LES SITES INTERNET : LIEUX DE POUVOIR ?

Conférence-débat organisée par l'Association Française de Géographie

avec François JARRAUD, Animateur du site le Café Pédagogique
Pascal FRANÇOIS, IUFM Créteil
Yves GUERMOND, Géographe, Université de Rouen
Gilles FUMEY, Géographe, Université de Paris-Sorbonne, Président des Cafés géographiques (Paris)
Pascal JACQUEMOND, Inspecteur Pédagogique Régional de Grenoble

Compte-rendu : M.F. BACUVIER

L'existence de sites internet spécialisés et de listes de diffusion géographiques posent un certain nombre de questions. Pascal François (IUFM de Créteil) qui propose cette table ronde au nom de l'AFDG les rappelle : Quel savoir géographique est mobilisé ? Quels sont les acteurs ? Comment se fait l'articulation entre l'institution éducation nationale et les initiatives privées ? Qui a la responsabilité de l'expertise des informations ? Les nouvelles communautés modifient-elles les situations d'apprentissage ? Internet est-il un élément de modernisation des pratiques ?

Patrick Lucas, webmestre du site histoire-géographie de l'académie de Grenoble, pense qu'il est détenteur d'un pouvoir en organisant le site comme il l'entend. Ce pouvoir est limité cependant par un certain nombre de contraintes : les séquences pédagogiques proposées ne peuvent etre accompagnées des documents pour des problèmes de droits. Par ailleurs la multiplicité des sites rend sans doute difficile la recherche d'informations didactiques. Il y a peu de mutualisation, peu de coordination entre les sites (académiques, IUFM, SCEREN &)

Pascal Boyries (Clionautes, académie de Grenoble), à travers une étude de plusieurs sites académiques, expose sa vision des " acteurs " : le ministre, le recteur , les IA-IPR, le webmestre, les enseignants, les élèves, les parents. Comment tous ces acteurs apparaissent-ils sur la page d'accueil des sites académiques ? L'analyse de douze sites montre clairement la grande diversité des logiques : le nombre d'entrées varie beaucoup (de 6 à 17), un seul site a une entrée élèves. Les IA-IPR n'apparaissent pas toujours de façon explicite, l'entrée sur les programmes n'est pas toujours lisible. Un rapide sondage réalisé dans la semaine qui précède montre que, pour les programmes, les enseignants sondés vont aller sur le site du BO autant sinon plus que sur le site de leur académie.

Louis-Pascal Jacquemond, IA-IPR de Grenoble, rappelle que les orientations sont données par les IA-IPR. Mais les site académiques répondent à une double logique : une logique verticale (instructions officielles, programmes, informations nationales ou académiques &) et une logique de mutualisation des pratiques. Quels sont les utilisateurs des sites ? D'une part, les utilisateurs " innocents ", enseignants de fraîche date, à la recherche de réponses à leurs problèmes, puis les visiteurs " inspirés " qui ont une réflexion didactique et sont attirés par la rapidité et l'accessibilité. C'est le public le plus large. Enfin, on retrouve les membres des cercles étroits de la didactique, formateurs et IA-IPR qui ont des pratiques de connivence. Un des problèmes est sans doute le manque de lisibilité des contributions : tout ce qui se trouve sur un site académique n'est pas nécessairement labellisé.

Gilles Fumey évoque les sites comme H-français, les cafés géographiques, les Clionautes qui sont selon lui des contre-pouvoirs. Rien n'est institutionnel, mais la volonté est de valoriser le potentiel d'information et d'échanges offert par internet. Ainsi le site des cafés géographiques diffuse les compte-rendus des cafés : il s'agit de questions grand public que l'on pose aux géographes (la météo, les catastrophes naturelles &), qui ont fait l'objet d'un débat dans un des cafés géographiques en France. 220 débats sont sur internet et certains sont téléchargés des milliers de fois, ce qui rapproche la diffusion de ces textes d'une revue universitaire!! Certains sites comme cybergéo produisent de l'écrit qui n'est pas de l'écriture web . L'atomisation des sites est un réel problème. Une coordination est à imaginer.

Des débats animés ont lieu sur ces sites : à la suite de l'article du Monde sur les IUFM, la discussion a été très vive mais intéressante.

Les sites internet qu'ils soient ou non institutionnels, s'adressent à une minorité d'enseignants, mais qui sont de plus en plus nombreux. Il est certain que les IUFM sont dans l'ensemble en retard, même si Lyon a mis en place un espace Didactice

Yves Guermond pense que les sites pourraient fournir des outils géographiques pour les non-géographes. Ainsi le site intercarto.com fournit des fonds de cartes. Les demandes sont assez basiques : le découpage départemental de la France par des internautes d'Amérique latine &Il y a aussi des demandes commerciales, comme l'aire d'attraction d'un commerce. Il est vraisemblable que les demandes vont se complexifier.

Il faut mener une réflexion sur la production de géographie pour les non-géographes.

Quelle est la place des éditeurs ?

Ils aimeraient sans doute prendre le pouvoir, mais la gestion professionnelle d'un site est très coûteuse et bien aléatoire pour l'instant. Le cartable électronique est du papier scanné. La modernité est totalement factice. Les conseils généraux et régionaux dans le cadre de la décentralisation prennent une place grandissante, mais il faudra etre attentif à la place de l'Education nationale.

Où trouver des adresses de sites internet ? Mappemonde, Historiens et géographes en proposent. Le site www.afdg.org en cours de réorganisation peut aussi etre un lieu d'information et de débat.

CHRONIQUE INTERNET 381 : http://aphgcaen.free.fr/chronique/aphg381.htm

CONCLUSION : Sites Internet spécialisés et listes de diffusion, nouveaux lieux de pouvoir ?

