DIEU À L'USINE

Gracia DOREL-FERRÉ

IPR-IA Académie de Reims

Résumé

Article complet

Présentation du sujet

C'est un sujet apparemment connu : on sait que les patrons se sont appuyés sur l'Eglise pour obtenir la paix sociale. Mais cette évidence cache une multiplicité de situations. En fait, on ne maîtrise ni la chronologie, ni les manifestations, ni les variantes de cette composante historique essentielle. De plus, l'approche du sujet par l'analyse de l'espace est totalement inhabituelle. Aussi avons-nous choisi de réfléchir sur un petit nombre d'exemples que nous connaissons avec suffisamment de certitude quant aux dates, aux évolutions, aux lieux, la plupart sur notre terrain de thèse, dans la Catalogne intérieure, mais aussi en Champagne-Ardenne, où nous exerçons. On ne négligera pas quelques incursions dans d'autres pays industrialisés, soit de même religion, soit de religion différente, soit de religion multiple, sur des lieux désormais classiques pour les historiens du patrimoine industriel : New Lanark, en Ecosse, Grand Hornu et Bois du Luc en Belgique, Lowell en Nouvelle Angleterre. Modestie des objectifs, enfin : on se bornera à soulever des questions qui mériteraient une étude plus amplement approfondie.

Dès le départ, l'Eglise a été concernée, et même partie prenante. Face aux concentrations de travailleurs engendrées par l'industrialisation, et alors que les Etats considèrent qu'il n'est pas de leur ressort d'intervenir dans les propriétés privées, ce sont les gens d'église qui assurent les tâches d'éducation des enfants, les soins des malades, la prise en charge des personnes âgées, etc. Présente très tôt dans les quartiers ouvriers, l'Eglise été rapidement consciente de son rôle vis-à-vis des plus démunis à travers de personnalités comme Lammenais, en France, ou beaucoup plus tardivement en Catalogne, avec une grande personnalité comme l'évêque de Vich Torras i Bages. Elle a globalement combattu la nouveauté, jusqu'à la fin du XIX siècle, alors que parmi les rangs chrétiens apparaissaient des positions originales et fortes, comme celles de Léon Harmel, qui ont pu inspirer Léon XIII et son encyclique de Rerum Novarum. Mais il ne s'agit pas ici d'exposer une histoire de l'église face à l'industrialisation. Nous limitons notre propos à l'étude des villages ouvriers, où, du fait de leur éloignement et de leur vie autarcique, l'Eglise a non seulement joué un rôle mais marqué le paysage bâti de sa prééminence et de son action. Bref, au-delà des prises de positions officielles ou idéologiques, il s'agit de comprendre ce qui se passait dans les cités et les villages ouvriers où par la force des choses, les pouvoirs se distribuaient entre le patron ou son représentant, le directeur et le curé, toujours présent au sein de la communauté des fidèles. Les patrons, dès qu'ils créent une unité de production un tant soit peu importante, se tournent vers l'administration ecclésiastique pour bénéficier d'un service religieux et de services sociaux indispensables. En dehors des hommes et femmes qui travaillent effectivement dans l'entreprise, il faut aussi gérer ceux qui, hommes ou femmes et enfants, malades, vieillards, forment les catégories de célibataires ou de personnes seules, qui ne se situent pas encore dans le marché du travail ou sont hors de celui-ci. Suivant alors une alchimie jamais identique, les industriels équipent les cités ou les villages ouvriers, au fur et à mesure de leur développement, d'églises, de pensionnats (auberges pour célibataire), d'écoles, d'hôpitaux.. Poser la question de cette façon, c'est dépasser la simple analyse d'une politique paternaliste menée de concert avec les organismes religieux. Il s'agit d'analyser les facettes d'une véritable gestion des ressources humaines, comme on dirait aujourd'hui, qui peut atteindre des hauts degrés de raffinement. Que cela ait pu contribuer à la paix sociale, cela va de soi, mais notre propos aujourd'hui est de mettre en évidence le fait que cette « ingéniérie sociale d'inspiration patronale » s'inscrit dans l'espace, et qu'à son tour, cette spatialisation des oeuvres a un sens, nous donne des clés pour comprendre les relations sociales et les relations de travail. Enfin, l'analyse des cas permet d'établir une typologie variée: Dieu est présent suivant des modalités qui ne sont jamais identiques. Quelquefois même, il a déserté l'usine, mais le vide qu'il laisse est toujours rempli, on le verra, par un démiurge laïque, dont les traits évoquent ceux d'un père fondateur doublé d'un « dieu vengeur et rémunérateur ».

