RELIGIONS ET IDENTITÉ NATIONALE EN ÉTHIOPIE

Alain GASCON

Maître de conférences de géographie, IUFM de Créteil
Centre d'Études Africaines (CNRS/ÉHÉSS) Paris
Chargé de cours (civilisation) à l'INALCO Paris

Résumé

Article complet

«L'éthiopie tendra les mains vers Dieu»

En Afrique, l'éthiopie a échappé à la colonisation et a donc sauvegardé une civilisation originale qui est fondée sur un christianisme original, lui aussi. Héritière d'Alexandrie, l'église orthodoxe éthiopienne a acquis leur autonomie en 1952, et c'est un patriarche qui la dirige désormais. En outre, la liturgie et la christologie des chrétiens éthiopiens empruntent tout autant aux églises syriaques qu'à l'église copte d'égypte. Le christianisme éthiopien, bien antérieur à l'arrivée des missions en Afrique, ne doit donc rien à l'Europe. En effet, le roi Ezana devint chrétien au 4e siècle, au même moment que le souverain d'Arménie. Catholicisme et protestantisme, même pratiqués par des éthiopiens, sont toujours considérées comme des fois «étrangères». Même si au 16e siècle, les Portugais sauvèrent le royaume chrétien d'un jihad, les musulmans, présents dès le 7e siècle dans la Corne de l'Afrique, ont suscité moins de craintes que les missionnaires. En éthiopie, les trois grands monothéismes cohabitaient jusqu'à la migration vers Israël, des juifs Fäla­sha, Bétä Esraél. Le christianisme éthiopien porte des traces profondes d'influences du judaïsme : tabous alimentaires, circoncision, plan des églises 2... Les soldats de la Garde impériale de Haylä Sellasé ne portaient-ils pas sur leur épaulette, une croix au centre de l'étoile de David ?

La civilisation des hautes terres éthio-érythréennes se pense dans l'histoire de la Révéla­tion : tous les événements sont repris et interprétés à la lumière des livres historiques de l'Ancien Testament. Là se trouve sans doute la source de l'espérance des éthiopiens qui, en dépit de la succession des guerres, des famines et des épidémies, n'ont jamais perdu confiance dans leur avenir au plus fort des crises. Vingt siècles d'indépendance, avec des hauts et des bas, témoignent d'une identité nationale qui a survécu à tous les aléas de l'histoire. Les chroniques royales et les vies de saints rédigées et conservées dans les monastères, offrent aux historiens un corpus de près de dix siècles de documents écrits, unique au Sud du Sahara ! Les lettrés nous livrent également une vision de l'étagement des territoires qui interprète les hautes terres comme une Terre Sainte «supérieure» même à la Palestine : au 12e siècle 3, le roi Lalibäla fit excaver dans les trapps basaltiques, une nouvelle Jérusalem qui remplaçait la ville reprise par Saladin. épargnés par le paludisme et la trypanosomiase et plus proches de Dieu, les étages froids et frais des plateaux, où pousse la vigne, forment un étage «obsidional, de commandement, de prestige» (Gallais, 1995). Les couvents les plus vénérables y campent et avant de combattre les invasions, les rois y rassemblaient leurs armées. La tradition assimilent Les hautes terres au Paradis et les basses terres torrides, peuplées d'infidèles, d'autres Philistins, à l'Enfer.

Encore maintenant, les éthiopiens, même attirés par de «bons salaires», hésitent à quitter leurs hauts lieux pour gagner ces plaines où ils n'ont plus de repères. Pendant ces trente dernières années, la population a plus que doublé augmentant encore la pression démo­graphique sur les hautes terres. Plus des 2/3 des éthiopiens et des érythréens vivent à plus de 1800-2000 m d'altitude, sur à peine 40% du territoire ! Toutes les tentatives, même appuyées par la force, pour peupler les basses terres se sont révélées vaines d'au­tant que les disettes et les famines ont d'abord frappé les éleveurs nomades des périphé­ries. En outre, les chrétiens, astreints aux prescriptions alimentaires mosaïques, craignent également de manger une nourriture impure. Quand ils voyagent, ils prennent leur fusil, un psautier (Dawit) et un panier avec leur enjära, leur crêpe de téf, une céréale indigène. Ils la trempent dans un ragoût de légumineuses fortement épicées où la viande est absente pendant les longs jeûnes (avant les fêtes dont 50 jours à Pâques et 2 jours chaque se­maine). Autre originalité, les céréaliculteurs utilisent un araire, semblable à ceux du Yé­men, qu'ils tractent avec une paire de bovins. L'éthiopie possède donc l'un des plus gros troupeaux d'Afrique, par ailleurs indemne de la trypanosomiase.

