LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE :
MODÈLE CATHOLIQUE OU MODÈLE PROTESTANT ?

Jean-Claude BOYER

Université Paris 8

Résumé

Article complet

Si l'on néglige l'exception grecque (admission en 1981 d'un état à large majorité orthodoxe), la construction européenne s'est opérée sur un substrat bi-confessionnel (catholiques et protestants), où les rapports numériques ont toujours été en faveur des catholiques, mais dans des proportions qui ont varié selon les époques :

Le Marché commun comprend quatre états catholiques et deux bi-confessionnels (c'est "la petite Europe vaticane" dénoncée par l'extrême-gauche).

Un rééquilibrage partiel s'opère en 1973 avec l'entrée du Royaume-Uni, mais l'élargissement de 1986 renforce la prépondérance catholique (Espagne). La réunification de l'Allemagne (1990) et l'élargissement de 1995 confortent légèrement le protestantisme, malgré l'admission de l'Autriche catholique.

Le nouvel élargissement prévu pour 2004 jouera fortement en faveur des catholiques, avec notamment l'entrée de la Pologne (quelque 40 millions d'habitants), alors que les protestants ne peuvent compter que sur l'Estonie et la Lettonie; cela n'a pas échappé à l'église catholique, comme le montre le récent voyage du pape en Pologne.

Quels "modèles" ?

Peut-on dire pour autant que cette majorité catholique a transposé dans la construction européenne un modèle politique, économique, social et culturel qui lui serait propre ? On a beaucoup de difficultés à définir ces "modèles" à cause de la diversité des points de vue à l'intérieur de chacune des deux grandes religions d'Europe occidentale. L'attitude des catholiques est la plus homogène, en raison de la reconnaissance de l'autorité pontificale; elle n'en recouvre pas moins un large éventail d'opinions, des intégristes aux militants ouvriers. Le protestantisme ne possède pas cet élément d'unité : non seulement il se divise en trois grands courants (luthéranisme, calvinisme, anglicanisme) mais il s'émiette aussi en de nombreuses confessions, sans institution centrale pour concilier les points de vue – le Conseil œcuménique des églises ne regroupe pas toutes les églises protestantes et joue un rôle de coordination plus que décision. Face aux évolutions de la société, le protestantisme va ainsi de la plus grande ouverture au repli le plus sectaire – un petit parti protestant intégriste néerlandais refuse ainsi toujours l'adhésion des femmes... On peut dégager une attitude dominante du protestantisme, mais elle souffre de nombreuses exceptions.

En gardant ces réserves présentes à l'esprit, essayons quand même de caractériser les deux modèles. Le catholicisme paraît plus rural, plus traditionaliste, plus attaché à la famille et à la communauté, ayant une vision plus "collective" des rapports sociaux; pour lui, la femme est la mère de famille, qui ne travaille pas et dont le rôle social et religieux reste très limité (pas d'ordination des femmes, pas de mariage des prêtres). Paradoxalement pour une religion supranationale, le catholicisme semble plus lié au pouvoir politique, dont il a besoin pour imposer ses principes à l'ensemble de la population (enseignement, interdiction du divorce, de la contraception, de l'interruption volontaire de grossesse, de l'euthanasie); cela a souvent conduit les catholiques à fonder des partis confessionnels (démocratie chrétienne) pour peser sur les choix politiques. Certes, les états catholiques ou bi-confessionnels ont mis en place, à des degrés divers, des formes de séparation de l'église et de l'état; mais même en France, où cette séparation est ancienne (1905) et très poussée, l'influence du catholicisme est restée longtemps bien marquée dans la législation et la jurisprudence (cf. la notion de "blasphème"). Le "modèle" catholique des relations entre l'église et l'état reste en tout cas plus proche de l'Irlande ou de la Pologne que de la France. Le catholicisme accepte aussi l'idée de supranationalité, puisqu'il reconnaît le pouvoir spirituel du Pape, même si cette double allégeance a souvent posé problème dans le passé.

