la passementerie. Les Seidenherren (les seigneurs de la soie) résident en ville et envoient des agents auprès des Pasimänter (les passementiers), de prospères artisans ruraux, du moins jusqu’aux années 1920, lorsque cette activité est finalement ruinée. Entre temps, des Mulhousiens lancent la chimie bâloise avec la fabrication de la soude à Schweizerhalle en 1844 et de l’aniline à Bâle en 1859. La délocalisation des Mulhousiens s’explique par leur volonté de contourner les brevets français déposés par les chimistes lyonnais. En 1886, Alfred Kern, d’origine mulhousienne, fabrique un colorant avec le Bâlois Sandoz ; la firme Sandoz dépose son premier brevet en 1888, pour le colorant « prune pure ». En 1918, le cartel IG Basel rassemble Ciba, Geigy et Sandoz sur le marché des colorants. La base chimique peut se diversifier ; Geigy invente le DDT en 1939 (et gagne la « guerre du hanneton » en 1950 dans les campagnes suisses). Puis viennent les activités pharmaceutiques et plus récemment les biotechnologies.


Du fait de la mise en concurrence de la Regio TriRhena avec le reste du monde, le système industriel bâlois se scinde aujourd’hui en trois éléments :

  • Les industries anciennes (agro-alimentaires, matériel de transport ferroviaire...) sont sur une trajectoire de déclin et de délocalisation.

  • La chimie, industrie « vache à lait » depuis des décennies, amorce un déclin programmé depuis la création de Novartis en 1996. Dès 1987, la catastrophe de Schweizerhalle a été un facteur déclenchant dans la réflexion concernant l’avenir de la chimie. La production se délocalisera vers les grandes aires de marché de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et de l’Asie.

  • Les biotechnologies et les industries pharmaceutiques devraient constituer l’avenir industriel de Bâle. La prise de risque est considérable. Elle semble nécessaire aux Bâlois dans le sens où il faut anticiper sur le déclin à long terme de la chimie du Rhin supérieur, alors même que la profitabilité de cette industrie est garantie à moyen terme.

1.3 Mulhouse : de l’innovation à la région d’exécution

A Mulhouse au 19e siècle, l’industrie démarre plus fortement et plus rapidement. Longtemps, le paradigme mulhousien repose sur des bases solides :

  • Parti de l'impression sur planches, le patronat remonte la filière textile avec le tissage et la filature. Puis il gagne le monde des constructions mécaniques, de la chimie (détergents, colorants, solvants). La machine à vapeur arrive à Mulhouse en 1812, le chemin de fer en 1839. André Kœchlin crée la Fonderie en 1828 ; elle devient la SACM (Société Alsacienne de Constructions Mécaniques) en 1871. Au début du 20e siècle, l'automobile (Ducommun), les mines de potasse (en 1904) et les constructions électriques (Clemessy en 1908) font leur entrée. L'aviation (Aviatik) arrive en 1911.

  • Spatialement, le modèle se répand dans les vallées vosgiennes, le Sundgau, Colmar, Strasbourg, Weil-am-Rhein, le Nord Franche-Comté et, au-delà, jusqu’à Rouen et au Havre (Jules Siegfried) et Chemnitz (Hartmann). L'annexion de 1871 pousse à l'exil vers Belfort, les vallées d'outre-Vosges, ou encore Elbeuf, pour ne citer que l'essentiel.

  • Idéologiquement, le patronat adopte un comportement collectif paternaliste, de type chrétien-social, opposé au socialisme. Sa politique familiale est endogame et prolifique. Il favorise la foi chrétienne et la science, se préoccupe d'hygiène concrète et morale, accumule ses trésors culturels au Musée des Beaux-Arts (devenu Musée de l'Impression). Peu à peu, en construisant les villas du Rebberg, il laisse la ville basse aux classes laborieuses et aux commerçants. Dans l'ensemble, la paix sociale règne.

« Le Manchester français », « la ville aux cent cheminées » apparaît comme un modèle aux caractéristiques spécifiques qui en ont assuré la croissance économique et la reproduction sociale. Puis ce système décline, miné par des facteurs endogènes et exogènes. La défaite française de 1871 constitue un premier coup d’arrêt, avec le départ de nombreux industriels. Les changements de nationalité plombent le développement : le glacis frontalier rebute les investisseurs et les marchés qui étaient familiers deviennent étrangers. De moins en moins concurrentiel, le textile français vit alors « grâce à tout un système protectionniste de droits, de contingentements, de licences d'importation, qui lui permet de se défendre sur le marché intérieur, et à des mesures d'encouragement à la production et à l'exportation qui lui permettent de lutter pour ses débouchés extérieurs »2. Mais en dépit de cette organisation, dans les années 1950, la crise textile s’étend, et les industries passent aux mains de capitaux parisiens, rhénans ou internationaux.