Une répartition qui remonte à la nuit des temps...

Les éthiopiens des hautes terres professent donc un christianisme original venu du Moyen-Orient. Ils parlent des langues afro-sémitiques, de la même famille que l'hébreu ou l'arabe, mais les écrivent toujours avec un syllabaire proche de l'écriture sud-arabique des Yéménites de l'Antiquité. Ils cultivent des céréales locales avec un araire largement inspiré de ceux de la péninsule arabique. Ainsi se trouve bouclé un système géographique clos greffé sur un isolat «ethnique» implanté dans des niches écologiques d'altitude. Sa forte singularité qui semble défier le temps, fait de l'éthiopie un haut lieu de la chrétienté, sur lequel les vagues de l'islam se brisent depuis des siècles. Certains en sont même ve­nus à douter que l'éthiopie n'ait été en Afrique ? Où est-elle alors ? Certes, la répartition actuelle des grandes confessions dans la Corne de l'Afrique traduit dans l'espace cette longue histoire qui remonte à Ezana, roi d'Aksum. Pourtant, cette apparente immobilité cache de profondes transformations dans le passé et surtout depuis que Menilek II a, au cours de son règne (1889-1913), plus que doublé la taille de ses états. Ces mutations se sont accélérées avec la chute de la monarchie, la Révolution de 1974, la montée des re­vendications identitaires régionales et leur reconnaissance par la République fédérale.

La répartition actuelle des confessions religieuses en éthiopie

L'épicentre du christianisme éthiopien orthodoxe se situe sur les hautes terres entre Addis Abäba et Asmära, en érythrée. Les Tegréens et les Amhara demeurent chrétiens à plus de 80% comme les habitants de la capitale. Le christianisme est majoritaire dans les régions-états Sud et de Gambéla et équilibre l'islam chez les Oromo et dans le Béni-Shangul et Gumuz (CSA, 1998). Les Somali et les Afar restent massivement musulmans. Hormis dans ces deux dernières régions et dans les villes fédérales de Dirré Dawa et de Harär, les citadins sont en majorité chrétiens (les 3/4 pour l'éthiopie). Au niveau national, selon le recensement de 1994, les chrétiens de toute confession, représentent 61,6% des éthio­piens, les musulmans 32,7% et les autres religions 5,7% (CSA, 1998). Ce paganisme, ces cultes traditionnels sont très actifs au Sud et à l'Ouest (Béni-Shangul, Gambéla). Les frontières ne sont d'ailleurs pas aussi étanches entre ces croyances et les monothéismes : les prêtres (même l'évêque du Choa-Ouest), les moines, les cadis ont des fonctions de guérison quasi-magiques. De multiples magiciens et thaumaturges divers comme les qaalluu chez les Oromo, exercent leur talent au cours des séances nocturnes dont les plus connues sont celles du zar, décrites à Gondär par M. Leiris dans l'Afrique fantôme. Les lieux de pèlerinages chrétiens (Qulubi près de Harär, Zeqwala au Sud d'Addis Abäba) ou musulmans (Cheikh Hussein du Balé) se confondent souvent avec des sites de culte païens dont «ils récupèrent» des aspects dans les liturgies. Aucune barrière sociale ne fait obstacle aux changements confessionnels et on se marie entre chrétiens et musulmans. Dans de telles conditions, quel crédit doit-on accorder au recensement ?

