LES STRATÉGIES SPATIALES DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE

Henri CHAMUSSY

Institut de Géographie Alpine, Université Joseph Fourier, Grenoble
Groupe Dupont
TEO (U.M.R. 5038)
henri.chamussy@ujf-grenoble.fr
h.chamussy@free.fr

Résumé Diaporama

Article complet

Note préliminaire

Le texte qui suit est la rédaction de la conférence donnée au F.I.G. 2002, à partir des notes manuscrites qui ont été le support de la présentation orale. Il y a de très rares rajouts (une vingtaine de lignes au maximum, résultat des interventions de participants, dans la discussion qui a suivi la conférence

Les intertitres ont été écrits pour la rédaction. Ils n'ont pas été indiqués dans la conférence.

Pourquoi cette conférence ? Pourquoi le choix du sujet ?

En premier lieu, il faut dire que le titre de cette conférence n'est pas très bien choisi (l'auteur en est responsable !). Le mot de « stratégie » implique en effet une préparation à l'action, et des actions délibérées. Or les pratiques spatiales de l'Eglise catholique ont été parfois, en effet, le résultat de véritables stratégies, mais le plus souvent elles ne sont pas le résultat d'une stratégie consciente, au sens d'un ensemble de plans délibérés et mûrement réfléchies ; elles sont fréquemment le résultat d'un empirisme de terrain, un peu comme la construction du fameux « pré carré » des rois capétiens, qui ont fait la France sans s'en apercevoir... alors que leur action a été longtemps présentée comme un plan d'expansion territoriale, d'une construction pensée à l'avance, illusion d'optique dont maints historiens, Laurent Theis entre autres, ont fait justice...

Par ailleurs, je tiens à préciser que je ne suis pas historien, même si je le suis un peu, comme la plupart des géographes. Et je suis encore moins spécialiste de l'histoire de l'Eglise, même si cette histoire m'intéresse beaucoup, par son aspect humain, et aussi (je n'ai pas l'habitude mettre mon drapeau dans ma poche) parce que je suis chrétien.

Je dois dire, que, n'étant pas historien, je n'ai guère été aidé, en ce qui concerne le sujet traité ici, par les historiens de l'Eglise, même les meilleurs ; leurs centres d'intérêt ne les portent guère vers les aspects spatiaux de l'histoire en général, et vers la manière dont l'Eglise Catholique s'est développée spatialement, en particulier.

Dans ces conditions, pourquoi cette conférence ? L'idée m'est venue, évidemment à cause du thème du F.I.G. de cette année 2002, de lancer quelques jalons, en quelque sorte une bouteille à la mer, de tracer quelques pistes que je ne suis certes pas capable de suivre d'une manière scientifique, mais dont j'espère que l'idée sera reprise par des collègues. Et je demande humblement pardon aux historiens de mes erreurs et approximations ; je leur demande de ne pas s'attacher à elles mais de retenir l'idée de ce qu'il y a à faire. Et, quoiqu'il en soit, je serais reconnaissant aux historiens qui m'ont écouté à Saint-Dié des Vosges et à ceux qui liront ce texte de me faire savoir toutes les erreurs factuelles qu'ils relèveraient, afin que je puisse les corriger. Quant aux divergences d'opinion sur les conséquences de tel ou tel fait, ou sur telle appréciation, elles relèvent évidemment de convictions personnelles, mais il m'intéresserait fort de les connaître. Je propose même l'ouverture d'un forum sur le sujet, si pas mal de gens sont intéressés.

Je vois très bien, sur le sujet, un travail du genre de celui que fait Christian Grataloup, des représentations graphiques réfléchies des composantes spatiales de l'histoire de l'Eglise, une géographie – une étude des organisations et des configurations spatiales – qui ne serait pas une simple cartographie. Les quelques figures que je reproduis pour illustrer mes dires ne sont pas fameuses ; ce n'est pas une critique de leurs auteurs ; la géographie n'était pas leur propos ; il pourrait y avoir une collaboration fructueuse à engager. C'est en géographe que je lance ces idées, même si elles s'inscrivent dans l'épaisseur diachronique.

Mais, encore une fois, pourquoi ce sujet ? Parce qu'il me semble que l'histoire, ancienne et récente de l'Eglise s'inscrit profondément dans la territorialité, qu'elle est profondément incarnée (le mot n'est pas choisi au hasard...) dans le sol, dans l'espace terrestre, une histoire humaine, - trop humaine diront certains...