Irrésistiblement, les centres de décision ont quitté Mulhouse pour Paris. DMC (Dollfus, Mieg et Compagnie) y transfère son siège social dès les années 1920. Les MDPA ont bien leur siège à Mulhouse puis à Wittelsheim, mais elles dépendent du Ministère de l'Industrie et sont dirigées par des ingénieurs et des polytechniciens qui raisonnent en termes d'intérêt national et non pas régional. Afin d’éviter unes surproduction nationale de sel, il a fallu ménager les autres producteurs français d'où l'absence de valorisation de la matière première, et les rejets de saumures dans le Rhin...

La ville se voue trop exclusivement au textile et ne se diversifie guère vers la chimie et les constructions mécaniques qui auraient dû relayer la croissance. Malgré l'Ecole de Chimie, la ville manque de technologie. C'est ainsi que maint patron mulhousien ou guebwillerois se livre à de l'espionnage industriel en Angleterre ou bien en fait venir des ouvriers qualifiés et des ingénieurs3. Par exemple, il aurait été logique de voir démarrer des établissements fabriquant des textiles artificiels. En 1914, Emile Bronnert, un ancien élève de l'Ecole de Chimie de Mulhouse, se lance dans cette production à Morschwiller-le-Bas mais son entreprise est détruite par la guerre. Aucune autre initiative de cet ordre n'a suivi dans le Haut-Rhin.

Il faut bien constater que le modèle mulhousien n'a plus été capable de se reproduire. A la fin du 19e siècle, Mulhouse semblait extrêmement prospère mais, déjà, des facteurs de crise étaient à l'œuvre. Le patronat, plus rentier qu'entrepreneur, glissait vers les séductions de Paris. Les incertitudes dues aux nationalismes ont fait le reste. L'organisation rhénane, où le siège social se localise à proximité des principaux établissements productifs, a presque disparu dans le Haut-Rhin.

A partir des Trente Glorieuses, avec l'implantation des firmes exogènes voulue par le CAHR (Comité d’action haut-rhinois) et l’ADA (Agence de développement de l’Alsace), la région est devenue un complexe territorial de production, une région riche en activités diversifiées. Mais il n'existe pas de tissu industriel local, puisque les établissements travaillent pour leur groupe ou pour des marchés déconnectés de l'Alsace. La région subit les décisions prises par des groupes pilotés depuis des métropoles extérieures dont l'horizon est mondial. Aujourd'hui, les menaces de délocalisation vers des régions plus profitables sont réelles ; au printemps de 1997, la Ville de Mulhouse a dû racheter les murs de la SACM, qui risquait de s’évanouir au profit d'un site écossais.

Tout comme les autres régions du Grand Est français, l'Alsace est performante en « middle tech »4. Celle-ci permet d'assurer la compétitivité des industries in situ, de faire progresser la qualité des fabrications et de régénérer les activités au fur et à mesure de l'obsolescence des technologies. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'innovation. Une étude de l'Université Louis Pasteur5 montre le déficit de l'Alsace en matière de recherche industrielle. L'Alsace regroupe 4% des effectifs industriels nationaux mais seulement 1,4% des chercheurs de l'industrie. Le Haut-Rhin apparaît plus mal loti que le Bas-Rhin qui rassemble les deux tiers des entreprises industrielles faisant de la recherche. En particulier, les grosses PMI qui comptent autour de 500 salariés se montrent peu actives dans ce domaine. Il s'agit souvent de filiales de sociétés étrangères ayant un faible degré d'autonomie. Globalement, cet effacement freine la capacité de la région à innover parce que les entreprises semblent éprouver des difficultés croissantes à identifier, assimiler et exploiter les connaissances en provenance d'un environnement économique de plus en plus évolutif. C'est là une illustration du statut de région intermédiaire occupé par l'Alsace, certes industrialisée mais devenue dépendante.