Les données de la Central Statistical Authority se confirment avec l'expérience et résultent d'une longue histoire corroborée par de nombreux documents. Les hautes terres du Nord renferment les plus anciens monastères et une église ou une chapelle y couronne presque chaque sommet. Le village groupé autour de son sanctuaire n'est pas une image com­mune en éthiopie. Au Sud d'Addis Abäba, les mailles du réseau des églises, plus ré­centes, s'élargissent. Autour de Jimma, sur les plateaux de l'Ouest, et surtout au Harär, le peuplement musulman s'impose, dense et compact. À Harär, capitale de l'islam éthio­pien, on ne compte pas les mosquées et les tombeaux de saints. C'est d'ailleurs de cette ville sainte qu'au 16e siècle, est parti le jihad d'Ahmed Graññ, le Gaucher, qui faillit em­porter le royaume chrétien. Toutefois, il n'est guère de bourg ou de ville des hauts pla­ teaux chrétiens qui n'ait une communauté musulmane et une mosquée, proche du marché. Les commerçants, comme ailleurs en Afrique, diffusèrent l'islam depuis la côte. Les arti­sans et surtout les bouchers, tanneurs et forgerons, exercent des métiers tabous pour les chrétiens. À Gondär, capitale du royaume éthiopien, de 1545 à 1855, les marchands mu­sulmans résidaient dans un quartier, Eslambét, et avaient leurs entrées à la cour et les rois avaient des corps d'armée musulmans. Haylä Sellasé qui a régulièrement promu des mi­nistres et des officiers musulmans, n'a pas manqué d'assister au pèlerinage de Cheikh Hussein. Avant la Réforme agraire de 1975, au Nord, les musulmans n'avaient pas, comme les juifs, accès à la terre mais on ne peut comparer leur sort à celui des chrétiens dhimmi des états arabes. La Révolution a inscrit, dès 1974, les fêtes du calendrier de l'islam au nombre des jours chômés.

En résumé, les Tegréens et les Amhara forment l'essentiel des fidèles de l'église ortho­doxe et les Afar et les Somali la grande majorité des musulmans. Les Oromo, le peuple le plus nombreux se partage entre les deux confessions majoritaires mais avec près de 9% de protestants. Ces derniers dominent dans les régions-états Sud et Gambéla. Or le Sud, 10% de la superficie mais 20% de la population, est la région la plus dynamique qui fournit la plus grande partie du café, la première des exportations. La progression du protestantisme a coïncidé avec le règne de Haylä Sellasé et s'est accéléré depuis la Révo­lution. La comparaison avec le recensement de 1984 le démontre amplement. Toutefois, ces changements récents apparaissent, au premier abord, bien secondaires par rapport à une situation fixée depuis le 16e siècle. Les Portugais venus secourir le roi Claude, me­nacé par le jihad de Graññ, avaient déjà noté les principaux traits de la carte religieuse ac­tuelle. L'étagement entre hautes terres chrétiennes et basses terres musulmanes était en place comme le double contraste entre le foyer chrétien du Nord et le Sud païen en cours d'islamisation, d'une part et entre le foyer musulman du Harär, à l'Est, d'autre part. Cette répartition spatiale renvoie à une histoire qui atteint une dimension de mythe fondateur.

Le mythe salomonien : l'éthiopie, un Peuple élu sur une Terre Sainte

La Constitution de 1955 affirmait que Haylä Sellasé était le 225e descendant, en droite ligne, de Salomon et que sa personne était sacrée. En effet, Jésus étant de la lignée de David, le fils de Salomon, le dernier negus était donc le lointain cousin du Christ. La toponymie, notamment au Nord, est empruntée à la Bible : Däbrä Zäyt [Mt des Oliviers], Däbrä Sina [Mt Sinaï], Däbrä Libanos [Mt Liban], Bétä Lehém [Bethléem], Nazrét... Le mythe des origines salomoniennes de la royauté s'étend à l'ensemble du peuple, Peuple élu sur une Terre Sainte. Le récit des origines donne une suite à la visite la reine de Saba à Salomon, mentionnée dans les écritures (Rois et Chroniques). La reine eut un fils, élevé en Israël, que son père renvoya, à sa majorité, chez sa mère en éthiopie. Il partit avec les Grands d'Israël en emportant les tables de la Loi, désormais conservées à Aksum. Ces Israélites accueillirent l'évangile comme le montre le baptême du serviteur de Candace, reine d'éthiopie, par Philippe, raconté dans les Actes des Apôtres. Or, les historiens et les éthiopisants ont établi que les manuscrits du Käbrä Nägäst (Gloire des Rois), compilation de traditions diverses, dataient des 13e et 14e siècles (Beylot, 2000). Ces textes soutenaient la «restauration salomonienne» : un changement survenu en 1270 quand Yekuno Amlak, aidé par St Täklä Haymanot évinça la dynastie des Zagwé pour le remplacer par la dynastie «légitime». En effet, entre le 8e siècle et les 11e-12e siècles, on perd la trace du royaume d'Aksum qu'une reine Judith, «juive» et agäw, aurait détruit. Plus au Sud, au Lasta, un royaume se réclamant du legs aksumite émergea et connut son apogée avec le règne de Lalibäla. Les Agäw (d'où zagwé), population de langue couchitique préexistante aux migrations sémitiques, aurait dominé cet état alors que les salomoniens étaient des locuteurs de langues sémitiques (amharique et tigrigna), issues du guèze la langue d'Aksum et de l'église orthodoxe.