Dès l'Eglise primitive, la vocation universelle jaillit ; en fait dès que les idées de Paul triomphent, et que la « conversion » n'est plus offerte aux seuls Juifs, mais à tous les Gentils : « Allez et enseignez toutes les nations. » En fait, dès avant Paul et le Concile de Jérusalem, cette vocation est affirmée, même si certains disciples sont réticents. « Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d'Asie, de Phrygie et de Pamphylie, d'Egypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en séjour ici, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, tous nous les entendons publier dans notre langue les merveilles de Dieu. » (Actes des Apôtres, II, 8-13.) Les allocutions de la Pentecôte sont destinées au monde entier – le monde connu – dans cette ville cosmopolite qu'était la Jérusalem de l'époque... Il ne s'agit pas de gommer les différences, mais de parler à chacun dans sa culture, dans sa langue (c'est la glossolalie) : « Je me suis fait grec avec les Grecs, romain avec les Romains » dit Paul.

Une Eglise incarnée

Une Eglise incarnée donc ; incarnée à la surface de la Terre. Le géographe qui lit les Evangiles et les Actes y trouve son bonheur, même s'il y a flottement fréquent sur la localisation exacte ; la tradition peut certes flotter ! mais enfin les divers épisodes sont presque toujours situés ; j'aurais même tendance à dire que la géographie est mieux respectée que l'histoire, car les exégètes ont montré que, dans un but apologétique, la chronologie qui apparaît dans les Evangiles est souvent chahutée ; en sont la preuve les contradictions entre les quatre Evangiles, alors que les lieux sont presque toujours cités : villes et villages, Nazareth, Bethléem, Jérusalem évidemment, mais Samarie, et aussi Capharnaüm, Cana, Emmaüs ; et les déserts, le désert de Judée, la route de Jérusalem à Jéricho, le Jourdain, le lac de Tibériade. De même a t'on pu reconstituer avec exactitude les voyages de Paul. Comme des lettres à la poste, les Epîtres de Paul ont une destination précise : Corinthe, Thessalonique, Ephèse..

En principe, de par la volonté de ses fondateurs, l'Eglise primitive veut avoir pouvoir sur les esprits uniquement :

« Mon Royaume n'est pas de ce monde. »

« Rendez à César ce qui est à César. »

« Soyez au monde. Ne soyez pas du monde. »

Mais l'Eglise s'adresse à des hommes et des femmes de chair et de sang, qui vivent dans des lieux, des villes, des bourgs, à des sociétés organisées, avec des gouvernements, des systèmes politiques, des rapports sociaux et sociétaux, à un monde de topoï ; elle est humaine, elle ne peut rester longuement prophétique et utopique.

Et surtout, très vite, elle devient une institution , et comme telle – est-ce une trahison ? on pourrait en discuter à l'infini, mais ce n'est pas aujourd'hui le sujet ! – elle veut s'inscrire et s'inscrit effectivement à la surface de la Terre, elle s'ancre en des lieux, et elle participe donc à l'organisation spatiale, très vite, dans le temps et à travers les siècles. Elle s'inscrit dans l'organisation spatiale, et, rapidement, elle va créer des organisations spatiales spécifiques.

Et trop souvent elle ne va pas résister à la tentation du pouvoir temporel pourtant vigoureusement refusé par son fondateur, et lorsqu'elle arrive à être très « implantée », très visible, elle devient vite « intégraliste. » Bien souvent aussi, les pouvoirs temporels n'hésitent pas à se servir de sa force pour asseoir leur domination. Et cela amorce des boucles de rétroaction, une spirale de confusion entre temporel et spiritual. Constantin, Clovis, Etienne de Hongrie, Henri IV, Louis XIV, Napoléon, il y a toute une litanie des maîtres temporels qui utilisent l'Eglise catholique (laquelle se laisse facilement faire) pour asseoir leur pouvoir, ou pour se servir de l'Eglise comme de pansement social. Il devient alors bien difficile de démêler, dans les organisations spatiales, ce qui relève de stratégies ou d'actions de l'Eglise, et ce qui relève des princes, rois, tyrans, aristocraties, etc... Comment, par exemple, séparer, dans la Chrétienté médiévale, ce qui, dans l'organisation de l'espace, relève du politique, du religieux, du social, de l'économique ? C'est probablement inévitable, les êtres humains et leurs sociétés ne se découpent pas en casiers distincts. Le plus bel exemple de cette confusion est le fameux principe « cujus regio, ejus religio . » (fig.1) Ce principe est encore profondément inscrit dans la carte de l'Europe d'aujourd'hui (régions à dominante catholique, calviniste, luthérienne, orthodoxe), même si l'appartenance religieuse modèle beaucoup moins l'espace que naguère – en Europe du moins. On ne saurait s'affranchir de cette réflexion si l'on veut déchiffrer le palimpseste... Et n'oublions point qu'au début de la Grande Guerre Patriotique, Staline n'hésite point à solliciter (le terme est faible) l'aide du patriarche de Moscou !