Dans tous les cas de figure, l'analyse de l'organisation spatiale, à travers les plans, est révélatrice. Ainsi, Crespi d'Adda, dans la vallée du Pô, entre Milan et Venise, l'un des villages ouvriers italiens les plus achevés, inscrit récemment au patrimoine mondial de l'Unesco : on y entre en passant obligatoirement entre la maison de maître, véritable château néo-Renaissance et l'église, de style néo-byzantin. Dans l'axe de la rue qui sépare l'usine de la cité ouvrière, on voit, tout au bout, dans la perspective, le cimetière, dominé par le mausolée des Crespi. Crespi d'Adda, village du textile, reçoit l'essentiel de sa structure dans les années 1880-1900, mais le concept, dirions-nous, est ancien. On y retrouve l'encadrement « banal » de la société ouvrière, de la naissance à la mort, et l'affirmation des pouvoirs économique et religieux qui est déjà en place dès le début du XIX siècle.

Ainsi, Bois-du-Luc, près de Mons, en Belgique Wallonne, est célèbre pour son habitat ouvrier orignal édifié dès les années 1840, un demi-siècle plus tôt, intégré dans une infrastructure élémentaire mais parlante. Les fameuses « carrées » d'habitation sont littéralement coincées entre l'espace usinier, dans lequel trône la maison du directeur, et l'hospice, qui pendant longtemps rassemble tous les services sociaux (hôpital, école, hospice). L'axe qui relie les deux pôles, celui du temporel et celui du spirituel est analogue a celui qui relie les pouvoirs et la destinés ouvrière à Crespi d'Adda. Cette situation, à savoir la présence et l'affichage du pouvoir économique et du pouvoir spirituel se répète souvent. Quelles modalités d'exercice de ces pouvoirs peuvent traduire ces répartitions spatiales ? Fonctionnent-ils ensemble ou y a-t-il une hiérarchie entre eux ? A terme, peut-on esquisser une sorte de typologie de ces relations inscrites dans l'espace ? La comparaison entre la France et l'Espagne est éclairante à ce sujet.

L'usine, « fille aînée de l'Eglise »

Prenons un exemple assez connu, en France, celui d'Arc-et-Senans : saline modèle, construite par l'architecte visionnaire C.N. Ledoux en 1774, non loin de Besançon, son architecture a été commentée à l'infini. Où priaient les ouvriers d'Arc-et-Senans ? (Entendons-nous bien, non pas la main d'œuvre, qui vivait à l'extérieur de l'usine, mais les artisans de métier logés sur le demi-cercle) Ils disposaient de la chapelle du directeur, vaste pièce indifférenciée qui se trouvait à l'étage de sa maison, située au centre névralgique de la saline. Encore n'étaient-ils admis qu'au bas de l'escalier, d'où ils entendaient l'office. La chapelle était au centre même du dispositif, mais associée au pouvoir économique. Ainsi, dès le début du concept usinier, en France, le pouvoir hésite dans la hiérarchisation des pouvoirs. La géométrie du site renforce les dépendances d'un côté, et de l'autre brouille les cartes- ou alors faut-il croire que le directeur, comme le souverain absolu, a tous les pouvoirs entre ses mains ? Faut-il voir dans cette confusion des pouvoirs un indicateur supplémentaire de l'interprétation française des rapports à l'Eglise ? Ou est-ce simplement le reflet de l'époque des Lumières, quand l'idée fait son chemin d'une structure religieuse utile pour encadrer le peuple ignorant et faible ? Cette subordination du spirituel au temporel sera alléguée par les révolutionnaires instigateurs de la constitution civile du clergé, les mêmes qui inspireront plus tard le Concordat napoléonien. Or on s'aperçoit que cette idée est reprise et mise en application par les patrons des usines, dans la logique d'une France concordataire.