La légende salomonienne fut, avant de devenir un mythe fondateur, un écrit destiné à lé­gitimer un coup d'état avalisé par l'église. Elle ne s'imposa comme mythe des origines qu'après le jihad du 16e siècle au cours duquel toutes les églises, y compris celle d'Ak­sum, avaient été détruites si bien qu'il ne subsista plus que les sanctuaires hypogées. Au siècle suivant, les migrations des Oromo repoussèrent le royaume au Nord du Nil bleu. Cette succession de catastrophes faisait suite à trois siècle d'expansion politico-religieuse vers le Sud, aux dépens d'émirats ancrés sur les hautes terres. Alors que Dieu avait été aux côtés de son Peuple, il semblait l'avoir abandonné. Or, Dieu est fidèle à Sa promesse et donc les éthiopiens Lui avaient été infidèles. Pour les lettrés, Dieu avait donc punis Son Peuple en lui envoyant les Oromo, des Philistins (Gascon, 1987). Or, le christia­ nisme éthiopien avait subi une très grave crise. En effet, les jésuites, venus avec les fusi­liers portugais qui avaient sauvé l'éthiopie, avaient peu à peu gagné les dirigeants proches. Ils cherchaient à prendre à revers l'islam et à faire rentrer ces schismatiques mo­nophysites 4 dans le giron romain. Patients, ils réussirent à convaincre le negus Susenyos de rallier le catholicisme. Leur successeur espagnol, Mendes, suspecta la validité des sa­ crements de l'église éthiopienne et «normalisa» les rites et la liturgie. Il souleva alors, l'opposition farouche du peuple, du clergé et des nobles qui contraignirent, en 1632, le negus à l'abdication en faveur de son fils Fasilades qui rétablit la «vraie» foi. L'église le salua comme le Constantin de l'éthiopie (Caraman, 1988). Point n'était besoin de cher­cher longuement les raisons de la colère divine. Le negus pourchassa les catholiques et obtint du gouverneur turc de port de Metsewa qu'il leur livrât les missionnaires. Menilek, roi du Choa, dut expulser, sur ordre du negus Yohannes (1872-1889), les missions ca­tholiques. Il les rappela mais l'hostilité du clergé à leur encontre se renforça avec l'occu­pation italienne. Les protestants, appelés «ennemis de Marie», ne furent pas mieux accueillis.

Mutations religieuses et identité nationale dans la Grande éthiopie

La Grande éthiopie : une Reconquista et une menace pour le Peuple élu

Les negus n'abandonnèrent jamais le projet de restaurer l'ancienne splendeur de l'éthiopie d'avant le jihad. Les lettrés cherchèrent à maintenir vivante cette espérance tout en cherchant à interpréter les desseins de Dieu dans les événements de l'histoire. Ils prirent pour modèle l'histoire d'Israël et de Juda telle qu'elle est racontée dans le livre des Rois. Ainsi, ont-ils appelé la longue décadence qui a saisi le royaume de Gondär de 1769 à 1855, Zämänä Masafent, le Temps des Juges (Juges, XXV, 21), le temps où Israël n'avait plus de roi. C'est au nom de ce messianisme politico-religieux que les negus réformateurs unifièrent l'éthiopie, par le fer et par le feu, repoussèrent la colonisation étrangère et retrouvèrent, bien au-delà, les territoires perdus aux 16e et 17e siècles. TÉwodros (1855-1868), un chef de guerre, prétendit incarner une prophétie mais échoua devant l'expédition de Napier venue secourir des otages britanniques. Son successeur, Yohannes (1872-1889) prétendit contraindre les musulmans et les juifs à la conversion et s'opposa aux Mahdistes, aux égyptiens et aux Italiens. Menilek II (1889-1913), au nom de règne révélateur, vainquit les Italiens et tripla presque la superficie de ses possessions. Il a accumulé un énorme butin avec lequel il a acquis les instruments de la reconnaissance internationale (armée, administration, chemin de fer, urbanisation). Les éthiopiens, animés par cet esprit de reconquista, ont soutenu un long effort de guerre dont le succès montrait que Dieu était, de nouveau, à leurs côtés. Plus prosaïquement, cette expansion sut associer à la conquête ceux qui venaient d'être conquis : en éthiopie aussi, la guerre a nourri la guerre.