2. La rupture technologique

Figure 2 : Innovation et système industriel

Figure 2 : Innovation et système industriel

2.1 L’organisation sociale

Les villes de Mulhouse et de Bâle fonctionnent des bases très différente. Bâle a réussi à manier un paradoxe, celui de la dialectique de l’ouverture et de la fermeture. Mulhouse est une ville ouverte en ce sens qu’elle fonctionne comme un réceptacle pour des idées et des concepts venus d’ailleurs. Alors que Mulhouse peine à susciter des représentations positives, le modèle bâlois apparaît désirable. Ainsi, les concepts d’aménagement de l’Agence d’urbanisme des Deux Bâle sont repris pour l’ensemble de l’agglomération bâloise avec le projet ATB (Agglomération trinationale bâloise) ; pendant ce temps, à Mulhouse, de nombreuses communes périphériques ne veulent absolument pas faire partie d’une structure intercommunale mulhousienne.

Bâle est une ville-monde dont les valeurs sont spécifiques. Elle a conservé une culture vernaculaire à travers le parler, le carnaval, l’alimentation... Ces valeurs se prolongent par le patriotisme local. Pour la prospérité de leurs affaires, le marchand d’art contemporain Beyeler déclare qu’il aurait dû s’installer à New York et l’industriel Georg Endress qu’il aurait dû aller en Californie. Dans le même temps, les Bâlois sont ouverts sur le monde ; leurs marchés et leurs investissements sont globaux. Les Bâlois raisonnent en cercles concentriques : il y a l’agglomération trinationale bâloise, puis le Rhin supérieur de Zurich à Francfort, puis les centres d’excellence dans le monde comme la: Californie ou le New Jersey...

L'organisme bâlois constitue un système stable. Il illustre la métaphore de la bille au fond d'un bol : les secousses extérieures provoquent des mouvements mais la bille reprend sa place et le même mode de fonctionnement se pérennise. En un sens, Bâle constitue un défi au temps qui passe, enracinée dans ses traditions et sa manière de voir le monde. La valeur centrale des Bâlois est constituée par le goût du perfectionnisme qui finit par devenir un but en soi et que l'inconscient collectif s'efforce d'atteindre à travers les différents traits de la vie individuelle et sociale. Ciba-Geigy s'est officiellement fixée comme but de « répondre aux besoins essentiels de l'humanité dans les domaines de la santé, de l'agriculture et de l'industrie »6. Fondée sur les conceptions de l'anthroposophe Rudolf Steiner (1861-1925), l'entreprise Weleda fabrique des médicaments homéopathiques et phytothérapeutiques à Huningue depuis 1952 (170 emplois) ; au niveau industriel, elle exprime la volonté de solutions alternatives intégrant la dimension spirituelle de l'homme. Lors d’un débat public où étaient apparues les inquiétudes éthiques suscitées par le développement des biotechnologies, M. Georg Endress affirmait sereinement que les manipulations génétiques étaient un fait irréversible mais que, dans le Rhin supérieur, on ne se soucie aussi de questions éthiques.

Ainsi, la ville entend rester elle-même et définir son destin. Par conséquent, la dialectique de la fermeture et de l'ouverture à l'extérieur est devenue une articulation complexe dans sa mise en œuvre. En 1992, les bâlois avaient voté pour l'adhésion à l'EEE (Espace économique européen). Ils savent capter l'innovation et les innovateurs, mais aussi la main-d'œuvre et les capitaux qui peuvent leur manquer. Mais ils tiennent à préserver leur identité et à poursuivre selon le chemin tracé. Le paradigme bâlois est-il éternel ? C'est le sens voulu par ses adhérents 7.

Mulhouse ne constitue plus qu’une périphérie de l’espace français. Les grandes familles de la HSP se sont effacées et il n’existe plus de patronat endogène. Les cadres nomades des établissements de province passent par des différentes usines au cours de leur plan de carrière. Parti en 2001, l’ex-directeur de Peugeot Mulhouse travaille à Paris pour le montage d’une usine quelque part en Europe avec Toyota. La ville ne peut plus afficher de patriotisme local malgré les efforts de ses historiens pour la reconstruction d’une mémoire spécifique. Le folklore vernaculaire ressasse des thématiques désuètes. Et lors des grandes soirées de la Filature fréquentées par les élites mulhousiennes, la phrase-type que l’on peut entendre serait « ce soir, c’était aussi bien qu’à Paris ».

