RELIGION ET TERRITOIRE :
L'ARDÈCHE PROTESTANTE

Jacques BETHEMONT

Université Jean Monnet, Saint-Etienne
CNRS, UMR 5600

Résumé

Article complet

Il est impossible de parler de l’Ardèche, de quelque point de vue que ce soit, sans accorder une place importante au facteur protestant.

A. Siegfried

Traiter de l’empreinte du religieux sur un espace protestant relève, dans le cas de l’Ardèche, du paradoxe et de la gageure : du paradoxe parce que la parole de Dieu à travers la Bible constituant la seule référence, il n’y a pas de marquage sacralisant l’espace ; de la gageure parce que le culte protestant étant resté longtemps proscrit et ses traces matérielles éradiquées puis contingentées, cet espace est resté et reste encore par bien des côtés, discret si ce n’est secret. A la limite cet espace relèverait d’une définition par aporie : il n’implique ni marquage sacralisant l’espace (église consacrée, chapelle, calvaire, croix), ni marquage sonore indiquant les heures (angélus) ou les événements allant du rituel dominical aux grandes étapes de la vie (baptême, mariage, enterrement) ni marquage événementiel (processions de la Fête-Dieu ou rogations). Tout au plus peut-on évoquer un marquage fonctionnel et matériel. Le terme même d’église peut prêter à confusion puisqu’il renvoie à l’assemblée locale des fidèles et non pas au bâtiment dans lequel ceux-ci se réunissent.

Pourtant, il existe dans l’Ardèche de nombreuses traces, marques ou références à forte connotation affective qui, pour la plupart renvoient à une période où l’introduction de la Réforme compte moins que le siège de Privas (1629) et la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), période qui ne prendra fin qu’avec l’Edit de tolérance (1787). Cette séquence temporelle de 170 ans est connue sous le nom de « Désert »ou « Sous la Croix ». Deux termes qui demandent à être explicités : le Désert désigne à la fois les années de clandestinité et un espace marginalisé et déstructuré tant par l’arasement des temples que par l’élimination physique ou la persécution des pasteurs et des fidèles, mais il évoque également sur le registre des symboles, la période d’errance des Hébreux en quête de la Terre promise ; la référence à la croix renvoie aux signes d’allégeance contrainte, le signe de croix étant interprété par les missionnaires comme un ralliement de fait au catholicisme, alors que le refus de se signer devant les croix dressées aux carrefours constituait un délit.

Les séquelles de cette période sont restées d’autant plus vivaces qu’une relative intolérance religieuse a sévi sous diverses formes, de 1815 à 1830, imposant une certaine discrétion dans l’occupation de l’espace. Cette discrétion combinée avec le refus des images fait que les traces et marques dans l’espace des réformés sont rares et le plus souvent d’une grande banalité, surtout dans le domaine architectural. D’autres repères spatiaux sont évanescents, à tel point que seuls les initiés peuvent les percevoir et les interpréter à partir de références historiques et culturelles qui leurs sont propres.

Au demeurant, l’espace des protestants ardéchois est moins connu du public que celui des Cévenols. Cette moindre perception tient sans doute au fait que l’épisode marquant de la période du Désert, la guerre des Camisards, a eu pour cadre principal la région correspondant aux actuels départements du Gard et de la Lozère et que les héros de cet épisode, Rolland, Cavalier, Mazel, étaient originaires de cette même région. Reste à expliquer le moindre engagement guerrier des Ardéchois. On peut évoquer à ce propos le souvenir de la répression qui suivit le siège de Privas, mais il faut également prendre en compte la pastorale de Claude Brousson qui, dès 1683, prêchait la résistance passive fondée sur Romains XIII 1-7 (fidélité à Dieu et fidélité au Roi) instaurant ainsi un tradition pacifiste qui demeure. Pour autant, le relatif effacement de l’Ardèche ne doit faire oublier ni l’œuvre d’Olivier de Serres, ni le rôle tenu par des Ardéchois comme Antoine Court dans le maintien et la reconstruction des églises après 1685, ni même leur résistance armée puisque c’est en Ardèche que s’est achevée la guerre des Camisards avec la bataille de Fontréal (juillet 1709).

Peut-on pour autant évoquer un espace spécifiquement protestant ? Il convient tout d’abord d’évaluer la dynamique de la population protestante et de définir son contexte spatial, puis d’examiner le marquage spatial de l’espace par cette population. Ressort de cet inventaire, que si ce marquage est apparemment discret, il n’en est pas moins prégnant, d’autant qu’il implique – non sans contradiction avec l’éthique protestante – toute une symbolique de l’espace.