Dans la Grande éthiopie de Menilek II et de Haylä Sellasé, les Amhara-Tegréens chré­tiens, étaient désormais minoritaires. Le Peuple élu était menacé de se dissoudre parmi les barbares, les païens et les musulmans par l'ampleur même de son succès. En outre, Menilek avait largement fait appel à des chefs et à des contingents locaux pour vaincre les Italiens et pousser toujours plus loin, ses conquêtes. Le droit foncier et fiscal traditionnel réservait les droits sur la terre au roi des rois qui accordait à ses fidèles, à ses soldats et aux prêtres, des concessions de terre en paiement de leur fonction. Les paysans indigènes devenaient, ipso facto, tenanciers à part de fruit de leurs nouveaux maîtres. Privés de tout droit sur la terre de leurs ancêtres, les vaincus ont financé l'expansion et la modernisation de l'éthiopie. Ce filtre social a fonctionné jusqu'à la Réforme agraire de 1975 qui a ac­cordé à tout éthiopien un égal accès à la terre. Cette mesure choqua profondément les paysans du Nord attachés à la tenure lignagère. Elle heurta l'église qui conservait les ar­chives de nombreuses donations à l'exemple de la fameuse et fausse donation de Constantin par laquelle l'église d'Occident prétendait posséder un tiers des terres. Les évêques excommunièrent les Land Tenure Officers venus appliquer la Réforme agraire qui remettaient en cause un ordre voulu par Dieu. C'est l'une des causes des persécutions qui s'abattirent sur le clergé orthodoxe.

Les craintes de l'église et des Amhara Tegréens du Nord, se révélèrent vaines : la Ré­forme agraire acheva l'unité de l'éthiopie (Gascon, 1995). La Reconquista, aussi violente qu'elle ait été, a favorisé, avec la résistance à la l'occupation italienne, la naissance d'une identité éthiopienne qui a débordé les appartenances religieuses. L'administration, l'ar­mée, les médias et l'école qui utilisaient la langue nationale, l'amharique, ont contribué au renforcement de cette identité. Les écoles d'état, de l'église et des missions ont répandu l'idiome national d'abord dans les villes. Ne prête-t-on pas à Menilek II, une déclaration selon laquelle l'état était pour tous et la religion pour chacun ? Cet adage apocryphe tra­duit les relations entre les fidèles des différentes religions qui vont jusqu'aux mariages. Est-ce à dire que la concorde religieuse règne en éthiopie ?

Rivalités religieuses et identitaires de l'Ancien Régime à la Révolution

Les Italiens ont fusillé l'un des évêques éthiopiens, Pétros, exécuté les moines de Däbrä Libanos du Choa dont ils ont incendié le couvent et détruit maints sanctuaires. Ils jugeaient, en effet, que l'église orthodoxe représentait le principal obstacle à leur projet colonial. Les occupants favorisaient l'islam et les missions catholiques mais contraignirent les pères français au départ dont Mgr Jarosseau, vicaire apostolique du Harär et précepteur du futur Haylä Sellasé. Ils limitèrent l'action des missionnaires protestants suédois, allemands et anglo-saxons, implantés en érythrée, au Sud et au Wällägga. L'église orthodoxe pressa Haylä Sellasé, restauré en 1941, de chasser les représentants des «fois étrangères» (Eide, 2000). Par la proclamation d'août 1944, il interdit aux missions les hautes terres peuplées d'Amhara-Tegréens et les autorisa dans les régions périphériques païennes et musulmanes à la condition que le prêche se fît en amharique. Disposant de bons enseignants, les écoles des missions formèrent d'excellents étudiants qui allèrent peupler l'administration éthiopienne.