Espace et pouvoir

Un grand principe, qui n'est nullement propre à l'Eglise catholique, veut que tout pouvoir s'exerce sur une portion de l'espace terrestre, une « région ». Rex et regio ont la même étymologie. Et donc, bien que se disant d'essence divine, l'Eglise catholique, comme il a été dit plus haut, creuse sa marque dans le sol : très tôt, l'évêque est le chef (« caput ») d'un diocèse (le mot n'apparaît que sensiblement après l'institution) qui est une entité spatiale, aux limites souvent nettement définies afin qu'il n'ait pas de conflits de juridiction, avec un centre, qui est l'église cathédrale, car dans le chœur se trouve la chaise épiscopale, la cathèdre, sur laquelle, pendant les liturgies, le prélat s'assoit. Même le Pape, aujourd'hui encore, a un diocèse, le diocèse de Rome, avec sa cathédrale qui, contrairement à une opinion courante, n'est pas la basilique Saint-Pierre, laquelle n'est pas à Rome, ni même d'ailleurs en Italie..., mais Saint-Jean de Latran.

Donc l'évêque gouverne, en principe spirituellement, un diocèse, et les prêtres de ce diocèse ont un ancrage spatial, ils sont incardinés dans ce territoire. L'importance de ce découpage spatial est symboliquement si prégnante que les évêques qui ont des fonctions bureaucratiques ou une mission spécifique (il en est des dizaines, qui résident au Vatican), ont un évêché qui a existé et qui a disparu ; ils sont évêques in partibus infidelium de diocèses perdus en Cappadoce, en Anatolie ou ailleurs. Lorsque, récemment, Mgr Gaillot, évêque d'Evreux, a été exclu de son diocèse, il a été nommé par le Pape évêque de Parthenia in Mauretania (Afrique du Nord), diocèse disparu lors de la conquête arabe ; ce n'était nullement, comme une certaine Presse ignorante l'a écrit, un affront. C'était signifier que s'il n'était plus jugé en mesure de diriger ses ouailles, il était toujours et restait un évêque.

Surfaces et réseaux

Ce découpage de l'espace christianisé en diocèses nous fait toucher un point important des configurations spatiales que les géographes connaissent bien : ils distinguent deux grands types d'organisation de l'espace, les configurations aréales, ou surfaciques, et les configurations réticulaires.

Toutes les stratégies, conscientes ou inconscientes, programmées ou empiriques, de l'Eglise catholique, au cours de ses vingt siècles d'existence, conduisent à l'une ou l'autre de ces configurations spatiales, et pas par l'effet du hasard.

En période d'expansion sur des espaces non encore christianisés, des réseaux se constituent plus ou moins rapidement. Et sur des espaces où il y déchristianisation, ou recul de l'influence catholique (au profit par exemple des Eglises de la Réforme), la configuration surfacique se transforme en configuration réticulaire.

Des espaces hiérarchisés

Dès lors que l'espace est bien quadrillé, que les populations sont majoritairement catholiques, la stratégie pour « tenir » cet espace devient surfacique. L'espace est alors divisé en circonscriptions hiérarchisées : c'est le cas classique dans les pays catholiques d'Europe. En Gaule, en Italie, au cours des premiers siècles de christianisation, les évêques ont en charge de vastes diocèses – qu'on appelle à cette époque des paroisses. Le Christianisme est essentiellement localisé dans les cités. Le mot de « païen » vient de paganus, paysan.... Lorsque les campagnes sont à leur tour christianisées, plus ou moins tardivement, elles sont découpées en paroisses, et le territoire dont l'évêque est chargé prend le nom de diocèse. Il se construit alors une hiérarchie fonctionnelle et spatiale, qui se perfectionne au cours des siècles. L'archevêque a pouvoir sur un ensemble de diocèses, dirigés par des évêques suffragants. Les diocèses sont découpés en archiprêtrés, et l'archiprêtre a autorité sur un ensemble de paroisse, outre la sienne propre. Chaque paroisse a un prêtre (le terme de curé n'apparaît que tardivement, pas avant le XIII° siècle, semble t'il ), flanqué éventuellement d'un ou plusieurs vicaires. Tout point de l'espace appartient ainsi à une paroisse, un archiprêtré, un diocèse. Il s'agit d'une organisation spatiale rigoureuse.