Si l'on peut discerner un modèle protestant, on le caractérisera d'abord par de plus fortes racines urbaines, originellement liées au rôle de l'écrit (donc du niveau d'instruction) dans sa diffusion. Le protestantisme est aussi plus attaché à la liberté individuelle; les fidèles ont une relation personnelle avec Dieu, où le clergé et l'église exercent une moindre médiation. Cet individualisme se transpose dans le domaine politique et social, où la religion dominante ne cherche pas (au moins à l'époque contemporaine) à imposer ses principes à l'ensemble de la population. La femme n'est pas (ou plus) considérée comme un être inférieur; elle peut être ordonnée prêtre, elle peut épouser un pasteur. Les femmes ont obtenu le droit de vote en même temps que les hommes dans plusieurs pays d'Europe du Nord, alors que les écarts ont été parfois considérables en Europe du Sud (un siècle en France pour le suffrage universel). Le protestantisme accorde de l'importance à la réussite économique en ce monde, il valorise l'effort, le travail, l'accomplissement personnel, il favorise la mobilité : on connaît la théorie de Max Weber, élaborée au début du XXe siècle, sur ses liens avec le développement du capitalisme (L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme). Libéralisme politique et libéralisme économique vont donc souvent de pair, même si les états protestants ont été les premiers à placer des garde-fous et à intégrer des contre-pouvoirs politiques (social-démocratie) et syndicaux. Le protestantisme est enfin attaché à la souveraineté de l'état : les principales églises sont nationales, le souverain en est le chef officiel et il n'existe aucune autorité supérieure; c'est là l'héritage d'une politique délibérée de plusieurs souverains d'Europe du Nord qui adoptèrent la Réforme pour renforcer les bases de leur pouvoir sur l'état-nation – l'alliance a d'ailleurs servi les deux partenaires, le pouvoir politique facilitant la diffusion du protestantisme dans des campagnes souvent réticentes à l'origine. La séparation de l'église et de l'état peut être ici formellement moins marquée que dans certains pays catholiques, mais le religieux n'empiète plus guère sur le politique; d'ailleurs, si l'on excepte les Pays-Bas (état bi-confessionnel), les protestants ont rarement été à l'origine de partis politiques se réclamant d'une appartenance religieuse.

La construction européenne confrontée aux deux modèles

La philosophie de la construction européenne n'est pas non plus facile à définir. Des intentions des fondateurs à la pratique actuelle, en passant par le cheminement cahotique de l'intégration, des conceptions différentes se sont succédé ou ont coexisté. La complexité des processus de décision rend aléatoire l'identification d'un corps de doctrine : faut-il considérer la Commission, le Parlement, le Conseil des ministres, voire la Cour de justice ? Malgré l'extension de ses prérogatives, le Parlement reflète plus des tendances d'évolution que les positions actuelles de l'Union. Il n'est pas inintéressant qu'il ait voté, le 3 juillet 2002, un appel à légaliser l'avortement dans toute l'Union, position rejetée par les catholiques alors qu'elle rencontre plus de compréhension chez les protestants. Mais cette demande restera symbolique : le Conseil des ministres, qui réunit les représentants des états, ne discutera jamais d'une telle proposition. Le vote du Conseil à la majorité, dont l'application s'étend progressivement, pourrait en théorie offrir la possibilité aux protestants et aux laïques d'imposer des décisions aux états où le catholicisme conserve le plus d'influence. Mais, dans la pratique, on n'ira pas heurter de front un ou plusieurs états, sur des sujets où, en outre, le principe de subsidiarité peut être facilement invoqué.

La Commission européenne a plus les coudées franches, mais surtout dans le domaine de l'application des "lois" européennes. Elle a ainsi fait de l'égalité entre les hommes et les femmes – thème où l'influence protestante est évidente – une de ses politiques "transversales", à l'aune de laquelle sont jugées les demandes de subvention qui lui sont présentées pour les projets les plus divers.

Quant à la Cour de justice de Luxembourg, qui pourrait jouer un rôle dans l'extension du champ d'intervention de l'Union, elle est restée d'une très grande discrétion sur ces sujets "qui divisent". Dans un entretien avec un journaliste du Monde (26 mars 2002), son président reconnaît la difficulté : "les problèmes de société nous ont placés dans une position inconfortable, car les avis à leur sujet divergent fortement [...]. Nous les avons donc abordés par le biais de l'économie, par exemple dans le cas de l'égalité des sexes, puisque toutes les entreprises de l'Union doivent être soumises aux mêmes contraintes". Autrement dit, moins payer les femmes pour le même travail n'est pas principalement une inéquité mais une distorsion de concurrence ! Le président de la Cour de justice ajoute cependant : "la logique du Marché Commun était une logique de production. Dans sa jurisprudence, la Cour lui a donné un contenu plus humain que la simple circulation des hommes : elle a affirmé les droits de la personne". On reste quand même frappé des précautions prises pour s'aventurer hors du terrain économique. Dans la pratique, les problèmes de société sont plutôt soumis à la Cour européenne de Strasbourg, institution du Conseil de l'Europe et non de l'Union européenne : ainsi récemment la question de l'adoption par un couple homosexuel ou celle de l'euthanasie.