Dans «leurs» territoires, les missionnaires s'engagèrent très tôt dans des opérations de développement comme les catholiques d'Agri-Service au Wälayta, dans les années 1960-1970 ou le consistoire de l'église évangélique Mäkanä Iyyäsus au Wällägga. De nombreux élèves des missions rejoignirent, en érythrée notamment, l'opposition à Haylä Sellasé. Souvent, les prêtres et les pasteurs s'interposaient entre les paysans et l'administration qui cherchaient à les expulser et ils ont permis la survie, plus ou moins clandestine, des langues locales. Les autorités ménageaient les missions qui avaient des appuis en haut lieu : le président du consistoire de l'église Mäkanä Iyyäsus était régulièrement titulaire de postes ministériels comme d'ailleurs les catholiques. Les gouvernements d'Europe et des états-Unis soutenaient chacun, leurs missionnaires. Les militants révolutionnaires dénoncèrent cette collusion avec le pouvoir et avec l'étranger. L'église orthodoxe dégagée de la sujétion d'Alexandrie, bénéficiait des faveurs du régime : elle percevait directement l'impôt foncier sur les terres concédées aux clercs, aux sanctuaires et aux monastères. C'était un percepteur particulièrement exigeant mais elle assurait une part importante de l'enseignement. En 1973, ce furent les associations de femmes de l'église qui, courageusement, révélèrent l'étendue de la famine et organisèrent les secours.

La Révolution accomplit un double sacrilège : elle déposa l'envoyé de Dieu et nationalisa la terre, privant l'église de ses pouvoirs économiques et politico-religieux. Les églises missionnaires accueillirent favorablement la Réforme agraire, à l'exemple de leurs fidèles. Les musulmans dont les fêtes religieuses étaient désormais reconnues, avaient soutenu les débuts de la révolte. D'abord laïque dans ses déclarations, la junte militaire alliée à de jeunes intellectuels se réclamant de divers marxismes, se lança dans l'athéisme militant jusqu'au milieu des années 1980. Elle s'en prit aux cultes traditionnels et interdit les grands pèlerinages. En 1979, des escadrons de la mort exécutèrent le patriarche TÉwoflos, pourtant nommé par le régime, et le pasteur Gudinaa Tuumsaa, président du consistoire de l'église Mäkanä Iyyäsus, sous prétexte que son frère appartenait au Front de libération des Oromo. Ils s'en prirent à la famille du chef de la communauté musulmane. Les prêtres, les pasteurs et les fidèles subirent la rigueur des geôles éthiopiennes. L'arrivée massive des journalistes et des humanitaires au moment de la famine de 1985-1986 entraîna une certaine détente. En 1987, Mängestu Haylä Maryam, désigné président de la république populaire fit élire au Parlement (Shängo), le patriarche Marqowéros et le chef de la communauté musulmane. En effet, devant l'activité grandissante des fronts de l'opposition, il fallait reformer les rangs. Rien n'y fit et Mängestu, s'enfuit, en mai 1991, laissant derrière lui, ruines, doute et désolation.

Le retour à la liberté religieuse dans une éthiopie fédérale

Le gouvernement provisoire de Mälläs Zénawi, dominé par les Tegréens, a rétabli la li­berté religieuse et promu un nouveau patriarche, Pawlos. La fin de la guerre civile n'a pas apaisé les tensions religieuses mais, au contraire, les a réveillées. L'église orthodoxe soupçonne le fédéralisme ethnolinguistique, institué en 1991 et sanctionné par la Consti­tution de 1994, de préparer de futures divisions à l'exemple de la sécession de l'érythrée. La reconnaissance des langues officielles régionales et surtout l'écriture à l'aide de carac­tères latins de la langue oromo, à la place du syllabaire guèze d'Aksum, est ressentie comme une atteinte à l'histoire et la culture dont l'église s'estime la garante. Elle s'alarme des progrès rapides du protestantisme au Sud et chez les Oromo : l'adoption de l'alphabet latin est la preuve que les partis oromo du gouvernement préparent la future sécession en s'attaquant à l'orthodoxie.