A cette question posée par l'AFDG, lors d'une table ronde organisée à Saint Dié , la réponse est simple, à condition d'écarter les arguments corporatistes et les préjugés pro ou anti-modernistes : si le pouvoir réside dans la capacité de décider les grandes orientations, de financer leur mise en application, de nommer les responsables, alors Internet n'est ni un lieu de pouvoir, ni un lieu de contre-pouvoir.
http://xxi.ac-reims.fr/fig-st-die/default.htm  

Au contraire, Internet dépend étroitement des vrais lieux de pouvoir, des représentations et des intérêts des décideurs, de leurs stratégies. Trois exemples révélateurs :
 . Les tarifs d'accès aux hauts débits excluent toute une partie de la population, et les déboires récents de la " nouvelle économie " (et de France-TÉlécom) ne vont pas inciter à effacer ce blocage.
 . Le spamming (les messages non désirés dont l'émetteur a verrouillé le serveur de courrier) illustre ce que les américains appellent la logique du push, celle qui sert dans le démarchage par téléphone ou dans les médias de masse : le public ne peut que zapper ou rester passif.
 . Enfin, la " civilisation du rapport " encombre le réseau, sous la forme de fichiers au format pdf. Dans cette transposition de règles importées de l'édition traditionnelle, les auteurs ignorent généralement les attentes des utilisateurs, oublient leurs conditions de travail (images de 800 ko pour des liaisons par modem à 10 ko/s, fichiers de 1,6 Mo pour des disquettes de 1,44 &), et refusent d'exploiter les spécificités d'Internet (liens hypertexte) dans des productions dont la justification est avant tout administrative.

Internet est de plus en plus marqué par les rivalités de pouvoir qui accompagnent les mutations actuelles de l'éducation. Deux exemples significatifs : l'enseignement secondaire, l'université.

Pour l'enseignement secondaire, dans la table ronde, plusieurs intervenants ont analysé les relations entre sites personnels et sites institutionnels.

Les 165 sites personnels recensés par Gilles Badufle prolongent la démarche des pionniers bénévoles, souvent issus de la formation continue, dont les sites insistaient sur la mise en activité des élèves, et prenaient en compte les spécificités d'Internet. Un réseau humain toujours très efficace, mais qui se heurte aujourd'hui aux difficultés de mise en place de la mutualisation.

Les sites académiques " actifs " confirment l'importance du travail réalisé par les équipes décentralisées. Deux exemples, parmi beaucoup d'autres : la Durance à Aix, le travail de nos collègues nantais. La table ronde a souligné le fonctionnement paradoxal de ces sites : ils vantent la coopération, mais dépendent de l'Inspection ; ils sont académiques par leur mise en Suvre, non par l'implantation de leurs utilisateurs. Ajoutons l'énergie perdue dans la duplication des textes officiels &

Au total, un débat inépuisable, maintes fois évoqué dans cette chronique, et dans lequel chaque camp défend son territoire, oubliant les complémentarités, la part des affinités institutionnelles et personnelles, dans un réseau où les auteurs sont souvent les mêmes.  

Pour l'université, le contraste paraît important entre les Etats-Unis et la France (l'Europe ?)

Aux Etats-Unis, les sites universitaires sont innombrables, ils traitent tous les thèmes de recherche, tous les sujets enseignés. En histoire, le réseau H-Net fédère une centaine de listes spécialisées, capables d'organiser des colloques virtuels. Sur H-France, de longs débats ont prolongé le compte-rendu que David A. Bell a fait de l'ouvrage de l'ouvrage de James Livesey " Making Democracy in the French Revolution " (avril 2002). De nombreux universitaires ont mis en ligne des pages personnelles.
http://lists.uakron.edu/cgi-bin/wa.exe?A1=ind0204a&L=h-france

En France, la situation est plus contrastée. L'impression dominante est celle de la faiblesse des contenus universitaires francophones, faute de volonté, de moyens humains et financiers adaptés. Mais c'est aussi la réussite pionnière remarquable de Cybergéo, l'arbre qui cache la forêt. D'une manière générale, les laboratoires et les équipes de recherche ont fortement investi le réseau Internet. Nous avons pu présenter le travail des archéologues, celui des médievistes (Ménestrel, Lamop), celui du GIS Amérique latine, celui des spécialistes de l'Afrique noire &). De trop rares universitaires utilisent Internet pour faire connaître leurs travaux (Pierre Briant, professeur au Collège de France, le fondateur du site http://www.achemenet.com, Guy Pervillé, un des spécialistes de l'histoire de l'Algérie &). Nous reviendrons sur l'édition de revues électroniques (cf l'analyse de Rolando Minuti, chronique 378)  

Le succès exceptionnel d'Internet tient moins au pouvoir qu'il procure qu'aux services rendus du fait de sa double nature : la réunion de professionnels qui choisissent de travailler en réseau, un outil technique exceptionnel. Le cas des Cafés géographiques illustre comment cet outil permet, tout à la fois, de fédérer des initiatives multiples, de diffuser rapidement des comptes rendus, de mettre en place des forum & Les listes de diffusion témoignent de l'intérêt du réseau pour nous : elles assurent une veille documentaire critique très appréciée des abonnés, elles fournissent un espace ouvert aux débats professionnels (consultation sur les projets de programme ; analyses pertinentes, mais sans effet à ce jour, sur l'étude de documents &). Les échanges de fichiers peuvent constituer le premier pas vers une coopération plus importante. Des démarches utiles et nécessaires ces temps d'individualisme de masse et de culture marchande.

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