Ainsi, dans les années 1880, à Troyes, à l'usine des Tauxelles qui appartenait à Hoppenot, l'un des plus grands entrepreneurs textiles de la ville, l'industriel cherche d'abord à encadrer les ouvrières en les groupant « sous la direction de surveillants vraiment chrétiens, prêchant la moralité par leur vie, plus encore que par leurs paroles ». Apparemment cela ne suffit pas, puisque à l'image de ce qu'il a vu dans le Nord, le patron fait aménager deux sorties distinctes, l'une pour les hommes et l'autre pour les femmes. Mais cela ne suffit pas encore. Pour éviter toute promiscuité, «  par les soins intelligents et actifs de M. l'abbé Brisson, une maison fut bâtie, contiguë à l'usine : sous son toit furent reçues de jeunes ouvrières, tribut de contrées encore chrétiennes, Alsace-Lorraine, Vosges, et en dehors des heures de travail elles y trouvèrent, sous la direction de religieuses vraiment zéléesi , une vie pure, un abri contre les dangers de la rue, d'in­nocentes recréations et les joies réconfortantes du Dimanche. Que de centaines de jeunes filles ont, depuis trente ans, dû leur préservation à cette institution modèle ! » Au delà de la phraséologie propre à l'époque, on s'aperçoit qu'une certaine confusion s'installe dans les lieux, l'usine intégrant des caractères religieux soit par la nature de l'encadrement, soit par la nature de son environnement.

Respect du dimanche, “l'interdiction absolue du Lundi par le groupement d'ouvrières d'élite confiées à de bonnes religieuses », complètent ces mesures, qui atteignent leur sommet quand Hoppenot décide de christianiser l'usine à l'image de ce qui s'est déjà fait à Monceaux, Val-des-Bois (c'est-à-dire Warmeriville, près de Reims, on y reviendra) et certaines usines du Nord. Pour cela il faut un local. Une salle, dans l'usine, est vite transformée en chapelle. « Mgr Cortet, secondant les vues si chrétiennes de notre père, (Monsieur Hoppenot) considérant que cette chapelle est d'utilité publique, qu'elle aidera les nombreux ouvriers de l'usine à remplir leurs devoirs religieux, envoyait, le 24 juin, toutes les autorisations nécessaires pour l'exercice du culte dans la chapelle des Tauxelles... Ce fut le Père C*** qui pendant le Carême de 1886 créa le courant vers le nouveau sanctuaire. Sa parole militaire et vive attira vite dans cette nef nombre d'ouvriers et d'ouvrières, entraînés au pied de l'autel par l'exemple des surveillants, des patrons et de leur famille (..)  Pendant la Semaine Sainte de 1886, près de 250 communions couronnent la retraite du Père. En mai de la même année, au sortir de l'usine, ouvriers et ouvrières, en grand nombre, passent par le sanctuaire et y chantent pendant son Mois les louanges de Marie. »

Il y a plus, lors de la maladie de l'épouse de l'entrepreneur, en 1884, « le curé de la Cathédrale, vrai père dans sa paroisse, fait son entrée dans l'immense salle (de l'usine) ; avec des larmes dans la voix il recommande la chère malade aux prières de la famille ouvrière ; un Christ est attaché â la muraille ; il étend au-dessus de ce peuple de travailleurs ces deux bras qui jadis ont travaillé, ces deux mains qui ont manié l'outil ; tous les fronts s'inclinent devant lui et tous les cœurs le prient de détourner l'affliction du foyer d'un patron aimé et respecté ». Le lieu de travail lieu des prières, c'est aussi ce que nous retrouvons dans un règlement intérieur des bureaux de la Compagnie des Mines de Béthune, daté de 1872, où l'article 3 spécifie que « Des prières seront dires chaque semaine dans le grand bureau. Les employés de bureau sont obligatoirement présents. »

L'usine proche de l'église jusqu'à se confondre avec elle, c'est probablement ce que signifie la chapelle de Clos-Mortier, à Saint-Dizier, dans un milieu jugé généralement moins perméable aux pratiques religieuses que le textile : celui des métallurgistes et des fondeurs. Détruite il y a peu, elle reste dans le souvenir collectif : on y allait, par obéissance, selon ordre et un rituel respectés.

Que l'église fasse partie du paysage usinier, on en a de nombreux exemples en Champagne-Ardenne. A Marnaval, non loin de Clos-Mortier, se dresse toujours l'église du village ouvrier, faite de laitier de fonderie reposant sur des colonnettes de fonte. Sur la place de Rimogne, dans les Ardennes, véritable village industriel né de l'ardoise, l'église présente sur les vitraux les outils du mineur. Mais non loin de là, à Pont Maugis, dans les Ardennes, où se crée à la fin du XIX siècle une véritable colonie ouvrière autour du textile, la famille fondatrice équipe très vite la petite cité, dont la physionomie est aujourd'hui encore très homogène, et consciente de son rôle, se fait représenter sur les vitraux de l'église, dans la chapelle du choeur.