La terre et les hommes

L’Ardèche et le plateau vivarois constituent le volet occidental de la diagonale protestante, un espace qui court des vallées vaudoises au plateau vivarois en passant par le Queyras, le Trièves et le Diois. Un espace topographiquement et morphologiquement divers, cette diversité se complexifiant au niveau du Vivarais, où les effectifs protestants se répartissent entre la vallée du Rhône et les masses calcaires qui le bordent, le talus granitique et le plateau de Saint-Agrève coiffé de cônes volcaniques. Cette diversité s’étend au climat et à la végétation, les hivers rudes du plateau s’opposant aux nuances méridionales de la vallée du Rhône et des Gras méridionaux. La répartition des effectifs protestants dans tous les compartiments de cet espace, fait qu’on ne peut souscrire au déterminisme d’André Siegfried1 pour qui : « on est plus catholique sur le primaire que sur le calcaire, plus catholique sur le versant atlantique ou lyonnais que sur le versant méditerranéen, plus catholique dans les zones de population éparse que dans celles où la population est agglomérée, plus catholique dans les régions d’élevage que dans celles qui cultivent les châtaigniers et les arbres fruitiers… Il serait sans doute exact de dire que le genre de vie résultant de l’altitude convient mieux au catholicisme ». La confrontation de ce morceau d’anthologie avec la réalité du terrain est assez cruelle, protestants et catholiques se répartissant également entre granite et calcaire, plaines et plateaux, adeptes des labours ou des herbages selon les aptitudes du terrain, groupés ou dispersés selon des logiques qui restent à définir. Remarquons incidemment que le répartition des 400 habitants de Saint-Michel de Chabrillanoux, aux trois-quart protestants se répartissent entre 63 lieux-dits et que cette commune comme bien d’autres n’offre pas une bonne référence en matière d’habitat groupé. Il est bien difficile, en première approche de différencier catholiques et protestants à partir des grandes lignes du paysage, que celles-ci relèvent de la topographie, des choix culturaux, pentes aménagées en terrasses, châtaigneraies, vignes ou prés.

Evaluer de façon précise les effectifs protestants et leur évolution relève au demeurant de la gageure. Tout d’abord, certains recensements ecclésiaux ont été effectués sur une base nominale alors que d’autres dont les plus récents, sont fondés sur les foyers cotisants ou de façon moins précise sur les foyers connus. Surtout, les seules statistiques ouvertes sont celles de l’Eglise Réformée de France qui ne prennent en compte ni les Eglises rattachées à la Fédération Protestante de France (luthériens, méthodistes, baptistes, évangéliques, apostoliques) ni les Assemblées issues des multiples « Réveils » qui sont à l’origine de nombreux schismes : en 1950, on ne comptait pas moins de 13 cultes dominicaux, non comprise l’Eglise romaine, dans la seule commune du Chambon-sur-Lignon. L’imprécision est donc la règle.

Une fois admise la relativité des chiffres, un premier constat à l’échelle d’une région courant de la Bourgogne au Queyras (Fig.1), met en évidence une forte concentration au niveau d’une région allant du rebord nord du Coiron à la vallée du Doux et centrée sur la vallée de l’Eyrieux. A l’échelle de l’Ardèche, les effectifs protestants sont plus faibles et clairsemés au nord et au sud de cette zone mais, tout au sud du département, le renforcement de la présence protestante dans la région de Vallon évoque déjà les forts effectifs cévenols. Enfin, on ne compte aucun protestant dans le centre ouest du Vivarais avec, parfois, des frontières extrêmement tranchées : pas un protestant à Fay-sur-Lignon alors que la commune voisine du Mazet-Saint-Voy fut longtemps exclusivement protestante ; même remarque pour les vallées voisines de la Bourges et de la Volane, l’une profondément catholique, l’autre à dominante protestante. Il serait facile de mettre la concentration de la diagonale protestante en relation avec les routes du commerce reliant la vallée du Rhône aux hautes terres, mais le fait est que d’autres routes, notamment celle qui mène vers la haute vallée de l’Allier, commandent des régions exclusivement catholiques.