On serait finalement tenté d'opposer deux conceptions de la construction européenne : l'une appuyée sur la liberté économique, la souveraineté des états et les droits de la personne, l'autre ouverte à la supranationalité (fédéralisme), soucieuse de la sauvegarde des "valeurs" traditionnelles, de la famille et de la justice sociale. Lors de son récent voyage en Pologne (août 2002), le Pape a fait de ce pays "un modèle pour l'Europe en construction [...], plaidant pour une Union qui replace la dimension spirituelle au cœur de sa démarche" (Le Monde, 20 août 2002); il a assigné à l'Union européenne, entre autres tâches, de "défendre la vie" et de "refuser cette fausse conception de la liberté qui aboutit à l'aliénation matérialiste".

On perçoit bien ici un double clivage :

- l'intégration européenne doit-elle être purement économique (une zone de libre-échange) ou offrir un contenu social et culturel ?

- la liberté individuelle a-t-elle pour limites des "valeurs" collectives qui lui seraient supérieures ?

La conception d'une intégration a minima est surtout défendue dans les pays protestants; ce n'est pas un hasard si trois des quatre états protestants (Royaume-Uni, Suède, Danemark) ont refusé l'union monétaire (et la perte d'autonomie budgétaire qu'elle implique). Les choses ne sont cependant pas aussi simples : la supranationalité est souvent acceptée lorsqu'elle va dans le sens des idées que l'on défend, mais la subsidiarité est invoquée dès que les politiques européennes risquent d'adopter une "mauvaise" orientation (ainsi par les catholiques à propos de l'avortement). On ne peut pas dire non plus que les états protestants soient indifférents à la protection sociale, domaine où ils possèdent une longue tradition; qu'il s'agisse ou non d'un argument de circonstance, la Suède et le Danemark ont même appuyé leur refus de la supranationalité sur la volonté de préserver leurs acquis sociaux !

La construction européenne est donc tiraillée entre deux modèles qui ne sont pas exempts eux-mêmes de contradictions internes. Cela contribue à expliquer la difficulté de l'Union européenne à faire des choix et sa tendance à s'en tenir au plus petit dénominateur commun. Ses compétences ne concernent pas la plupart des domaines sensibles sur le plan religieux : ni les relations entre les états et les religions, ni les systèmes judiciaires, éducatifs ou de protection sociale; tout au plus l'Union européenne joue-t-elle un rôle de complément aux politiques des états, par exemple en matière d'éducation, de santé et de culture. Mais le traité de Maastricht (1992) rappelle que cela exclut "toute harmonisation des dispositions législatives et réglementaires".

Nous disposons quand même de quelques indices d'une influence protestante plus marquée. Un épisode révélateur a été le débat qui a précédé et suivi l'adoption de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne (décembre 2000); la référence à des valeurs "religieuses", revendiquée par de nombreux catholiques (y compris progressistes) mais aussi certains protestants, a été gommée du texte définitif; de même, la "liberté religieuse" y est-elle mentionnée "comme une liberté individuelle, mais sans référence à une expression associative ou communautaire" (Le Monde, 19 janvier 2002). On pourrait dire que c'est une attitude "laïque" qui l'a emporté; mais le protestantisme contemporain n'a-t-il pas, au moins en Europe, une conception "laïque" de l'organisation de la société, alors que le catholicisme lui attribue encore une base religieuse ? La Commission des épiscopats européens, réunie à Lille le 7 mars 2002 (Le Monde, 9 mars 2002), a ainsi exprimé son désir de "redonner une âme" à l'Europe, de lui faire prendre en compte une éthique chrétienne et les "références religieuses dans lesquelles se reconnaissent un grand nombre d'Européens". Le cœur du débat se situe bien là : ce n'est plus tant le protestantisme qui est l'adversaire du catholicisme que la "sécularisation" de nos sociétés, dont les protestants européens semblent mieux avoir pris leur parti que les catholiques.

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