Au Creusot, nous retrouvons tous ces aspects, à l'échelle d'une ville. En effet la religion accompagne tous les moments de la vie des creusotins et surtout des creusotines. Celles-ci sont confiées aux sœurs de Saint Joseph puis à l'école congrégationiste, dès 1837. Elles travaillent dans des ateliers séparés de ceux des hommes, et sont formées à préférer leur intérieur à l'extérieur. Objet d'une dévotion quasi mystique, la famille Schneider est élevée au rang de personnages de la Légende Dorée, et, nous la retrouvons sur les vitraux de l'église, à la place des saints personnages habituels. Cette position semblerait obscène pour des espagnols, chez qui pourtant l'église a joué un grand rôle. Au XX siècle, le parc des Schneider, contigu à l'église, s'ouvrait pour que les communiants et communicantes puissent s'y promener, une fois l'an.

C'est à Warmeriville, au Val des Bois, au nord de Reims, que la situation est la plus achevée, avec la mise en place du concept d'usine religieuse développé par Léon Harmel, dont chaque instant est placé sous l'invocation de la religion. Dès le début, Léon Harmel avait fait élever un oratoire dans l'usine (1861) et institué de multiples services sociaux dirigés par des religieux ou des religieuses : mission des Sœurs de Saint-Vincent de Paul ; instruction des ouvriers assurée par des jésuites ; orphelinat ; maison de famille (1864) ; aumônerie de l'usine (1867) ; oratoire capable de rassembler une centaine de personnes sur le terrain même de l'usine, jusqu'en 1870 ; écoles animées par les Frères de la Doctrine chrétienne : « Dieu venait se mettre à la portée des travailleurs ». A cette date, dans la seule chapelle de l'usine, on aurait enregistré plus de 6000 communions annuelles. Précisons que Léon Harmel s'était installé dans une région de faible tradition ouvrière, la vallée de la Suippe. Il avait fait venir des familles entières de sa région natale, les Ardennes, soigneusement choisies pour leur moralité et leur piété. Mais pour les ouvriers de Warmeriville, Harmel est le « bon père », il est l'image même du chef spirituel qui les conduit en pèlerinage à Rome. Il a d'ailleurs voué l'usine à Notre-Dame. La confusion des pouvoirs est du même ordre qu'au temps du directeur de la saline d'Arc-et-Senans.

En fait ces exemples illustrent une tendance forte en France : si la plupart des patrons s'appuient sur l'Eglise, c'est qu'ils y trouvent un soutien dans l'affirmation de leur légitimité patronale. Hoppenot considère lui-même que l'église est un service public, et s'il n'ajoute pas que le chef, c'est lui, il se comporte comme si cela était. La date ancienne des oeuvres sociales à caractère religieux au Creusot tendraient à insister sur une continuité du comportement patronal plus que sur une évolution de type « patronage-paternalisme » . Enfin, la confusion des espaces religieux et usiniers est une caractéristique qui semble être française, et qu'en tout cas nous n'avons pas retrouvé dans un autre pays catholique, de pratique beaucoup plus traditionnelle, pourtant : l'Espagne.

L'usine, « très chrétienne »

On ne prend certainement pas assez en compte toute la réflexion menée en Espagne au temps des manufactures. Celles-ci ont été nombreuses, d'architecture diverse, parfois inspirée par l'urbanisme colonial. Par contre, l'usine circulaire de Brihuega, dans la Mancha, le pays de Don Quijote, a une origine plus mystérieuse. Antérieure à Arc-et-Senans d'une bonne vingtaine d'années, elle serait due à des architectes italiens, disciples du grand Juvara, l'architecte de Turin. Serait-elle donc le prototype de l'usine circulaire qui a fait tant couler d'encre, au moins en ce qui concerne Arc-et-Senans et le Grand Hornu, en Belgique ? Son plan et son architecture laissent penser, en tout cas, qu'il s'agissait d'une construction exceptionnelle. Une allée triomphale où se répartissaient, de part et d'autre, les ateliers de préparation au tissage conduisaient à la rotonde où se faisait le travail « noble ». Des logements en rang abritaient les ouvriers. A l'intersection des deux rues ouvrières la petite église était comme un passage obligé, dans l'axe de l'entrée principale de l'usine. L'ensemble était dans un écrin de verdure : un magnifique parc à la française l'environnait.