La comparaison des statistiques et la lecture des cartes (Fig.2) montrent une forte diminution des effectifs depuis le recensement impérial de 1802 et le maximum démographique de 1883. A cette date, l’effectif de l’Eglise Réformée de France s’élevait à 53.000 personnes y compris les communes limitrophes de la Haute-Loire. A défaut de chiffres précis, la régression des effectifs semble s’être amplifiée depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Au cœur du territoire protestant, le consistoire de l’Eyrieux a vu le nombre des foyers cotisants passer de 3.356 à 1.367 entre 1980 et 2000 ; celui de la Montagne correspondant au plateau vivarois est passé durant la même période, de 1.173 à 994. Sur une plus longue période, le relevé des statistiques ecclésiales2 de 1802 et de 1958 confirme à la fois l’importance initiale des effectifs et leur régression. Les cinq communes composant l’Eglise de Vernoux comptaient 3067 personnes en 1802, soit 74,5% de la population recensée à cette date, mais en 1958 les réformés ne sont plus que 2016 et ne représentent plus que 57,6% de la population. Sur la même période, les réformés d’Alboussières ne représentent plus que 73% des effectifs contre 82% en 1802. La régression n’est pas simplement numérique et la comparaison des cartes recensant la répartition des temples au temps de l’Edit de Nantes et dans la période de reconstruction montre un rétrécissement appréciable de l’espace religieux entre le sud du Coiron et la région de Vallon.

Cette tendance à un double mouvement de diminution globale de la population mais avec un pourcentage plus élevé chez les protestants que chez les catholiques se retrouve dans toutes les communes recensées. Plusieurs causes peuvent expliquer ce différentiel migratoire qui repose en première analyse sur la marginalisation spatiale des protestants. Dès 1629, ils sont interdits de séjour dans les villes et, par la suite, l’isolement deviendra l’une des conditions de la pratique religieuse . Dans le cas de Vernoux et pour la date clé3 de 1851, le pourcentage des protestants est plus élevé dans les communes périphériques qu’au chef-lieu et, dans ces communes il est plus important dans les écarts que dans le centre (Fig.3). Rompre avec l’isolement spatial mettait fin à une sorte d’exclusion sociale et la migration vers les centres urbains équivalait à un processus d’intégration. Il est également certain que, tout au moins pour les premières décennies du XIX° siècle, la pratique du Français, indispensable pour la lecture de la Bible dans les traductions approuvées par Genève, a favorisé la migration des protestants, alors que les catholiques se sentaient marginalisés en dehors de la région parce qu’ils ne pratiquaient que la langue d’Oc.

Le marquage matériel de l’espace, le temple et le cimetière

Dans l’aire ainsi délimitée, l’espace visible des protestants s’inscrit entre deux monuments, le temple et le cimetière, signes l’un d’insertion, l’autre d’exclusion.

Le marquage le plus simple, le plus visible et le plus symbolique est le temple. Il ne reste rien de ceux qui furent édifiés avant la Révocation de l’Edit de Nantes4, si ce n’est des toponymes comme la « place du Vieux Temple » à Chomérac. Tous furent démolis et, aux fins de purification des croix furent érigées sur leurs emplacements. Les 70 temples recensés entre le Rhône et la Montagne ont donc été édifiés après l’organisation du culte sous le Premier Empire. Ces édifices sont d’une grande banalité, conformément aux instructions de Calvin pour qui « un temple est un lieu aussi profane qu’un autre ». Mais aussi un bâtiment dont l’érection témoigne d’une réintégration de la communauté dans l’ordre établi, cette réintégration étant d’ailleurs plus ou moins bien admise par les autorités sous la Restauration : il n’y eut pas de subvention pour la construction des temples et ceux-ci devaient être édifiés à distance de l’église de façon à ce que les psaumes des uns ne se mêlent pas aux cantiques des autres. Ainsi s’explique la localisation de certains temples isolés dans la campagne comme celui du Fival. Les styles architecturaux peuvent varier selon les dates de construction qui vont de 1807 (Saint-Christol) à 1971 (Granges-lès-Valence) mais aussi selon les ressources de communautés rurales besogneuses. Aucun décor sculpté, les protestants abominant le culte des images, partant toute représentation concrète. Parfois un verset biblique en façade : sur le fronton de Soyons un sobre Jean III-1, sur celui de Lamastre, Mathieu XII-6. Une nef unique, sans collatéraux ni chapelles, mais permettant à tous les assistant de bien entendre la parole. A cette fin la chaire est surhaussée. Elle domine pour tout mobilier la table de communion. Les croix sont rares, car elles évoquent la période « sous la croix » et de toute façon elles sont nues. Non moins rares les cloches, soit que la communauté ne puisse s’offrir un tel luxe, soit qu’elles aient été interdites par des autorités peu tolérantes, soit enfin qu’elles relèvent pour certains, de rituels papistes : la cloche de l’église de Saint-Pierreville, disproportionnée par rapport à la taille de l’édifice, pouvait être entendue sur tout le territoire paroissial de sorte que les NC ne pouvaient se dispenser de la messe obligatoire au prétexte de ne l’avoir point entendue.

