"AIRES ET FRONTIÈRES RELIGIEUSES EN AFRIQUE"

L'AFRIQUE COMME MODÈLE D'UN NON-DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

Table-ronde organisée par Roland POURTIER, Géographe, Université Paris I
animée par Jean-Christophe VICTOR, Journaliste, Directeur du Laboratoire d'Études Politiques et Cartographiques
avec Christian COULON, Institut d'Études Politiques Bordeaux
Élisabeth DORIER-APPRILL, Université de Provence
Intervention de Jean Pierre DOZON, Directeur d'Études, École des Hautes Études en Sciences Sociales

Avant de parler d'Afrique et de ses nouvelles frontières religieuses, je voudrais d'abord rappeler qu'un diagnostic fut porté, il y a déjà pas mal de temps, sur la place des religions ou du religieux au sein des sociétés contemporaines.

Ce diagnostic consista à dire que, compte tenu du rôle grandissant qu'y remplissent la science et la technique, conjointement à des processus de régulations sociales et politiques de plus en plus rationalisées, démocratisées et laïcisées, les religions n'y occuperaient plus qu'une place mineure, réduite à la sphère privée et aux choix individuels. Nous serions donc pris, dans un vaste mouvement de "désenchantement du monde", suivant la formule du grand sociologue Max Weber. Cependant, aujourd'hui, alors que le monde est précisément monde ou, plutôt, en train de se mondialiser comme jamais, on a le sentiment que ce diagnoctic, qui avait l'air de caractériser la modernité, a peut-être été porté trop vite, qu'il y avait même en lui quelque illusion sur la capacité de la science, du rationnel ou de la démocratie, à reléguer au second plan sentiments, besoins ou appartenances religieuses. Est-il besoin d'évoquer ici les fondamentalismes ou les intégrismes de tous bords associés à de forts mouvements identitaires, la multiplication de ce qu'on appelle en France des sectes comme si précisément il y avait péril en la laïcité, ou encore l'affirmation par quantité de gens instruits d'un besoin de recherche spirituelle?

Mais, dans cette affaire, je voudrais surtout indiquer que l'expression "désenchantement du monde" constitue en réalité une bien curieuse formule, qu'en guise de monde elle ne faisait référence ou, plutôt, auto-référence, qu'au seul monde occidental, très précisément européen. Cette expression a donc été marqué par un fort européano-centrisme, comme si le monde n'était pensable qu'à partir de ce seul continent qui a peut-être illusoirement cru que ses "Lumières" pouvaient valoir pour l'ensemble de la planète. Or, ce qui est assez remarquable c'est qu'au moment même où l'expression "désenchantement du monde" commença à se répandre, en même temps que la célèbre "mort de Dieu" de Nietzsche, c'est-à-dire au début du 20° siècle, l'Europe était en train de présider à un épisode important de la mondialisation, par l'entremise d'empires coloniaux qu'elle s'était constituée au siècle précédent, tout particulièrement en Afrique. Tout se passa donc comme si nos penseurs ou nos analystes occidentaux, philosophes ou sociologues, et alors même qu'ils prétendaient rendre compte de l'évolution du monde, avaient instauré une frontière épaisse et durable entre, d'un côté, ce qui était les places fortes du monde, les puissances européennes, et, de l'autre, ces régions lointaines comme l'Afrique que ces puissances avaient colonisées et entendaient civiliser, mais qui leur paraissaient malgré tout hors du monde, hors du vrai monde qu'elles affirmaient incarner au plus haut point.