2.2 Le réseau BioValley et l’innovation technologique

Bâle est décidée à relever le défi des biotechnologies avec le réseau BioValley. De manière assez étonnante, l’initiative du réseau BioValley n’est pas venue du monde de la chimie mais, fondamentalement, de Georg Endress. L’ancien patron du groupe Endress & Hauser, spécialisé dans la conception et la fabrication de systèmes de mesures pour l’industrie, a le monde pour horizon. Il a fréquenté les créateurs de la Silicon Valley dans les années 1960, il est l’un des promoteurs de l’EuroAirport, il a convaincu Mme Cresson des vertus de l’apprentissage, du temps où elle était premier ministre. Il siège dans les instances associatives de la Regio TriRhena.

Selon lui, les décennies de prospérité de la chimie suisse ont chloroformé l’esprit d’initiative. A présent, le goût du risque doit renaître afin qu’un nouveau cycle industriel puisse être entamé. Son credo repose sur la nécessaire complémentarité des différences culturelles que l’ouverture des frontières ne doit pas effacer. Il estime qu’en matière d’organisation, la créativité constitue l’atout des Français, la recherche de la qualité obsède les Allemands et les Suisses finissent par trouver le meilleur rapport prix / performances. Il y a certes des obstacles au travail en commun, en particulier l’opinion que les uns peuvent avoir des autres. Les Suisses et les Allemands constatent qu’ils ne peuvent s’associer aux Français qu’à la condition de gagner leur confiance, voire leur amitié, et ils s’effraient souvent de notre manque de ponctualité, sinon du temps que prennent nos repas d’affaires où il est d’ailleurs très peu question d’affaires.

BioValley a le Rhin supérieur pour berceau, troisième région en Europe pour les biotechnologies, après le grand Londres et l’Allemagne du Nord. Entre Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Bâle, on trouve quelque 300 entreprises, instituts de recherche universitaires, laboratoires et sociétés de services, représentant un millier de partenaires potentiels, plus quatre universités fortes d’environ 80.000 étudiants, ainsi qu’une quarantaine d’instituts et de centres de recherche en biotechnologies.

Depuis 1996, le réseau trinational BioValley s’est chargé de la mise en relation des acteurs potentiels avec pour but la création de nouvelles entreprises. Le Rhin supérieur présente un espace de connivence culturelle autour des trois pôles majeurs que sont Bâle, Fribourg-en-Brisgau et Strasbourg. De ce fait, les espaces qui fonctionnent autour de représentations symboliques différentes de celles des cités rhénanes sont exclus ou mis en marge. Les fonds Interreg ont permis le démarrage pratique de BioValley. Avec l’Union des Banques Suisses et Hoffmann-Laroche à Bâle, 150 millions de FS de capital-risque on été investis en 18 mois dans une vingtaine de sociétés. Comme les universités sont restées des tours d’ivoire et que les entreprises cultivent volontiers le goût du secret, il a fallu créer un open social network. Le BioValley Promotion Team organise des tables rondes - Stammtisch - et des conférences techno-scientifiques qui réunissent quelques dizaines de personnes dans les principales villes. Les universitaires, les bailleurs de capital-risque, les étudiants et les industriels peuvent s’y rencontrer. Le site Internet www.biovalley.com accueille 5.000 visiteurs par mois, dont 15% résident aux Etats-Unis et au Japon. BioValley a pour but de créer 300 à 400 sociétés dans les quinze prochaines années. Enfin, le réseau développe la recherche universitaire dans la région, alors qu’auparavant on s’adressait aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

BioValley est-il un trompe-l’œil, une sorte de répertoire de l’existant, fort de 776 membres (mai 2000) ? Ou bien réussit-il à générer une dynamique de création d’entreprises ? Jusqu’à présent, environ 200 emplois directs et une soixantaine de sociétés ont été créés, ce qui semble peu par rapport à l’agitation suscitée. Mais le réseau est seulement en phase de structuration et de nombreux projets sont en cours de montage. A Strasbourg, par exemple, on attend beaucoup du bioincubateur d’Illkirch, de l’arrivée d’Aventis et, grâce à ses aménités européennes, la ville devrait devenir le forum de dialogue sur les OGM. D’autres réseaux se glissent au sein de BioValley, comme, en 1999, Neurex, un groupe trinational d’enseignants et de chercheurs, fort d’un millier de membres et d’une centaine de laboratoires travaillant sur les maladies de Parkinson et d’Alzheimer. BioValley a certainement réussi à fédérer les énergies. La traduction industrielle devrait suivre, mais la concurrence planétaire est un autre problème.8

2.3 Mulhouse et le pôle de l’automobile

A Mulhouse, la création de technologie et de produits nouveaux s’est éteinte dans les années 1960, à l’époque où la Manurhin concevait et fabriquait des scooters, des armes, des lignes de fabrication et des machine-outil. Aujourd’hui, les voitures de PSA sont conçues en région parisienne. Le technopôle de la Mer Rouge n’est un centre de prestations de services pour les entreprises.