Si l'on prend le cas de la France, cette organisation spatiale a joué un rôle considérable : lorsque la Révolution a créé les communes, la plupart de ces communes se sont glissées dans les limites des paroisses, sauf évidemment dans les villes, qui comportaient plusieurs paroisses. Ainsi les 35000 communes françaises sont-elles pour la plupart les héritières des paroisses, dont beaucoup étaient très anciennes. La paroisse était en effet pour les habitants des campagnes leur « territoire » au sens que les géographes donnent aujourd'hui à ce terme : un espace de repères et de repaires, l'espace approprié de leurs pratiques spatiales.

En ce qui concerne les diocèses, dans cette valse-hésitation entre pouvoir civil et pouvoir religieux, le processus n'a pas du tout été le même. Les diocèses étaient beaucoup moins enracinés dans la vie quotidienne du peuple, et il était plus indolore de les redessiner. Et ce d'autant que pour des raisons de bénéfices ecclésiastiques, le nombre des diocèses s'était multiplié sous l'Ancien Régime. Grosso modo, et à quelques exceptions près, le Concordat fait correspondre départements et diocèses et fixe le siège de l'évêque dans la ville chef-lieu, à d'assez nombreuses exceptions près cette fois-ci : Sées dans l'Orne, Autun en Saône et Loire, Saint-Flour dans le Cantal, Viviers en Ardèche, Saint-Dié dans les Vosges, etc. On trouve toujours une raison historique à ces exceptions. Egalement pour des raisons historiques et symboliques, il arrive qu'un diocèse ait plusieurs églises cathédrales (fig.2).

Le cas de la France est assez spécifique ; il est le résultat d'une longue complicité en même temps que d'un long affrontement, entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, complicité-affrontement qui ne date pas de la République laïque : que l'on songe à Philippe le Bel et au pape, ou, plus tard, au gallicanisme, à Napoléon. Dans d'autres pays, où le Catholicisme n'a jamais été dominant, les configurations civiles n'ont guère de rapports avec les découpages spatiaux religieux ; c'est le cas des Etats-Unis. En Angleterre, les diocèses anglicans se sont tout naturellement moulés dans les diocèses préexistants à Henri VIII, ce qui est aussi les cas des pays luthériens comme le Danemark, la Suède, alors que la configuration catholique préexistante a largement disparu sur les terres calvinistes, les communautés calvinistes ayant une structure hiérarchique, et donc spatiale, beaucoup moins contraignante.

Du réseau à la surface

Quelques cartes montrent le changement de configuration ; ce n'est pas très visible car le but de ces cartes était simplement de montrer des localisations, il faudrait les redessiner, tenter de les dynamiser ; telles quelles, elles illustrent cependant ce passage :

L'extension de la christianisation pendant les premiers siècles se marque par le fait que, la densité des points augmentant, on change de configuration : on passe de configurations réticulaires (fig.3) à des configurations aréales ; la densité croissante des points en est le signe. Dans un premier temps, les espaces les plus christianisés font déjà ressortir des formes spatiales de type aréal en Italie du nord, en Asie mineure, en Egypte, en Africa (Afrique du nord), alors qu'on perçoit encore une configuration réticulaire en Espagne, en Gaule septentrionale, en Bretagne (Angleterre), voire en Perse sassanide (fig.4). Après Constantin et l'Edit de Tolérance (313) et surtout après l'interdiction du paganisme (391), on voit apparaître au grand jour la hiérarchie spatiale citée plus haut, couronnée par le siège pontifical de l'évêque de Rome, et surtout la christianisation des pagani qui va largement étendre la configuration aréale (fig.5, 6, 7). Mais en dehors de l'Empire romain ou de ses débris, le Christianisme pousse des pointes, soit sous forme de réseaux très lâches, qui atteignent Bahrein, le Khorassan, et même la Chine au VII° siècle, soit par des implantations denses, de type aréal, mais qui ne resteront pas terres de Catholicisme romain : en Arménie, en Géorgie en Ethiopie.

