VIN ET SACRÉ

UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE
ET GÉOGRAPHIQUE

Antoine BAILLY

Université de Genève

Résumé

Article complet
Fig. 1 : Titre de la conférence

Fig. 1 (Ill. du fond : Hortus Deliciarum de Herrade de Landsberg, fin du XIIe s.)

Hortus Deliciarum de Herrade de Landsberg, folio 241, fin du XIIe s., manuscrit détruit, anciennement conservé à Strasbourg. In : Alexandre-Bidon D. (ed.), Le pressoir mythique, Les éditions du Cerf, Paris, 1990, p. 96.

« Vinum bonum baetificat cor hominis 

Le vin, quand il est bon, réjouit le cœur de l’homme.

Mes frères !

Quelques chiffres : 441 mentions du vin dans la bible

La Bible constitue pour le vin une réclame incomparable… contresignée par Dieu lui-même :

Il est parlé 441 fois de vignerons, de la vigne et du vin dans les textes sacrés et sitôt hors de son arche, Noé parle de la vigne, but son vin et … (Genèse, chapitre 9).

Fig. 2 : Texte : Genèse 9.20-23 (Ill. du fond : Michelange, L'ébriété de Noé)

Fig. 2 Texte : Genèse 19.20-23. Illustration : Michelange, L'ébriété de Noé

Un mot suffit dans la Bible pour décrire un milieu agréable: « C’est un pays de bon vin » et le premier miracle fut de changer l’eau en vin à un repas rustique, les Noces de Cana.

Fig. 3 : Veronese, Les noces de Cana (détail)

Fig. 3 Veronese, Les noces de Cana (détail)

Et pour la santé le vin est recommandé « Vous ne devriez pas boire que de l’eau. Prenez donc un peu de vin pour remédier à vos fréquents malaises d’estomac » (Recommandation de Paul à Timothée)

Et sur les 24 paraboles que nous ont transmises les synoptiques, 4 prennent pour thème la vigne et les vignerons.

Au point que, en 1924, durant la prohibition aux Etats-Unis, un éditeur de New York chargea deux professeurs de Yale d’enlever le terme « vin » de la Bible. Besogne malhonnête de puritains sectaires, ce fut une mission impossible…

D’autres religions avaient précédé ce mouvement biblique présentant le vin comme une métaphore de la sagesse divine :

  • le livre de l’Ecclésiastique affirme que le « vin est comme la vie pour l’homme » et le peuple élu d’Israël est souvent appelé « la vigne de Yahweh »

  • il faut dire que la vigne se retrouve dans des fossiles de 60 millions d’années… et que les Perses créditent une princesse pour la découverte du vin : cette princesse voulant s’empoisonner car le roi la délaissait… consomma du raisin fermenté… avec comme conséquences ivresse et somnolence

  • C’est en Mésopotamie que l’usage du vin se répandit et les prêtres et rois buvaient du vin, la bière étant pour les travailleurs. L’usage du vin se poursuit en Egypte dès 3000 Av. JC (avec des mélanges de miel, de fruits, de poivre… pour l’améliorer)… Isis, la mère universelle posséda la révélation du vin.

  • Avec la civilisation grecque le vin se répand. Dans l’Iliade et l’Odyssée d’Homère apparaissent des descriptions de vins, de leur qualité (souvent mauvaise), de leur commerce et leur don médical. Hippocrate prescrit du vin comme remède ! Et les romains suivront.. . en améliorant la taille de la vigne et la fermentation (et inventent la bouteille vers 325 Av. J.C.).

La mythologie est marquée par le vin, Bacchus et les Bacchantes…

Fig. 4 : Caravage, Bacchus

Fig. 4 Caravage, Bacchus

Dionysos a symbolisé la vie de la vigne… et il changeait déjà dans son temple à Andros, l’eau en vin.

  • Exception la religion musulmane, qui prohibe la consommation d’alcool, même si Mahomet (620 Ap. J.C.) a fait du vin (le mot alcool vient de l’arabe « al khol signifiant le plus fin)… et des groupes religieux puritains prohibitionnistes… Mormons, Quakers qui luttent contre la consommation d’alcool (réserver aux seuls prêtres le calice et le vin de la communion).

La religion chrétienne: un média pour faire du vin un phénomène de société

Le vin phénomène économique et religieux ? Les deux, bien sûr.

Tout le monde connaît Dom Pérignon (1670-1715) a qui on attribue l’invention du champagne…

Mais en fait les moines et les monastères sont essentiels au maintien de la viticulture après la fin de l’empire romain. L’Eglise avait besoin de vin de messe… et les Abbayes Bénédictines et Cisterciennes en France (Bourgogne), le long du Rhin purent développer leurs productions… et même vendre.