Le cimetière isolé, perdu au coin d’un champ, pas toujours visible, fut longtemps la marque de l’exclusion. Le culte des morts étant assimilé à une survivance du paganisme, l’aspect d’abandon ajoute souvent à la force de ce symbole d’exclusion. Il n’empêche que les protestants dans leur majorité ont voulu être intégrés dans l’ordre républicain, de sorte que les cimetières en partie double, puis les cimetières communaux rendant les hommes égaux dans la mort se sont imposés non sans difficultés. Dans certains villages comme Creysseilles, il existe encore deux cimetières distants l’un de l’autre. Ailleurs, le cimetière unique fut longtemps remis en cause. Je lis dans le registre de l’église de Chomérac, à la date du 8 mars 1888, que lors de l’ensevelissement de Louis Chave à Rochessauve, « la cérémonie a été troublée par des injures adressées à M. Le maire par quelques femmes excitées par quelque esprit clérical, et par la tentative d’enlever le cercueil, afin qu’un protestant ne fût pas enseveli dans le cimetière communal qu’elles prétendaient exclusivement catholique ». Actuellement, certaines familles gardent l’usage de leurs cimetières familiaux et dans les cimetières communaux l’appartenance religieuse des défunts se lit sur leurs tombes, surmontées d’une croix pour les catholiques, réduites à une stèle sans croix mais portant souvent un verset biblique pour les réformés.

Est-il possible, en dehors du temple et du cimetière de mettre en évidence d’autres marques d’appropriation spatiale ? Dans les écarts protestants, les fermes anciennes sont souvent bâties en fonction de lignes de fuite ; certaines sont peu ouvertes et présentent un aspect défensif. Les hameaux protestants sont également plus resserrés que les hameaux catholiques, moins ouverts sur l’extérieur et leurs maisons communiquent entre elles par un dédale de ruelles, escaliers et passages couverts. De façon plus précise, les vieilles maisons protestantes possèdent toutes ou peu s’en faut des cachettes : cachette pour la Bible dont la lecture est interdite, cachette pour le pasteur itinérant ou pour tel proscrit. L’usage de ces cachettes est quasiment compulsif, elles ont été utilisées après les mouvements de 1851 et l’ont été à nouveau à l’usage des résistants durant la seconde guerre mondiale. A l’échelle du centre communal on observe souvent un partage de l’espace : à Chalancon, comme à Saint-Cierge-la Serre ou à Saint-Michel de Chabrillanoux (Fig.4) l’église et le temple occupent les deux extrémités de l’agglomération mais, de façon caractéristique pour ne pas dire symbolique, le temple est inséré dans un « espace républicain » regroupant la mairie, le cimetière et le monument aux morts. Ailleurs, le balisage de l’espace fait l’objet de subtilités peu compréhensibles pour les non-initiés : à Chomérac comme à Privas, le monument aux morts est situé très exactement à mi-chemin des deux lieux de cultes, alors que dans l’Ardèche catholique, à Burzet ou à Sainte-Eulalie, le monument aux morts jouxte l’église.

Dans un espace disputé, toute marque implique des contre-marques. La plus évidente de celles-ci fut la construction, à partir de 1685 et à l’initiative de l’intendant du Languedoc Basville, des routes dites des Dragonnades. Routes étonnantes puisque sans trop se soucier de desservir des lieux habités, elles les dominent et vont au plus court en contrôlant les points stratégiques, cols et gués de façon à surveiller les mouvements d’une population récalcitrante. Certaines sections de la route des Boutières qui courait de Privas au Cheylard ont été incorporées au réseau actuel mais, le plus souvent, ces routes stratégiques qui ont perdu leur fonctionnalité après 1787, ne sont plus que des sentes perdues sous les châtaigniers5. Un autre marquage contre lequel les protestants ont longtemps lutté fut l’érection des « croix de mission » balisant places et carrefours. Il est vrai que certains symboles peuvent être récupérés : à Vernoux, les missionnaires firent ériger en 1709, une croix purifiant le lieu où le corps du chef camisard Billard avait été exposé sur une roue ; deux siècles plus tard, une stèle commémorative fut apposée sur cette « croix de Billard ». Le temps des guerres autour d’un symbole est certes révolu mais, curieusement, les croix de carrefour se multiplient depuis quelques années sur le territoire de communes où le catholicisme domine à nouveau.