Alors, bien sûr, on peut, de prime abord, comprendre pourquoi elles procédèrent de la sorte. L'Afrique ne représentait-elle pas, même colonisée, l'antithèse du monde européen, pétrie qu'elle lui semblait être de magie, de religions primitives, de formes élémentaires de la vie religieuse, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du sociologue Durkheim? Culte aux ancêtres, croyances en une kyrielle d'esprits et de divinités, représentations sorcellaires, tout ceci prenant forme dans des objets sacrés collectifs et individuels, autrement nommé fétichisme ou animisme, et tout ceci s'accomplissant dans une multiplicité de rites et d'activités sacrificielles. Et, mises à part les entreprises d'évangélisation menées conjointement à la colonisation par les missionnaires, il n'y avait guère aux yeux des Européens que l'Islam, présent de très longue date en Afrique, du moins dans ses régions septentrionales, pour mettre un peu de lois et d'ordre transcendant dans cet univers touffus d'archaïsmes magico-religieux. Cependant, le monde européen aurait dû être bien plus intrigué qu'il ne l'a été par d'autres phénomènes religieux qui surgirent dans le sillage de ses entreprises coloniales. Il s'agit en l'occurrence de prophétismes qui apparurent dans de nombreuses régions d'Afrique dès le 19° siècle et qui, sans se soucier des séparations que les savants occidentaux faisaient entre magie et religion, entre monothéisme et paganisme, inventèrent des formes religieuses hybrides, pour tout dire de nouvelles religions dans lesquelles était présente ou représentée celle des missionnaires européens (christianisme catholique et protestant), mais dans lesquelles également étaient reconduites tout ou partie des visions du monde et des activités cultuelles africaines: cultes des ancêtres, cultes anti-sorcellerie, cultes de fécondité, cultes thérapeutiques, etc.

Alors, à propos de ces prophétismes je me contenterai d'apporter trois précisions importantes.

1° Par leur multiplication tout au long du 20° siècle, on en a dénombré plusieurs milliers, ces prophétismes ont participé, en même temps que les Eglises catholique et protestantes, à la christianisation de l'Afrique, puisqu'un certain nombre d'entre eux sont devenus à leur tour des Eglises officielles, avec leurs édifices, leur clergé, leur théologie, etc. Autrement dit, alors même que l'on parlait pour l'Europe de désenchantement, voire de déchristianisation, et bien en Afrique on assistait en quelque sorte au mouvement inverse, et cela d'autant mieux que l'islam gagnait aussi du terrain au cours du siècle, notamment au travers de l'activité prosélyte de plusieurs grandes confréries.

2° Ces prophétismes ont été des analyseurs ou des révélateurs de la modernité africaine, plus précisément d'une modernité assez chaotique, coloniale puis post-coloniale, par rapport à laquelle ils se sont efforcés d'interpréter et de réguler les tensions entre l'ancien et le nouveau, notamment entre univers villageois et monde urbain, entre contraintes familiales et aspirations individuelles, les tensions également entre pouvoirs blancs et pouvoirs noirs. Par exemple ils n'ont cessé, presque obsessionnellement, de vouloir interpréter cette puissance blanche qui s'est manifestée tout au long du 20°siècle par une multiplication d'innovations technologiques (chemins de fer, voiture, téléphone, avion, etc.); des innovations qui ne pouvaient à leurs yeux que recéler une force cachée, une divinité supérieure ou, comme l'ont dit certains prophètes africains de ma connaissance, une bonne sorcellerie (différente donc de la sorcellerie plutôt mauvaise des Africains). L'intéressant ici, c'est qu'ils ont en quelque sorte bousculé les frontières entre colonisateurs et colonisés, non seulement parce qu'ils se sont à leur manière approprié le christianisme, mais aussi parce qu'ils ont porté leur regard, non sans quelque acuité, sur la puissance dominante qui l'avait importé.

C'est pourquoi l'on peut comprendre, et c'est ma 3° remarque, qu'en occupant le terrain des tensions entre plusieurs mondes, ils aient souvent joué des rôles politiques ou, plutôt, qu'ils n'ont cessé durant les période coloniale et post-coloniale d'imprimer leur marque sur les processus d'émancipation comme sur les modes de gouvernement des Etats africains, rendant ici encore singulièrement floues les frontières entre politique et religion, à l'image de certains chefs d'Etats africains réputés détenir une grande puissance charismatique.