On est au début de l'industrie, et on pense exceptionnel et luxueux (parc à la française, allée triomphale composée des logements en rang, décorations,) avant de penser efficace et pratique. A Brihuega, l'église, proche des logements, est petite mais distincte. Face à l'usine elle se positionne en partenaire, non en auxiliaire. Cette position ne varie pas au long duXVIII siècle et du siècle suivant.

Pouvoir assurer le service religieux est un impératif auquel personne ne songe à se soustraire. Lorsque les usines du bord de l'eau commencèrent à se multiplier le long des fleuves de la Catalogne intérieure, ce fut ce problème qui fut posé en premier. Ainsi, à Esparreguera, Miquel Puig, qui est en train d'édifier ce qui deviendra la plus importante colonie industrielle de Catalogne demande la permission aux autorités ecclésiastiques de redonner au culte la petite chapelle préromane qui domine l'usine et qui était, depuis des temps immémoriaux, désaffectée. Cela dit-il, pour éviter les longs déplacements aux résidents de la naissante colonie. Effectivement l'église d'Esparreguera se trouve à deux kms, et domine la vallée de 100 m, ce qui donne une idée de la pente. Nous sommes en 1850.

En 1892 on inaugure la nouvelle église de la colonie, située au milieu de l'agglomération, comme une bergère au milieu de son troupeau. A l'instar des autres colonies industrielles, elle est prévue pour accueillir toute la population ouvrière lors des services religieux du dimanche et des fêtes carillonnées. Elle domine la place où s'accomplissaient tous les actes de la vie de la petite communauté, qui atteint à cette date le chiffre, ce sera son maximum, de 1500 habitants. De par sa position élevée, car le terrain est en pente, l'église apparaît donc à l'observateur bien avant la maison du maître, ici relativement discrète. Les écoles étant situées de part et d'autre de l'église, et le curé, qui loge au-dessus de l'école des garçons, étant en même temps l'instituteur, son rôle était central: il connaissait toutes les familles qu'il entendait en confession et élevait les enfants. Il recevait son salaire de l'usine et toutes les dépenses de l'église étaient payées par elle: jusques aux fleurs dont l'épouse d'Antonio Sedó fleurissait l'autel étaient marquées dans la comptabilité de l'usine. Le curé était invité à la table des maîtres et du fait de sa position, il intervenait directement ou indirectement dans le fonctionnement de la cité ouvrière. Toutes les manifestations importantes avaient lieu sur le parvis, « la plaça », et non devant la maison des maîtres qui apparaît en retrait, avec une façade sobre et discrète, un peu à l'écart. Le jour de la fête du Corpus, le curé guidait les communiantes dans un parcours symbolique à travers l'usine qui serait un jour leur lieu de travail. Ainsi, le curé était un personnage-clé. Cependant, il ne relevait que de sa hiérarchie.

En 1895, à la Colónia Sedó, les soins étaient administrés par des religieuses, huit andalouses dominicaines mais rien dans l'espace ne rend cette préoccupation visible au XIX siècle. Au XX siècle, mais déjà vers les années 20, une petite pièce à l'entrée, dans le bâtiment de la direction, sert de local pour les consultations médicales une fois par semaine. Hormis cela, il n'y avait aucun équipement social digne de ce nom: pas d'hôpital, pas de maison de retraite, comme depuis longtemps à cette date, à Bois-du-Luc . Par contre, un cimetière avait été prévu par Antonio Sedó. Il avait acheté l'emplacement dans un lieu paradisiaque, non loin de l'établissement industriel, et l'avait fait construire avant de demander une quelconque autorisation, comme il faisait à l'accoutumée. Or, le ville d'Esparreguera, dont dépendait la colonie venait d'en faire construire un à grands frais et voyait avec terreur lui échapper une source importante de revenus et d'autorité. L'intervention auprès de la hiérarchie ecclésiastique donna raison à la ville, contre le patron, qui dut, finalement, s'incliner.

Au début du XX siècle, peu de colonies présentaient une politique sociale diversifiée dont l'espace puisse rendre compte. Même la Colónia Güell, qui s'est voulue cité modèle, dès le départ, doit sa renommée non à ses service sociaux, mais à son architecture. Par contre l'évolution de l'église a tout son sens.