Beaucoup plus tard, on retrouve les mêmes processus d'extension spatiale par réseaux se densifiant, en Amérique. On note la nette différence entre les terres espagnoles et portugaises, rapidement quadrillées, à la fois par la conversion (rapide et forcée sinon sincère...) de toutes les populations autochtones et l'immigration ibérique – le cas du Mexique est très éclairant -, et les terres d'Amérique du nord, colonisées en général par des Protestants. La configuration surfacique n'apparaît que très localement (comme en Nouvelle France – Québec), et tardivement, avec l'arrivée massive des Irlandais et des Italiens au XIX° siècle, immigrants qui dans un premier temps restent groupés (fig.8,9,10).

Un cas particulier, qui ne relève pas vraiment du réticulaire (sinon de réseaux volontairement très lâches) est celui de l'érémitisme et du monachisme (fig.11 et12). Cela pourrait faire l'objet d'une modélisation de la diffusion, technique qui devient familière aux géographes ; peut-être cependant serait-ce difficile en raison de données assez lacunaires.

La configuration aréale dense correspond donc bien aux espaces bien tenus par l'Eglise, quadrillés par des réseaux de responsables, qui se connaissent, se rencontrent fréquemment. On est frappé par la fréquence des synodes et des conciles qui, dès le IV° siècle, rassemblent à intervalles courts, en Gaule, en Italie, en Africa, en Asie mineure, des centaines d'évêques. La tenue du territoire est telle que lors de la désorganisation spatiale politique consécutive à la désagrégation du Bas-Empire, pendant la période mérovingienne, parfois la seule structure ferme qui subsiste est celle de l'épiscopat, qui se substitue fréquemment – et souvent sans l'avoir voulu – aux autorités civiles. Cela favorisera par la suite, et pendant bien longtemps, la confusion, cette fois souvent voulue, entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel.

Réseaux « intérieurs »

La configuration réticulaire serait donc celle des espaces pionniers de la Christianisation, elle indique une stratégie de conquête, voire de reconquête. Ce n'est pas tellement en Espagne, où les conversions forcées et l'expulsion des non-chrétiens font apparaître très rapidement une configuration aréale au fur et à mesure de la Reconquista, mais c'est fort visible dans l'Europe centrale post-tridentine, où les implantations en réseaux aboutissent d'ailleurs le plus généralement à des échecs sur des terres profondément imprégnées par la Réforme, et en raison du principe évoqué plus haut du cujus regio ejus religio (fig.13)

Un cas-limite entre configurations réticulaires et configurations surfaciques est celui des Eglises catholiques de rite oriental (Melkites, Maronites, Chaldéens, etc.) qui ont traversé l'histoire mouvementée du Proche Orient, immergées dans un Islam dominant et en concurrence avec des Eglises orthodoxes ou pré-chalcédoniennes (fig.16). Plutôt que d'un réseau à proprement parler, il s'agit de communautés parfois fortement implantées et « tenant » des espaces restreints dans lequel elles sont – ou étaient - majoritaires : le cas le plus frappant est celui des Maronites du Mont Liban.

Enfin il existe un autre cas où se développent des configurations réticulaires, sur des terres pleinement catholicisées, alors qu'il n'y a pas eu de recul spatial ; c'est le cas des périodes de crise spirituelle et morale. On en a un exemple intéressant, au X° siècle, à la fin de l'ère carolingienne, période qui correspond aussi à un certain effacement de l'autorité épiscopale : on assiste alors au développement du mouvement monacal. Sa forme la plus frappante est le magnifique exemple du réseau clunisien ; les abbayes clunisiennes sont d'abord une simple communauté d'observance, qui évolue en un réseau fort hiérarchisé, puisque l'abbé de Cluny a le pouvoir de contrôler la nomination de tous les autres abbés, et que toutes les abbayes clunisiennes versent un cens à la maison-mère (fig.15).

On assiste même à la contestation de ce réseau par un autre réseau qui s'implante dans les mailles clunisiennes, avec le développement du réseau cistercien (Cîteaux, 1090), contestation non sans insolence, puisque les Cisterciens vont planter la première « fille de Cîteaux », l'abbaye de la Ferté, à trente kilomètres de Cluny !

La stratégie réticulaire sera désormais celles de tous les ordres qui apparaissent au cours des siècles pour rénover, refonder, contester, ressourcer : les Ordres mendiants, bien sûr, et surtout la Compagnie de Jésus, formidable réseau qui perdure aujourd'hui, et dont les promoteurs se spécialisent, selon les cas, dans l'évangélisation, dans l'enseignement, dans le conseil aux Princes, et constituent soit des réseaux de conquête extérieure, par des missions, en Chine, en Amérique du sud (avec le bel exemple des « réductions » guaranis du Paraguay, fig.14),

soit des réseaux appuyés essentiellement sur des établissements d'enseignement, réseaux intérieurs aux Etats chrétiens (et non pas seulement catholiques, puisque la Compagnie de Jésus, après l'interdiction pontificale au XVIII° siècle – la puissance des réseaux portait ombrage à tant de gens ! – ne subsistera qu'en Prusse luthérienne et en Russie orthodoxe, magnifique paradoxe.)