Je dirai au total que les prophétismes ont participé tout au long du 20° siècle à l'édification en Afrique d'un grand théâtre religieux baroque où il y eut, certes, compétitions et tensions entre ses multiples composantes, entre cultes traditionnels et prophétismes, entre ceux-ci et les Eglises chrétiennes importées, entre sphère musulmane et non-musulmane ou entre confréries musulmanes elles-mêmes, mais au sein duquel une sorte de principe d'accumulation et de co-présence l'a emporté sur toute soustraction de l'une ou l'autre de ces composantes. Et plus que de participer à ce grand théâtre, les prophétismes en ont été un excellent modèle puisqu'en eux-mêmes, par de subtils syncrétismes, ils ont additionné références cultuelles traditionnelles et références chrétiennes, voire parfois musulmanes. A quoi j'ajouterai, pour prolonger mon propos introductif, qu'à ce compte, parler comme on l'a fait longtemps d'un désenchantement du monde était pour le coup aller un peu vite en besogne, car si ce monde avait été pensé comme davantage planétaire, incluant particulièrement l'Afrique, et non simplement au travers du prisme européen ou occidental, alors on aurait certainement nuancé le diagnostic.

Mais on pourait d'autant mieux nuancer ou réviser le diagnostic que depuis une bonne dizaine d'années, depuis que la mondialisation s'est accélérée avec la fin de la guerre froide et que l'Afrique dans ce contexte a connu des crises et des tragédies particulièrement graves, ce théâtre baroque africain a pris une ampleur bien plus grande en bousculant d'autres frontières, tout en évoluant sur des pentes bien plus conflictuelles qu'auparavant.

D'abord, il est assez remarquable que parmi ces prophétismes apparus tout au long du 20° siècle et qui ont donné naissance à des Eglises officielles, à des Eglises nationales, ivoirienne, ghanéenne, béninoise, nigériane, congolaise, etc., certains d'entre eux ou certaines d'entre elles sont devenues également des Eglises transnationales. Et elles le sont devenues non seulement en Afrique, passant allègrement les frontières des Etats, mais aussi, bien au-delà, en s'implantant tout particulièrement en Europe et aux Etats-Unis. C'est tout particulièrement le cas de l'Eglise du Christianisme Céleste fondée en 1947 par un prophète nigérian et qui est aujourd'hui, non seulement implantée dans les pays africains avoisinants, mais aussi aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en France, etc. Cette expansion d'Eglises africaines hors du continent est bien sûr étroitement liée à l'immigration africaine vers les pays du Nord; mais, dans l'optique de ces Eglises, il ne s'agit pas seulement de s'implanter au sein de la diaspora africaine, il s'agit aussi d'exister en tant qu'Eglises chrétiennes à vocation universelle et donc de fidéliser des Occidentaux, ou d'autres, en quête de nouvelles offres religieuses. Autrement dit, l'histoire est ainsi faite que l'Afrique, qui avait été largement exclue de la vision qu'on s'était donné de l'évolution du monde, y est aujourd'hui bien présente et oblige certainement à corriger cette vision, spécialement sur le plan religieux.

Mais il y a un autre phénomène très important qui est également consécutif de la fin de la guerre froide et de l'accélération de la mondialisation et qui, à son tour, bouscule pas mal de frontières, mais sur un mode parfois plus inquiétant. Il s'agit des mouvements pentecôtistes, d'origine fréquemment anglo-saxonne mais pas seulement, qui, tout en étant implantés de longue date en Afrique comme les Assemblées de Dieu, ont connu depuis récemment un développement sans précédent.

Comme pour les prophétismes, je me contenterais de souligner quelques points importants.

Premièrement, et à l'instar précisément de prophétismes devenus Eglises africaines internationales, des mouvements pentecôtistes, qui ont été au départ initiés par des Occidentaux, par des pasteurs américains notamment, sont devenus, non seulement des Eglises africaines nationales, mais des Eglises internationales avec leurs succursales installées en Europe et aux Etats-Unis. Le Ghana et le Nigeria sont deux pays tout particulièrement exportateurs d'Eglises pentecôtises africaines.