Il s'agit, pour la Colónia Güell, d'une colonie récente, du début du XX siècle faite en deux temps, entre 1895 et 1910 d'une part et autour des années 20 d'autre part. A l'origine, les habitants de la colonie disposaient de la chapelle de l'ancienne ferme qui subsistait, entre l'usine et les maisons ouvrières. Un peu plus loin, dans l'angle névralgique que constituait la rencontre des deux axes principaux du village, face à l'usine, se trouvait le couvent des sœurs carmélites à l'étage du bâtiment qui faisait office de crèche et d'hôpital au rez-de-chaussée.

Dès 1910, toutefois, on commande à Gaudí une église d'un nouveau genre. Située dans un petit bosquet, sur une éminence, symétrique de l'usine par rapport au village, elle avait une double vocation : la partie inférieure, construite à la façon d'une crypte, était destinée à l'enseignement du catéchisme et aux conférences « de religion et de morale ». La partie supérieure devait être l'église proprement dite, avec le baptistère, la sacristie, la bibliothèque « et autres services propres à l'exercice du ministère religieux ». Cette église ne sera jamais terminée. Seule la crypte existe qui fait fonction d'église aujourd'hui. Précisons que ces conférences d'éducation populaire à destination des ouvriers, des hommes, étaient, antérieurement, prononcées par le directeur de l'usine. Là encore, l'étroite collaboration des pouvoirs économiques et religieux est à remarquer, tout comme l'implication de l'église dans les tâches organisationnelles.

La Colónia Güell est connue, surtout à cause de Gaudí, mais le projet d'encadrement religieux n'y est pas le plus abouti. Il n'en va pas de même de la Colónia Vidal, qui présente un cas à la fois curieux et emblématique de politique religieuse en direction de femmes, matérialisé dans l'espace. La Colónia Vidal est la plus récente des colonies du Llobregat. Fondée par une très ancienne famille d'artisans et industriels de la petite ville voisine de Sallent, elle correspond à un moment où la politique familiale est prise en main par un industriel audacieux et en même temps très religieux. Sa première initiative est de créer une pension pour ouvrières célibataires et une crèche à proximité de l'usine (années 30) mais rapidement, il envisage une structure de plus grande ampleur, qu'il place à un endroit stratégique, mais retiré et porte le nom de Maison de la Femme. Cette Maison de la Femme, terminée sous le franquisme, rassemble pour la première fois, une série de structures qui étaient éparses et qui n'avaient pas d'identité physionomique propre: le pensionnat de célibataires, les cours du soir pour les filles, avec l'enseignement ménager, la crèche et la garderie, l'école de fillettes, l'hôpital. A part les bébés et les malades, tout était en direction des filles et des femmes, en complément (ou en opposition?) avec les structures dédiées aux hommes et situées sur la place de la cité ouvrière. Un couvent de dominicaines cloîtrées avait en charge la Maison de la Femme, qui était physiquement composée d'une partie séculière, et d'une partie régulière. Dans le cloître, il avait deux lavoirs : l'un des deux était réservé au linge des malades contagieux. Le plan de la Colonia Vidal rend compte de cette structure qui n'est nulle part aussi bien achevée : lorsque l'on se promène sur les lieux, on a l'impression que la Maison de la Femme est retirée, à l'écart. Quand on regarde le plan on s'aperçoit qu'elle est l'exact symétrique de la Fondation ouverte sur la place, où se rassemblent toutes les activités de culture et de loisir en direction des hommes.

Ce soin porté à l'encadrement des femmes, qui connaît son paroxysme sous la période franquiste renforce ce qui a été dit précédemment. Il s'agit d'éduquer la femme dans ses devoirs de maîtresse de maison et de mère de famille, tout en lui faisant admettre sa condition d'ouvrière. La femme respectable est celle qui sort de l'usine pour aller directement chez elle sans s'attarder, pour s'occuper de son intérieur. Et au cas où il lui resterait du temps, la kyrielle d'associations patronales sous la houlette du curé ne lui étaient pas destinée : au mieux, pouvait-elle aller coudre avec quelques une de ses compagnes, dans un atelier dirigé par une femme experte et de moralité reconnue.