Relativité de la marginalisation spatiale

L’idée d’un espace marginal et replié sur lui-même doit être relativisée par la prise en compte des caractères spécifiques d’une minorité où la lecture et l’écriture allaient de soi et où la volonté de se rassembler et de communiquer apparaît comme une constante, entretenue à l’époque du Désert par les contacts avec les diverses composantes du refuge qui, au delà de Genève s’étendait en Hollande, Prusse, Angleterre et Amérique. D’où un esprit d’ouverture dont nous ne retiendrons que quelques témoignages : suite au coup d’Etat de décembre 1851, nombre de proscrits ardéchois échappèrent à la déportation en gagnant le « Refuge », entendons par là Genève. Dans un tout autre ordre d’idées, on retiendra l’implantation de la culture du pêcher dans la vallée du Rhône. A l’origine de ces vergers, des années d’apprentissage dans la plaine de Saint-Rambert, à partir de variétés peu productives, puis un voyage d’études dans l’Ontario, entrepris dans le cadre d’une association chrétienne par quelques jeunes gens qui ramenèrent de ce lointain pays, outre des souvenirs édifiants comme il se doit, des greffons de variétés de pêchers qui firent la fortune de la vallée lorsque ces arboriculteurs prirent l’initiative d’arroser leurs arbres avec l’eau dérivée dans les biefs de moulin. Par la suite, gênés par l’exiguïté de leur terroir, ils migreront vers la vallée du Rhône où ils implanteront les premiers grands vergers modernes.

Autre exemple d’ouverture, l’essor des moulinages, longtemps contrarié par la combinaison du colbertisme et des interdits frappant les protestants. Dès la levée de ces privilèges et interdits à la fin du XVIII° siècle, les protestants monteront des systèmes complexes associant des acheteurs de soie travaillant aussi bien en Turquie qu’au Japon, des moulinages et des réseaux bancaires, le tout évoquant assez bien ce que sont actuellement les « districts industriels » italiens. S’en est suivi, durant tout le XIX° siècle, une formidable expansion, chaque génération essaimant sur les moindres cours d’eau après avoir appris les finesses du métier dans l’établissement paternel (Fig.5). L’Ardèche s’inséra alors dans un réseau d’échanges entre moulinages, tissages et teintureries, le tout en liaison vers l’amont avec les fournisseurs de soie grège ou de « graine », vers l’aval avec la fabrique lyonnaise. La référence aux districts industriels padans amène incidemment à s’interroger sur l’étiolement des cette dynamique industrielle : faut-il incriminer la disparition de la sériciculture, les contraintes de l’isolement ou le relâchement des solidarités claniques entre agriculteurs, industriels et banquiers ? Le fait est que les activités industrielles se maintiennent difficilement ou se déplacent vers la vallée du Rhône et que la dynamique protestante n’est guère plus qu’un souvenir.

Quoi qu’il en soit, l’espace des protestants a été et reste un espace à la fois marginal et ouvert. Encore faut-il reconnaître que cette ouverture est fortement orientée. A. Siegfried ne s’y était pas trompé en écrivant que « l’Ardéchois protestant sait ce qui se passe en Suisse et vice-versa ; quand une polémique religieuse se produit sur les bords du lac de Genève, il en est informé ».

Encadré : Essor et déclin des moulinages ardéchois

La fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle ont été marqués dans les Boutières et tout particuliérement dans la vallée de la Glueyre, par l’apparition des moulinages de soie. Les fonds de vallée exposés aux divagations de cours d’eau capricieux constituaient alors un espace délaissé par opposition aux versants aménagés en terrasses. Beaucoup de protestants vivaient discrètement dans ces espaces répulsifs devenus comme tels des espaces refuges.

Tolérées après avoir été réprimées, quelques familles protestantes vont passer du statut de « propriétaire » à celui de « moulinier », mettant à profit leurs droits de dérivation déjà acquis en s’inscrivant dans le mouvement de l’industrie soyeuse ardéchoise et en édifiant ces nombreux moulinages qui s’égrènent encore dans les vallées.