Fig. 5 : Le vignoble de Clos-Vougeot

Fig. 5 Le vignoble de Clos-Vougeot. In : Encyclopédie des vins de France, Edita, Lausanne, 1993, p. 109.

Au total en France, 109 appellations de vins sont d’origine monastiques (45 en Allemagne, 27 en Autriche, 17 en Italie…).

Le commerce du vin est source de la prospérité de nombreux monastères. Les meilleurs vins de la Chrétienté étaient à Vougeot et Chablis en Bourgogne., à Valmagne en Languedoc, à Hautvilliers en Champagne… La vigne régulièrement taillée et vendangée symbolise la résurrection et la vie éternelle. St François d’Assise et St thomas d’Aquin, au XIIème siècle, parlent de la vigne et de la vie éternelle…

Et tout le monde connaît le vin des Papes en Avignon. C’est Jean XXII (1316-1334) qui fait planter le vignoble de « Chateau Neuf ». Et en 1342 pour le couronnement de Clément VI, il se boit 1600 hectolitres de vin. Le vin devient un phénomène de société peint par les plus grands peintres. Le Tintoret, Véronèse… peignent la Cène, les noces de Cana, et de nombreuses bacchanales…

Fig. 6 : Nicolas Poussin, Midas rendant grâce à Bacchus

Fig. 6 Nicolas Poussin, Midas rendant grâce à Bacchus

Les bacchanales étaient des fêtes nocturnes où des femmes s’adonnaient à la débauche, ce qui excite l’imagination des artistes. Et dans la littérature, l’image du moine bien « buveur » et bon vivant se retrouve du Frère Jean des Entommeurs de Rabelais au Révérend Père Gaucher d’Alphonse Daudet.

Le christianisme a été le propagateur de la vigne et le propagandiste du vin. Cette tendance reste présente dans le culte des Saints Vignerons (St Vincent).

Fig. 7 : Saint-Vincent

Fig. 7 Saint-Vincent, patron des vignerons. Boulay, Estampe d'après bois sur papier vergé colorié au pochoir, Editée par J.-P. Clerc à Belfort, entre 1830 et 1836. In : Vins, vignes et vignerons dans la peinture française, Musée d'art et d'histoire de Narbonne, 1996, p. 44.

St Vincent était diacre et versait le vin dans le calice lors de la messe… et l’âne de St Martin aurait inventé la taille de la vigne en la broutant !

Et lors des colonisations européennes dans le monde, le vin est réglementé par l’église et les missions. En 1769 c’est le père Junipero Serra qui plante à la mission San Diego le premier vin de Californie… En Amérique Latine et dans nombre de colonies, vin et missions se confondent.

L’ivresse : un péché

Malgré ce lien chétienté-vin, existe une ambiguïté, celle de la condamnation de l’ivresse. L’ivresse est condamnée, souvent du fait de la perte de conscience, et de la possession de l’esprit. Il faut donc que le buveur ne dépasse pas la mesure…

Fig. 8 : Proverbes, 23.20-21.

Fig. 8 Texte : Proverbes, 23.20-21 Illustration : Veronese, Les noces de Cana

Illustration du fond : Veronese, Les noces de Cana (détail)

Il s’agissait au départ, de marquer une rupture avec l’ivresse païenne et la consommation de mauvais vin. Puis le jeûne et la méditation deviennent des valeurs chrétiennes. Et les exemples se multiplient, dénonciateurs des risques liés aux excès : la défaite de Roland et de ses compagnons serait liée à l’abus d’un « vin très pur et très doux », apporté par le traître Ganelon, avec mille belles sarrasines… La continence sexuelle et la sobriété sont aussi souvent liées dans les conseils monastiques.

De là à la prohibition, il n’y avait qu’un pas franchi par les sectes protestantes aux Etats-Unis. La première prohibition, interdisant la vente d’alcool le dimanche, date de 1816 dans l’Indiana. Dès 1840 plusieurs états deviennent « secs », et 13 sur 31 en 1855. Au total, avant la première guerre mondiale, 33 Etats étaient « secs ». Certains le sont restés jusqu’en 1948 comme le Kansas et 1957 comme l’Oklahoma. Ces restrictions, liées à des conceptions religieuses étroites, furent levées, non du fait du changement de valeurs, mais suite aux effets nocifs du marché noir et aux vifs conflits entre les « mafias » du trafic d’alcool et les polices.

La lutte contre l’alcoolisme fait maintenant partie du programmes de nombreuses sectes fondamentalistes…, mais le vin est devenu une boisson mondiale, en pleine expansion. Tous les continents en produisent et la consommation est devenue un phénomène de société, bien au-delà de la religion. Levons donc la coupe de l’amitié !

Fig. 9 : Moïse

Fig. 9 Moïse : "The days of wine and Moses", Johann Wessels, Londons Times Archive, www.londonstimes.com, 2000

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