Ainsi, en Espagne, où le gouvernement central n'a jamais su s'imposer, c'est la structure de l'Eglise qui est la seule administration présente partout et qui fonctionne comme telle : en hiérarchie et en réseau. En se taillant une place considérable dans les villages ouvriers catalans, et en faisant plier le patron quand celui-ci était trop entreprenant sur des prérogatives qu'elle estimait siennes, l'Eglise occupait une place laissée vide. Loin de produire un Léon Harmel, à l'origine de syndicats chrétiens, qui ont plutôt embarrassé, dans un premier temps, la hiérarchie ecclésiastique en France, le patronat catalan a produit des dévots, comme Güell, le mécène de Gaudi, tout entier dévoué à une structure qui avait comme mérite essentiel de ne pas perturber l'ordre établi, et même de contribuer à le maintenir.

Des pluralités de situations

Les deux cas de figure que nous venons d'évoquer traitent de pays à domination catholique. Quelle était la position et le rôle de l'Eglise en pays protestant, quand, de ce fait, il était rare que la religion d'obédience du patron fut identique à celle de ses ouvriers ? Que se passait-il lorsque le patron était agnostique ou libre-penseur ? C'est le cas de New Lanark, le modèle et l'archétype de la colonie industrielle, tant par la date, la physionomie, la source d'énergie, la façon dont les problèmes humains ont été posés et résolus.

Un rappel rapide des faits: à la fin du XVIII siècle, Robert Owen, qui a fait son expérience dans la naissante Manchester, se rend en Ecosse, visite New Lanark alors dirigé par Richard Dale, épouse la fille de ce dernier et devient le patron d'une entreprise qu'il refond totalement. Il réussit à créer une des plus grandes usines de son temps, en grande partie grâce à une politique sociale d'avant-garde et des techniques de direction de groupe d'une grande modernité. En 1800, New Lanark fonctionne suivant ce qu'Engels nommera le socialisme utopique; on accourt de toute l'Europe pour voir le système gestionnaire et le système éducatif qui permettent un fonctionnement idéal et des rentrées d'argent conséquentes. Owen est au sommet de sa fortune et de sa célébrité. On remarque cependant que son usine fonctionne sans Dieu, car Owen, n'a voulu imposer aucun culte, aucune religion. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'une église sera construite. Encore se confond-elle dans la masse des immeubles de logement. Le lieu de réunion créé par Owen est la Maison de formation du Caractère, sorte de centre d'enseignement et de cours du soir en même temps que lieu de formation professionnelle. C'est là où se disent les prières, et elles sont toutes les bienvenues, quelle que soit la secte.

Un demi-siècle plus tard, Godin est un autre entrepreneur sans Dieu: il laisse la liberté de culte à ses ouvriers, mais pour lui, il professe haut et fort sa libre-pensée et s'adonne au spiritisme. Pas d'église au Familistère de Guise, donc, le lieu de réunion étant le théâtre, d'où Godin interpelle les foules. La scène du théâtre est le prône de cette nouvelle « ecclesia ». Dans l'un et dans l'autre cas, il y a sacralisation de l'entrepreneur, véritable Dieu de la Cité. Dans l'un et dans l'autre cas il y a formation d'une communauté distincte dont les pratiques culturelles tranchent sur celles de son environnement. Il est probable que l'adhésion des ouvriers à cette liberté spirituelle, au début, allait de pair avec la conscience de former partie d'une nouvelle société, plus moderne, plus ouverte que la société paysanne souvent misérable dont ils étaient issus.

Ces quelques remarques n'épuisent pas la question: ainsi la Nouvelle-Angleterre, l'une des régions du monde le plus précocement industrialisées présente une autre variante. Au départ, les industries textiles emploient les filles de la campagne, les mill girls. Mais il n'est pas question pour elles de montrer une quelconque liberté de moeurs : elles sont accueillies dans des pensionnats à l'architecture caractéristique, et sont astreintes à un mode de vie quasi monacal. La main d'œuvre féminine de la campagne ne suffisant plus aux besoins croissants de la production, on fait appel, dès le premier tiers du XIX siècle aux canadiens français. Ils sont catholiques alors que leurs employeurs sont des quakers protestants. L'église des villages et des cités est de taille modeste, et semble être plus une concession faite par le patron qu'un moyen, pour celui-ci, de tenir la population ouvrière en respect. A Eindhoven, au début du XX siècle, l'entrepreneur, faute de main d'œuvre, importe une colonie protestante en pleine région catholique. Celle-ci se distingue toujours dans le paysage urbain par son architecture et ses édifices religieux modestement fondus dans les façades des rues