Si les premiers entrepreneurs mènent une vie peu différente de celle que vivent leurs ouvriers, travaillant eux-mêmes la soie avec leur famille dans de toutes petites unités de production, l’accès à une certaine aisance va conduire peu à peu à la prise de conscience d’appartenir à une sorte d’élite, d’où le désir de se démarquer de la société paysanne par des marques extérieures, maisons bourgeoises et jardins d’agrément. Ce besoin d’une empreinte physique dans le paysage, signe de reconnaissance lisible par tous, s’accompagne chez les mouliniers protestants des Boutières d’une vie sociale spécifique. Les mariages se font entre mouliniers coreligionnaires tout comme les échanges passent par d’autres coreligionnaires, ventes à des négociants de la fabrique ou achats à divers corps de métiers, mécaniciens, tourneurs de canettes, fournisseurs de chaudières et bassines, etc. De même, les correspondants lyonnais et les banquiers sont pour la plupart protestants. Les très rares mouliniers de la Glueyre ne sont que peu intégrés à ce système d’échanges. En revanche, l’ouverture des Boutières à des entrepreneurs protestants extérieurs (Suisses comme les Mayor ou vaudois comme les Caffarell) est patente.

Ce protestantisme triomphant sera de courte durée puisque dès la fin du XIX e siècle, les signes de fragilité se font de plus en plus nombreux. On assistera alors à un repli de cette société sur elle-même, repli qui, le malthusianisme aidant lui sera fatal. Aujourd’hui la disparition de la soie s’est accompagnée d’un exode de ces familles vers les villes et du passage de l’industrie vers les professions libérales ou la fonction publique. Dans les villages, les temples sont souvent désertés, les longues bâtisses des moulinages se dégradent mais les tombes monumentales et les essences rares des parcs témoignent encore d’un passé brillant qui fait partie intégrante de la mémoire et du patrimoine de ces vallées.

Colette Véron, CDDP. De la Drôme

Des lieux de mémoire

Seule compte la parole et les protestants ne devraient ni sacraliser des lieux ni commémorer des événements. Et pourtant…

Rappel des temps du désert, certains cultes comme celui du Lundi de la Pentecôte au Bouschet de Pranles, se font « sous les châtaigniers ». On retrouve la même pratique à Desaignes au lieu dit l’Hermet et depuis peu des cultes ont été célébrés au sud des Vans dans la Grotte des Huguenots. Certaines églises ont longtemps refusé la construction pourtant recommandée, d’un temple : autorisé en 1802, celui du Fival ne fut édifié qu’en 1841 et son inauguration fut vécue comme « un adieu aux assemblées du Désert ». En dépit de la banalité des lieux de culte proclamée par Calvin, les temples modernes revendiquent souvent une continuité symbolique avec les temples rasés durant la période du Désert : une pierre provenant de l’ancien temple a été encastrée dans le fronton du temple de Vernoux, inauguré en 1862 ; sur celui de Désaignes, la pierre de fronton encastrée en 1822 et qui porte la date de 1608 avec l’inscription « ma maison est la maison d’oraison », fut cachée pendant 136 ans dans le clocher de l’église ; le temple de Lapras fut réédifié en 1855 en utilisant les pierres de l’ancienne « maison de prière ». Dans tous ces cas, ces réemplois affirment la continuité de la foi dans le temps et sa permanence dans l’espace.

Lieu de commémoration le plus connu du Vivarais, la maison de Pierre et Marie Durand au Bouschet de Pranles est devenue un lieu de rencontre et un musée visité tant par les indigènes que par des touristes du nord de l’Europe en quête de leurs racines réelles ou supposées. La maison fut édifiée par Etienne Durand, pasteur au Désert qui mourut au fort de Brescou au terme d’une captivité de 14 ans. Son fils Pierre, également pasteur au Désert, fut martyrisé à Montpellier en 1732, mais c’est sa fille Marie, emprisonnée dans la Tour de Constance de 1730 à 1768 sans abjurer sa foi, qui s’impose comme figure symbolique de la résistance huguenote.

Depuis le début du XX° siècle, des stèles commémoratives au vrai assez discrètes, sont érigées sur des sites comme celui du Serre de la Palle où, en février 1689, une assemblée de mille personnes fut surprise par les troupes du marquis de Folleville qui firent 350 morts et blessés. Une autre stèle a été apposée en 1996 aux Hubas près de Vernoux devant la maison natale du pasteur Mathieu Majal dit Monsieur Desubas qui, pour avoir tenu des assemblées et procédé à des baptèmes, fut pendu à Montpellier en 1746.