De la surface aux réseaux

La période contemporaine voit, dans les pays de vieille tradition catholique, le recul rapide de l'influence de l'Eglise et de la pratique religieuse. Le nombre des vocations sacerdotales est en chute libre, et l'indifférence à l'égard des Eglises – et non pas seulement de l'Eglise catholique – gagne une grande partie des populations. La configuration aréale ne peut plus « tenir » l'espace. On passe alors à une stratégie réticulaire, stratégie consciente, organisée administrativement, ou bien on assiste à la naissance de réseaux informels et/ou spontanés; c'est ainsi que les quelques 50 000 paroisses qui ont si profondément marqué l'espace français depuis des siècles sont en voie de réorganisation, dans le cadre diocésain, en quelque 3 ou 4000 « grandes paroisses », secteurs paroissiaux, districts paroissiaux, qui regroupent de dix à vingt clochers, avec un ou deux prêtres, et tout un réseau de laïcs, catéchistes, parfois diacres mariés, qui assurent des célébrations (Assemblées Dominicales en l'Absence de Prêtres), les enterrements, la catéchèse, la préparation au mariage, etc. Il se passe quelque chose de fascinant pour des géographes, c'est que cette réorganisation spatiale de l'espace rural en réseaux se fait en même temps que se développe l'intercommunalité ; parfois elle la précède, parfois elle la suit, mais de peu; et, dans beaucoup de cas, sans que cela soit concerté, « grande paroisse » et communauté de communes se moulent dans le même cadre spatial, ou peu s'en faut. Les géographes à l'affût des territoires et de la territorialisation trouvent là un magnifique champ d'expérimentation in vivo ! Je n'insisterai pas sur ce sujet, amplement développé, entre autres, dans les travaux de Colette Muller et de son équipe.

L'opération semble plus difficile et se fait, semble t'il, avec moins de visibilité en milieu urbain. La « décatholicisation » est tout aussi accentuée, voire plus sensible, mais comme la densité de population est élevée et que les espaces sont beaucoup plus restreints, les effets de cette « décatholicisation » sont moins sensibles dans la vie quotidienne des pratiquants. Bel exemple, ici aussi, à méditer par les géographes: un même phénomène prend entraîne des pratiques spatiales différentes selon les types d'espaces.

A côté de ce passage « officiel » en réseau, rendu nécessaire sur des espaces où les enquêtes et statistiques montrent que les 8 à 10% de la population au maximum se sentent concernées par la vie de l'Eglise, il se constitue des réseaux spontanés, insérés dans l'Eglise ou parfois marginaux. Il y a les mouvements charismatiques, constitués souvent de noyaux durs, parfois communautaires, autour desquels gravitent des sympathisants ; les membres de ces mouvements se retrouvent pour des pèlerinages, des retraites, des célébrations, des rencontres festives. L'Eglise les accueille, des prêtres y participent officiellement, mais ces mouvements sont surveillés en raison du risque de dérives sectaires. Il y a des réseaux très lâches, dont le fonctionnement (le mot n'est pas très bien choisi) repose sur quelques mots d'ordre, et souvent un personnage charismatique : c'est le cas des réseaux œcuméniques constitué autour de Taizé, dont l'activité est marquée par de grands rassemblements de jeunes. Il y a même des réseaux qui évoluent en marge de la politique, aux activités plus ou moins confidentielles, qui sont considérés par certains catholiques comme un peu inquiétants, des sortes de franc-maçonneries catholiques ; un exemple en est l'Opus Dei.

Tous ces réseaux, officiels ou spontanés, se superposent, s'entrecroisent, se complètent, et donnent naissance à des formes assez nouvelles, difficiles à saisir, parfois évanescentes, d'inscriptions spatiales. Il y a une dissolution des territoires, et il est évident que l'Eglise catholique « marque » beaucoup moins l'espace que du temps où la majorité de la population se retrouvait près de ces milliers de clochers qui balisent encore les campagnes, tandis que les clochers urbains ne dominent plus guère le paysage urbain, à l'image de la cathédrale Saint-Patrick enfouie dans la forêt des gratte-ciel de Manhattan... Dans des sociétés « désenchantées » (au sens que Marcel Gaucher donne à ce mot), visibilité et discrétion se disputent le marquage de l'espace, mais le marquage fort est souvent un reste archéologique...