Toutefois, une série d’événements peut plaider pour la création d’un nouveau pôle technologique dans le secteur de l’automobile. Les entreprises et les structures d’intermédiation sont concernées dans la région Rhin-Sud dont Mulhouse constitue l’un des éléments.

L’industrie automobile a fait irruption dans la région mulhousienne avec la création du Centre de Mulhouse par Peugeot en 1962. Cette usine géante est vouée à la production à l’image du Centre de Sochaux, le cœur historique de la firme. Devenue PSA, la firme Peugeot a amorcé une mutation stratégique en 1984 lorsqu’elle a décidé de reconsidérer ses relations avec les sous-traitants, quelque peu malmenés jusque là dans le cadre fordiste de la hiérarchisation très stricte des activités. L’externalisation de la production et des services remodèle l’univers de la sous-traitance, dont les établissements sont responsabilisés par la politique de qualité totale et de livraisons en flux tendus. La mobilisation des sous-traitants se traduit par la création du réseau PerfoEst qui fédère les sous-traitants de premier rang. A partir de la fin des années 1990, PSA décide de construire des Peugeot et des Citroën dans les mêmes usines ainsi que de créer des synergies entre Sochaux et Mulhouse.

Les structures d’intermédiation évoluent elles aussi. Les institutions vénérables comme la SIM et le CAHR sont hors jeu. Depuis 1995, le Réseau de Villes Rhin-Sud cherche à promouvoir la coopération technologique entre le Sud-Alsace et le Nord Franche-Comté. Il aboutit à la création de l’association Astrid qui recense les manques de technologie et propose des solutions innovantes. En 2001, les CCI d’Alsace et de Franche-Comté réalisent une étude conjointe sur la filière automobile. Les faiblesses régionales de Rhin-Sud sont mises en évidence : les technologies émergentes sont sous-représentées ; il n’existe pas de dispositif d’intelligence territoriale capable de développer les formations adéquates et d’anticiper les mutations technologiques. En décembre 2001, le colloque sur les nouvelles mobilités et les voitures de demain, animé entre autres par le PDG de PSA et le ministre de l’industrie, cherche à répandre l’idée que la création de technologie constitue une nécessité impérative pour la région.

Figure 3 : La structuration de l’espace Rhin-Sud par PSA

Figure 3 : La structuration de l’espace Rhin-Sud par PSA

La logique technopolitaine suppose l’intégration de l’activité manufacturière dans un réseau innovant d’un point de vue technologique. Des ruptures fondamentales peuvent être introduites puisqu’il s’agit d’imaginer les produits disponibles sur le marché dans une vingtaine d’années. D’emblée, la région Rhin-Sud apparaît perdante puisque ce type de fonction stratégique se concentre en Ile-de-France. Si le centre d'essais de Sochaux-Belchamp compte un millier d’emplois, sa vocation n’est que de réaliser les tests de mise au point d'un nouveau véhicule ou sa modification s'il est déjà en production. L’établissement PSA de Vélizy se consacre à la recherche et aux véhicules de compétition, celui de La Garenne-Colombes au développement avancé, ceux de Vélizy et de Carrières-sous-Poissy au développement industriel. PSA trouve le tissu industriel et scientifique indispensable à la R&D en prise directe sur la Cité Scientifique de l'Ile-de-France et la firme peut facilement nouer des accords de coopération avec Renault ainsi qu’avec divers fournisseurs et équipementiers pour des projets précis, comme la communication numérique pour l'automobile. L'étude et la mise au point de nouveaux matériaux et d'équipements électroniques tiennent une place prépondérante en matière de R&D automobile, ainsi que la présence de gisements de matière grise, comme les grandes écoles.