Des lieux de résistance, souvent peu accessibles gardent encore la marque du Désert : la grotte fortifiée de la Jaubernie près de Privas, symbole de la résistance armée ou la grotte des Huguenots près des Vans, lieu probable de la rédaction du Sermon à la Colombe qui initia la tradition pacifiste.

A l’échelle locale et de façon plus intime, bien des personnes, pas forcément âgées, savent qu’à tel carrefour il y eut en 1851 telle réunion dite séditieuse, que telle prairie fut un lieu d’assemblée au Désert, que tel tas de pierre fut autrefois une maison de prière détruite par les dragons. C’est à partir de ces sagas locales et familiales que fonctionne dans une large mesure l’imaginaire protestant.

L’espace de l’imaginaire

Les cultes « sous les châtaigniers » tout comme les pratiques commémoratives ne traduisent pas simplement la volonté d’assumer une tradition. Ils sont la transcription dans l’espace d’un système de valeurs qui explique certaines attitudes civiques et certaines références spatiales renvoyant à des lieux proches ou lointains.

Un réflexe fondamental des protestants – tout au moins des protestants ardéchois pour rester dans la limite de notre propos – est l’attachement aux libertés civiques, garantes de la liberté de conscience. Il est vrai que cet attachement se décline sur deux modes opposés mais qui relèvent tous deux de Romains VII qui prescrit l’obéissance à César, lequel est censé tenir son pouvoir de Dieu. Mais qu’advient-il lorsque César, le Roi ou l’Etat, trahit sa mission ? C’est en fonction de ce texte sans cesse remâché, que se sont forgées, avec une grande continuité dans le temps, deux attitudes de résistance active ou passive.

La résistance active, qui trouve son origine dans la guerre des camisards a, depuis cette époque, secoué les protestants ardéchois à deux reprises, lors du soulèvement de 1851 et, à une date plus proche, lors de l’occupation allemande et de l’instauration du S.T.O. Dès 1943, les villages des vallées de l’Eyrieux, de la Glueyre et de l’Auzène accueillirent non seulement les jeunes réfractaires du pays mais aussi ceux qui remontaient de la vallée du Rhône vers la terre de leurs ancêtres en croyant revivre l’épopée du Désert. Un sentiment partagé sans doute par la paysannerie locale qui accueillit ces maquisards de façon telle qu’ils furent « comme des poissons dans l’eau », libres de circuler et toujours ravitaillés. De façon étonnante, le secteur C de l’armée secrète était, dans cette région, composé presque exclusivement de protestants et le responsable du maquis, fort de ses vingt ans et par ailleurs agent de liaison et membre de l’état-major du secteur, faisait également fonction d’aumônier, ce qui lui permettait d’alterner chaque dimanche, exercices de tir et culte sous les châtaigniers6.

Une autre lecture de l’épître aux Romains est à l’origine d’une organisation différente de l’espace alliant le Refuge et le Désert dans la région du Chambon-sur-Lignon. C’est en effet à partir de Genève que s’est organisée dès la promulgation des lois anti-juives de Vichy, la résistance pacifique qui transforma le plateau en terre d’asile pour ces juifs persécutés qui, au sens propre du terme, erraient dans le Désert en quête d’un Refuge.

Dans l’un et l’autre cas, la référence explicite au Désert, le recours au Refuge, le souvenir des prisonniers de la Tour de Crest, renvoient implicitement à deux images fortes, deux lieux symboliques extérieurs à l’Ardèche. D’une part Genève, perçue moins dans sa réalité triviale que comme un espace mythique centré sur le Mur de la Réforme. D’autre part, la Tour de Constance à Aigues-Mortes où Marie Durand fut retenue prisonnière durant 38 ans sans abjurer. Le mot « Résistez » qu’elle grava sur la margelle du puits est devenu la devise de fait des protestants non seulement ardéchois mais français. Dès 1940, le mot « résistance » inspira le groupe initialement protestant du Musée de l’Homme, avant d’être repris par l’ensemble des mouvements de résistance français.