Conclusion

Reprenons : les entreprises, dès le début, avec des modalités différentes, s'associent aux représentants des religions qui les concernent, eux ou leur population ouvrière, dans le but de répondre à certains besoins fonctionnels d'un groupe (enseignement, service social, soins religieux) et obtenir de ce fait une paix sociale nécessaire à la bonne marche de l'entreprise. Les initiatives sont relativement peu nombreuses ou peu différenciées dans la première moitié du XIX siècle mais deviennent de plus en plus sophistiquées, du fait de l'expansion de l'industrie et des concentrations de main d'oeuvre que cela suppose. De vraies réussites culturelles sont à mettre à leur actif, dans la mesure où ce n'est qu'à partir de la deuxième moitié du XX siècle que les Etats prendront pleinement en charge les domaines du logement, de l'éducation et de la santé. Mais les implications fortes des églises se sont souvent retournées contre elles : elles ont été accusées d'avoir fait le travail du patron contre l'ouvrier et d'avoir, dans certains cas, la responsabilité d'antagonismes meurtriers , comme lors de la guerre civile en Espagne.

Tout cela est connu, mais ce qui apparaît comme un apport de cette analyse spatiale, c'est, au delà de la variété des situations, l'évidente politique menée en direction des femmes. Les arguments avancés sont partout les mêmes : la femme est le pilier de la stabilité familiale, sa solidité garantit celle du foyer. L'analyse du fait catalan permet d'aller un peu plus loin. Dès le XIX siècle, mais surtout au XX (mais il faudrait approfondir l'analyse en liaison avec les événements contemporains,) le travail des femmes apparaît non seulement comme une nécessité économique mais aussi comme une menace : le salaire les rend socialement indépendantes ; l'expérience du travail les rend moralement critiques. Dans le textile où les femmes étaient la main d'oeuvre la plus nombreuse, le problème de leur émancipation est latent d'où l'alliance objective entre l'Eglise et hommes, qu'ils soient patrons ou ouvriers. C'est ce qu'exprime de façon forte une construction telle que la « casa de la dona ».

L'espace de la religion dans les colonies industrielles est un indicateur précieux , au temps où les modes de production avaient privilégié les concentrations humaines dans les villes ou en pleine nature. Cependant, l'espace, comme l'architecture, n'est pas tout : il est ce qu'en font les hommes, à un moment donné, dans un contexte donné. Il suffit que les paramètres changent, et alors l'espace n'a plus qu'une signification fossile, que plus rien ne peut réactiver. Les désindustrialisations ont dépouillé les anciens lieux de production, et très souvent, les anciens villages industriels ont été désertés. Aujourd'hui, l'église de la Colonia Sedó sert d'entrepôt, seul usage que lui permet son grand volume, elle ne domine plus rien sinon le vide d'une place livrée à la spéculation des promoteurs immobiliers. Dieu a déserté l'usine, et une page de l'histoire est tournée.

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Notice bibliographique:

Il faut insister sur le fait que ce qui précède n'est qu'une ébauche, dans l'attente d'une étude plus approfondie.

Peu ou pas d'ouvrages traitent le sujet sous cet angle. On se réfèrera à l'importante bibliographie rassemblée par Jacques-Olivier Boudon et Christophe Charle dans le Bulletin de l'Association des professeurs d'histoire-géographie, n°375 juillet-août 2001 pour la question d'agrégation « Religion et culture dans la société et les Etats européens de 1880 à 1914, Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni dans leurs limites de 1914 ». Cependant, une fois de plus l'histoire de l'Espagne est délaissée et sa connaissance rendue d'autant plus difficile que peu d'ouvrages des historiens espagnols sont traduits en français. Se reporter à ma thèse :

Dorel-Ferré, G. Les colonies industrielles en Catalogne, le cas de la Colónia Sedó d'Esparreguera , Editons Argument, Paris, 1992

En ce qui concerne la dimension comparative, voir :

Dorel-Ferré,G. (dir) Villages ouvriers, mythe ou réalités, N°24-25 de la revue l'Archéologie industrielle en France, CILAC, 1994

Les références à la Champagne-Ardenne, doivent beaucoup à Denis McKee et à son travail dans :

Dorel-Ferré, G. et McKee, D. Les patrons du Second Empire en Champagne-Ardenne, sous presse.

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