Dans l’espace Rhin-Sud, alors que le secteur privé apparaît peu pourvu en capacités de R&D, la recherche publique monte en puissance grâce à trois pôles universitaires à Mulhouse, Belfort et Montbéliard. Le pari est le suivant : les cadres et les chercheurs exogènes rechignent à s’installer dans des villes industrielles ; il faut donc qualifier les jeunes gens de la région qui, faute de moyens financiers, ne songent ou ne peuvent partir pour leurs études. A proximité de Technoland, depuis 1994, l’Université des Portes du Jura prépare les étudiants aux carrières de l’électronique et du traitement des surfaces. Avec la création de l’UTBM (Université technologique de Belfort - Montbéliard), installée à Sévenans en 1998, un autre vivier de matière grise est apparu. Mulhouse possède quatre écoles d’ingénieurs, dont l’une est trinationale. Le principal programme de recherche fondamentale concerne la pile à combustible à travers le réseau RT3. A Belfort; le Laboratoire d’électronique, d’électrotechnique et systèmes (L2ES), associé à l’université de Lorraine, est la seule plate-forme d’essais en France qui lui est dédiée à partir de 2001. Inventé en 1839, ce mode de combustion alimenté à l’hydrogène devrait équiper les premières flottes de véhicules captifs vers 2010 et par la suite les véhicules de manière générale. L’enjeu industriel et scientifique est donc d’une portée considérable. Au L2ES, dans la phase de démarrage, une petite pile fournit une puissance de 500 watts mais il faudra parvenir à 40 kilowatts pour faire fonctionner une voiture. La concurrence est sévère puisque d’autres laboratoires publics et privés développent cette filière en Europe et aux Etats-Unis. DaimlerChrysler fait déjà rouler une petite « Classe A » expérimentale avec cette motorisation.

Conclusion

Quelles peuvent être les décisions et les actions d'apparence modeste qui vont générer de grands développements ? Plus exactement encore, quelles peuvent être les actions spécifiques et originales susceptibles de générer de nouveaux paradigmes ? S'agit-il du mûrissement des technopôles, du soutien actif des collectivités, de la création de tel ou tel organisme ou groupe de réflexion ?


Figure 4 : Innovation et systèmes

Figure 4 : Innovation et systèmes


Bâle et Mulhouse ont un point commun : toutes deux s’insèrent dans des réseaux territoriaux destinés à promouvoir l’innovation technologique. Mais les différences entre les deux villes sont considérables.

Mulhouse revient de loin. Ville industrielle sinistrée, elle a perdu toute capacité d’initiative. Ses nouveaux réseaux d’intermédiation (le Réseau de Villes Rhin-Sud, Astrid) s’insèrent dans des ensembles régionaux. La prise de conscience qui s’opère autour de l’automobile et de la nécessité de donner les moyens aux PMI de créer de la technologie apparaît comme une donnée fondamentale de son avenir.

Bâle peut compter sur de nombreux atouts : politiquement souveraine, elle constitue une ville-monde forte de la présence de sièges sociaux d’entreprises multinationales de l’industrie, du transport, des banques et du marché de l’art. A la recherche des meilleures opportunités, ses investisseurs s’appuient sur l’innovation en général, où la technologie tient une place de premier plan. Tout comme Mulhouse, la ville s’insère dans des réseaux mais elle entend bien jouer un rôle décisionnel de premier plan.

1 GLEICK James (1993), La théorie du chaos, Paris, Flammarion, 431 p.
2ALLIX André et GIBERT André (1956), Géographie des textiles, Paris Librairie de Médicis, 564 p., p. 380.
3 JONAS Stéphane (1995), Le Mulhouse industriel, Paris L'Harmattan.
4 NONN Henri et HERAUD Jean-Alain (1995), Les économies industrielles en France de l'Est, tissus et réseaux en évolution, Presses Universitaires de Strasbourg, 305 p.
5 COHENDET Patrick et LEDOUX Marc (1990), L'Alsace, une région industrielle différente ? Paris Réalités Industrielles, Annales des Mines.
6 Ciba-Geigy (1994), Chiffres et données, 48 p.
7 WOESSNER Raymond (2000), Mythe et réalité de l’axe Rhin-Rhône : la dynamique industrielle comme facteur de recomposition territoriale, Besançon, Annales des Belles-Lettres de l’université de Franche-Comté.
8 Entre Rhône et Rhin, Les enjeux de BioValley, N°30, septembre - octobre 2000.

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