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Un propos trop exclusivement orienté vers le versant protestant de l’Ardèche reste partiel si ce n’est partial, faute d’être complété par l’analyse du versant catholique. La confrontation des deux approches amènerait sans doute à nuancer le point du vue d’André Siegfried estimant « qu’il y a là côte à côte, deux peuples, deux structures morales, deux traditions ». Sans doute était-ce encore vrai au moment de son analyse mais les choses ont beaucoup évolué. Il existe certes, surtout sur le plateau et au sud-ouest du département des frontières culturelles. Mais aux abords de la vallée du Rhône et même dans la vallée de l’Eyrieux, les rapports des deux communautés ont évolué au point que s’organisent de veillées communes à Noël et qu’il se célèbre des mariages mixtes selon des liturgies qui se veulent oecuméniques. Il n’empêche que l’autre problème, celui qu’il resterait à aborder, est celui du maintien du catholicisme à travers les vicissitudes de l’Histoire, un maintien qui ne fut sans doute pas simplement conforté par le caractère établi de la religion catholique7. Ce maintien et la confrontation résultante ont fait sentir leurs effets bien après les guerres de religion et la période du Désert. Il suffit sur ce point d’évoquer le camp de Jalès et la contre-révolution ou encore la Terreur Blanche qui a suivi la seconde Restauration et d’opposer ces choix à l’enthousiasme révolutionnaire et républicain des vallées protestantes.

Savoir toutefois si le temps de cet enthousiasme, de cet allant n’est pas révolu ? Il est un trait des paysages huguenots qui n’a pas été évoqué ici et qui tient en deux mots : abandon et déclin. Abandon des écarts vidés de leur population et ramenés dans le meilleur des cas au statut de résidences secondaires, abandon des temples qui sont souvent devenus des maisons communales, des gîtes ruraux ou même des résidences secondaires ; déclin attesté sur de multiples registres allant du vieillissement de la population à la fermeture des moulinages en passant par les difficultés de la châtaigneraie. L’Ardèche protestante perd sa substance et tend à devenir pour l’essentiel, le cadre de commémorations, un espace qui se vide mais où s’organisent des « chemins huguenots » à l’usage des touristes8. Ces commémorations qui incluent muséographie et voyages d’études, dûment confortées par le tourisme, sont maintenant le gage du maintien de paysages protestants en Ardèche qui, au-delà de leur consistance matérielle, relèvent d’un imaginaire ancré dans une longue et forte tradition. Mais jusqu’à quand ce souvenir et ces traditions dureront-ils ?

Au-delà de cette interrogation, le tableau qui vient d’être dressé fait ressortir sur plusieurs registres une constante, savoir l’ambiguïté ou si l’on préfère l’ambivalence des comportements et des paysages qui se lisent souvent en partie double : le culte se célèbre dans le temple mais aussi sous les châtaigniers, tout comme le cimetière familial répond au cimetière communal, cependant que des schismes partagent des communautés qui prient pour l’union des chrétiens. Ceci pour le présent car dans le passé, on retrouve cette même ambiguïté avec des actes de baptême catholiques avalisés par des pasteurs clandestins ou encore des actes notariés se substituant au mariage catholique. Comme si le temps et l’espace existaient et existent encore en partie double.

1 A. Siegfried : Géographie électorale de l’Ardèche sous la Troisième République. Paris Armand Colin, 146 p. (cf. p. 60).
2 A. Molinier : Dictionnaire d’Histoire admministrtative et démographique de l’Ardèche., Paris, CNRS., 463 p.
3 Rappelons que le canton de Vernoux, à forte majorité protestante, fut le seul à voter « non » au plébiscite de 1851. Les données statistiques sont extraites de l’ouvrage de A. Sabatier : Religion et politique au XIX° siècle, le canton de Vernoux-en-Vivarais, Vernoux, 1975, 280 p.
4 Précisons que si les catholiques détruisirent les temples, les protestants ne furent pas en reste et que, de leur côté, ils détruisirent un certain nombre d’églises dans la limite de leurs moyens.
5 La comparaison de la carte de Cassini avec les cartes modernes permet d’apprécier le caractère stratégique des routes dites des Dragons et de mesurer les changements significatifs dans les tracés routiers modernes.
6 D’après les souvenirs et les notes communiquées par Jean Manson.
7 L’ouvrage de Robert Sauzet, Les Cévennes catholiques, histoire d’une fidélité, Paris 2001, Perrin, 416 p. s’intéresse surtout aux Cévennes plus qu’au Vivarais
8 Ce souci de commémoration est à l’origine de la publication des  Chemins huguenots de l’Ardèche, 6 livrets guides rédigés par la « Société d’Histoire du Protestantisme vivarois », Lyon, 1998, Réveil Publications ed. La documentation très complète offerte par ces fascicules a été largement mise à profit dans les pages qui précèdent.

 

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 Actes 2002