Il est clair que, pour des géographes, il est beaucoup plus difficile de lire à la surface de la Terre l'inscription des réseaux informels, alors que lire l'inscription de réseaux formels est assez aisé, qu'ils s'agisse de réseaux religieux ou de réseaux économiques. C'est tout le sens de la discussion qui s'est élevée pour savoir si les territoires, au sens (assez polysémique certes) qui est donné aujourd'hui, peuvent être réticulaires, ou sont nécessairement surfaciques.

Missions et Croisades

Je voudrais, en conclusion, évoquer deux cas historiques dans lesquels il est à peu près impossible de distinguer entre stratégies politiques et stratégies religieuses, qui s'épaulent, implicitement ou explicitement, s'aident mutuellement ou se contrarient, voire se fondent.

Le premier cas est celui de la stratégie spatiale des missions catholiques pendant la première période coloniale, celle des Espagnols et des Portugais (fig. 17 et 18), puis la période de constitution des grands empires coloniaux, dans la seconde moitié du XIX° et le début du XX° siècle. L'activité missionnaire catholique révèle une stratégie réticulaire manifestement liée à la conquête coloniale française ou belge et la même stratégie est utilisée par les missions protestantes dans les terres colonisées par le Royaume Uni ; il semblerait qu'on en soit revenu au cujus regio ejus religio ! Il y a cependant parfois concurrence entre Catholiques et Réformés, par exemple à Madagascar ou en Nouvelle-Calédonie. Ces réseaux restent très lâches en terre d'Islam, où l'Eglise catholique est présente essentiellement pour les Européens qui s'y installent, en Algérie par exemple, (car l'Eglise sait que les conversions de Musulmans sont à peu près impossibles.) Les réseaux sont plus serrés en Afrique noire, mais on passe très rarement à des configurations aréales, avec quelques exceptions comme certains espaces de la côte du Golfe de Guinée, ou le Rwanda.

Les missions servent évidemment la cause des pays colonisateurs, et la République française, laïque, et même parfois anticléricale à cette époque, appuie officieusement et presque officiellement les activités missionnaires, en particulier dans leur course de vitesse avec la progression de l'Islam qui arrive du nord ; il est vrai que l'autorité est exercée dans un premier temps par les officiers des troupes coloniales, lesquels sont le plus souvent de bons catholiques... La République ferme les yeux ! Parfois les missionnaires précédent la conquête, parfois la suivent, mais la complicité est évidente.

Un autre cas est celui des Croisades. S'agissait-il d'une stratégie religieuse, d'une stratégie politique, voire d'une stratégie sociale ? L'interaction est fort complexe. Quelles étaient les motivations des Croisés ? Etaient-ils manipulés ? Le discours d'Urbain II à Clermont-Ferrand le 8 novembre 1095 est fort ambigu ; il est vrai qu'on ne connaît que la réécriture de ce discours par les chroniqueurs ultérieurs. Une motivation sociale non avouée ? Il s'agissait d'occuper à une guerre « juste » les seigneurs qui se combattaient continuellement. Une motivation religieuse ? Il s'agissait de reconquérir le tombeau du Christ tombé aux mains des « Infidèles » ; c'est probablement vraiment la motivation de Pierre l'Ermite, moine gyrovague et exalté, mais qui ne pense certainement pas à une stratégie spatiale, car on peut se demander quelle idée il pouvait se faire de la Palestine, et des pays et des mers à traverser ? Et quelle idée pouvait s'en faire Gautier Sans Avoir, un cadet frustré, qui espère bien se tailler un fief quelque part ? Et, politiquement et religieusement, au passage (au sens propre et au sens figuré !), on mettra plus tard la main sur des Chrétientés orientales plus ou moins en rupture avec l'Eglise latine, au détriment de l'Empire byzantin, qui disparaîtra un temps, et ne s'en remettra jamais pleinement.

En tout cas, le résultat est, du point de vue géographique, tout à fait intéressant. Les Croisés vont reconstituer, en Palestine et en Syrie (et à Chypre) le modèle féodal chrétien/occidental, mais les réseaux constitués seront strictement politiques et militaires ; les Croisés savent placer leurs points forts sur les lieux stratégiques (voir par exemple le site et la situation du Krak des Chevaliers), mais ne convertiront pas les populations musulmanes et fragiliseront même les Chrétientés orientales qui subsistaient.