Mais, deuxième observation, l'Afrique d'aujourd'hui est aussi et surtout le réceptacle de nouvelles Eglises pentecôtistes provenant de l'extérieur qui concurrencent de plus en plus les Eglises établies (catholique, protestante, prophétique); à l'exemple de l'Eglise Universelle du Royaume de Dieu, véritable multinationale pentecôtiste d'origine brésilienne qui s'est implantée, depuis à peine dix ans, dans une bonne quinzaine de pays africains en rachetant les grandes salles de cinéma de quartier et en les affublant de son très suggestif mot d'ordre "Arrêtez de souffrir".

Troisième observation, cette fois-ci plus analytique, ces Eglises pentecôtistes, qui se veulent souvent des Eglises de la prospérité, participent assez bien au mouvement de libéralisation économique qui a conduit à l'affaiblissement des Etats africains (à ce qu'on appelle les dérégulations étatiques) et qui a entrainé un accroissement sans précédent de la pauvreté; c'est ce que révèle tout particulièrement le fait qu'elles s'occupent de scolarisation, de prises en charges sanitaires, qu'elles crééent des associations humanitaires, tout choses qui montrent qu'elles sont en train de suppléer aux carences des Etats en jouant tout à la fois le rôle d'opérateurs économiques privés et de gestionnaires des problèmes sociaux.

Mais, quatrième observation, celle-là en effet un peu plus inquiétante, ces nouvelles Eglises pentecôtistes, qui se veulent des Eglises vivantes et prosélytes au sein desquelles l'Esprit-Saint est censé distribuer ses dons et ses miracles, sont aussi des Eglises qui se réfèrent constamment au Diable ou aux puissances démoniaques. Et, si elles s'y référent pour délivrer ou pour exorciser les gens de leurs malheurs ou de leur pauvreté, elles les utilisent aussi pour parler avec hostilité d'autres religions, comme l'Eglise catholique réputée idôlâtre et, surtout, comme l'islam qu'elles dénoncent comme faussement monothéiste et dont elles cherchent à détourner les fidèles. A ce compte, on peut craindre que ces pentecôtismes, qui veulent ainsi en découdre avec le mal, n'influencent ou ne participent à des processus d'affrontements ethnico-religieux dejà bien entamés.

Il y aurait bien sûr beaucoup d'autres choses à dire sur cette importante vague pentecôtiste que connaît actuellement l'Afrique. Mais je voudrais maintenant conclure de la manière suivante. Incontestablement cette prolifération religieuse qui n'est pas nouvelle, mais qui est de plus en plus accentuée en Afrique, est à mettre en rapport avec la situation désastreuse que connait aujourd'hui le continent, sur le plan économique, politique, mais aussi sur le plan épidémiologique avec des pandémies de sida et d'autres mortelles pathologies ainsi qu'un manque d'accès aux médicaments qui peuvent expliquer bien des quêtes religieuses ou des croyances au diable. Pour autant, l'Afrique fait bel et bien partie du monde, de la mondialisation en train de se faire, quels que soient les avis négatifs qui sont portés sur elle. En disant cela je veux simplement souligner que ce qui se passe sur le plan religieux en Afrique ne la concerne pas uniquement, ne l'enferme pas dans un univers à part. Non seulement, comme je l'ai dit, parce que l'Afrique exporte certaines de ses propres Eglises ou de ses propres confréries dans les pays du Nord, ou parce qu'elle constitue une terre de prédilection pour des nouveaux conquérants de la foi venant d'outre-atlantique, mais aussi et, peut-être surtout parce que que cette prolifération religieuse et les tensions qu'elle génère en Afrique même sont directement en relation avec les interrogations et les menaces en tout genre (écologique, sanitaire, identitaire, terroriste, militaire) qui semblent précisément obscurcir l'avenir du monde ou, comme depuis le 11 septembre de l'an dernier, lui donner l'aspect d'un théâtre de lutte entre le bien et le mal.

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