On ne peut pas tout dire en une conférence qui dure une heure, mais les Croisades pourraient permettre d'évoquer les stratégies spatiales, voulues, explicites, conscientes, des Ordres militaires : les Templiers, les Chevaliers Teutoniques, avec leur rôle dans le Drang nach Osten, et l'Ordre de Malte, qui avait un ancrage territorial, et qui, aujourd'hui encore, accrédite des ambassadeurs dans certains pays...

Ouverture

Ainsi, toutes les progressions et régressions spatiales de l'Eglise catholique s'appuient au cours des siècles, sur des réseaux ou des surfaces, selon les cas. Cela n'a évidemment rien d'original, car tout pouvoir est intrinsèquement lié à des espaces, sur lesquels il s'exerce. Reste que l'Eglise catholique se veut un pouvoir spirituel, or toute son histoire montre que, le plus souvent, elle ne s'appuie pas seulement sur les âmes, mais également, et parfois surtout sur les corps, et donc sur les inscriptions spatiales des sociétés. De ce fait, elle peut avoir une forte visibilité à la surface de la Terre. Reste à débrouiller l'enchevêtrement des stratégies spatiales proprement religieuses avec les stratégies politiques, économiques et sociales ; de nombreux travaux historiques et géographiques le font ressortit en certains lieux, à certaines époques, mais un travail scientifique spécifique sur ce problème reste, me semble-t'il, à faire.

Bibliographe

Nouvelle Histoire de l'Eglise

Danielou Jean et Marrou René, tome 1, Des origines à Saint Grégoire le Grand
Knowles M.D., tome 2, le Moyen Age
Tüchle H., tome 3, La Réforme et la Contre Réforme
Rogier L.J. et Bertier de Sauvigny G. de, tome 4, Siècle des Lumières, Révolutions, Restaurations
Aubert R. et Rogier L.J., tome 5, L'Eglise dans la société libérale et dans le monde moderne
Editions du Seuil, 1963-1968

Nouvelle Histoire de la France Médiévale

Lebecq Stéphane, tome 1, Les origines franques (V°-IX° siècle)
Theis Laurent, tome 2, L'Héritage des Charles (de la mort de Charlemagne aux environs de l'an mil)
Barthélemy Dominique, tome 3, L'ordre seigneurial (XI°-XII° siècle)
Bourin Monique, tome 4, Temps d'équilibre, temps de rupture (1200-1350)
Demurger Alain, tome 5, Temps de crise, temps d'espoir (1350-1500)
Delort Robert, tome 6, La France et l'Occident médiéval (de Charlemagne à Charles VIII)
Editions du Seuil, 1989-1992
Concile œcuménique Vatican II, 4 tomes, Editions du Centurion, 1966
Nombreux articles dans les revues Etudes, Notre Histoire, l'Histoire, etc...
Abou Sélim, s.j., La « République » jésuite des Guaranis (1609-1768), et son héritage, Librairie Académique Perrin et Presses de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, 2002
Chadefaud Michel, Lourdes, un pèlerinage, une ville, Edisud, 1981
Chamussy Henri, « Religions dans le monde », in Bailly A., Ferras R., Pumain D. (dir), Encyclopédie de Géographie, Economica/F.I.G., 1992, pp.879-892
Clevenot M. (dir.), L'état des religions dans le monde, La Découverte/Le Cerf, 1987
Dainville, François de, s.j., La Géographie des Humanistes, Beauchesne, 1940
Eliade Mircea, Le sacré et le profane, Gallimard, 1965
Gaudemet J., L'Eglise dans l'Empire romain (IV°-V° siècle) T. III de l'Histoire du Droit et des Institutions de l'Eglise en Occident, 1958
Lacouture Jean, Jésuites, une multibiographie. T.1, Les conquérants. T.2. Les revenants. Le Seuil, 1991-1992
Leclercq J., Saint Bernard et l'esprit cistercien, Editions du Seuil, 1966
Lot F. et Fawtier R., Histoire des institutions françaises au Moyen-Age, tome 3 : Institutions ecclésiastiques, P.U.F., 1962
Minnerath Roland, Histoire des Conciles, Que Sais-je, P.U.F., 1996
Raffestin Claude, « Religions, relations de pouvoir et géographie politique », Cahiers de Géographie du Québec, n°76, pp.101-107, 1985
Valadier Paul, s.j., L'Eglise en procès, Calmann-Lévy, 1987

 

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