Toutefois, il faut distinguer entre l'église évangélique dont le consistoire est complète­ment éthiopien, et les églises «pentecôtistes» et «charismatistes» en plein essor. Pré­sentes dans les années 1930, ces communautés, venues des états-Unis, demeurèrent dans l'ombre jusqu'à la Révolution. Mängestu les autorisa afin de récupérer les fidèles désemparés par les persécutions subies par Mäkanä Iyyäsus. Leur rapide succès pose question : elles disposent de gros moyens, embauchent de nombreux catéchistes, desser­vants et techniciens, lancent des programmes de développement, ouvrent des écoles et des dispensaires et prônent une idéologie de la réussite. Ces églises attirent les cadres et les entrepreneurs mais aussi les paysans ordinaires par des liturgies spectaculaires, des séances de prières et des guérisons. Les deux plus importantes portent maintenant des noms éthiopiens Mullu Wängél (Tout l'évangile) et Qalä Heywät (Parole de vie) qui ex­ posent leurs méthodes de catéchèse. Leur dynamisme est tel qu'elles ont évincé l'église catholique, pourtant bien implantée au Sud. Elles dominent la région Sud et s'implantent au Wällägga, pourtant bastion du protestantisme évangélique. On doit à ces églises l'émergence d'un troisième pôle religieux sur les hautes terres qui rivalise avec les foyers chrétiens du Nord Ouest et le pôle musulman du Harär.

Les musulmans, divisés en confréries et partagés suivant les appartenances «nationales» entre Afar, Somali ou Oromo, sont traversés de courants fondamentalistes, surtout en Ogadén où vivent de nombreux réfugiés qui fuient les désordres de la Somalie. Parmi les communautés des hautes terres, comme au Wällo, la question de l'utilisation de l'amha­rique sème la division. Périodiquement, les opposants au régime brandissent la menace du wahhabisme et dénoncent l'influence du milliardaire éthio-saoudien Cheikh Al Amoudi, proche de Mälläs, le Premier Ministre.

L'appartenance religieuse fournit aux éthiopiens les repères de l'intelligence et de la com­préhension de l'espace et du temps. Cette tradition qui plonge dans une histoire sainte est l'origine d'une territorialité fondée l'étagement. Religion et langue se combinent de telle façon qu'elles individualisent les trois grands pôles culturels et politiques qui structurent les hautes terres éthiopiennes. Il faut aussi mentionner, pour mémoire, les rastafariens, venus de Jamaïque, et dont l'influence ne dépasse guère la concession que leur octroya Haylä Sellasé, à Shashämané à plus de 200 km de la capitale dans le Rift. Ils sont en de­hors du jeu identitaire éthiopien.

Bibliographie indicative

Pour une bibliographie plus complète voir :

Gascon Alain, 1995, La Grande éthiopie, une utopie africaine. éthiopie ou Oromie, l'intégration des hautes terres du Sud, Paris, CNRS éditions, Espaces et milieux.

Beylot Robert, 2000, «Les sources de l'épopée nationale éthiopienne, la Gloire des Rois (Kebrä Nägäst)», L'arche éthiopienne. Art chrétien d'éthiopie, Paris, Exposition au pavillon des Arts, B. Riottot El-Habib & J. Mercier, commissaires, Catalogue, pp. 23-27.

Caraman Philip, 1988, L'empire perdu. L'histoire des jésuites en éthiopie, Paris, Desclée De Brouwer, Collection Christus n° 67.

Eide Øyvind M., 2000, Revolution & Religion in Ethiopia. The Growth & Persecution of the Mekane Yesus Church 1974-85, Oxford/Athens/Addis Ababa, James Cur­rey/Ohio University Press/AA University Press, Eastern African Studies.

FDRE. Office of Population and Housing Census Commission. Central Statistical Authority, 1998, The 1994 Population and Housing of Ethiopia. Re­sults at Country Level, vol. 1, Statistical Report, Addis Ababa, June.

Gallais Jean, 1995, «Perception et interprétation amharique de la montagne», Ethno­géographies, P. Claval et Singaravelou (dir.), Paris, L'Harmattan, Géographie et cul­tures, pp. 93-119.

Gascon Alain, 2002, «La Grande éthiopie, une reconquista revanche d'un djihad», ­rodote, Religions et géopolitique, 106, 3e trimestre, 41-60.

Gerster Georg et al., 1974, L'éthiopie, toit de l'Afrique, Zürich, Atlantis Verlag, Or­bis Terrarum.

Stoffregen-Pedersen Kirsten, 1990, Les éthiopiens, Maredsous, Brépols, Fils d'Abraham.


1 Psaume 68 (32) Bible de Jérusalem

2 Pendant des siècles, le clergé éthiopien s'est déchiré à propos de l'observance du sabbat.

3 Eragrostis tef.

4 L'église éthiopienne a suivi les églises copte et syriaque dans leur refus des canons du Concile de Chalcédoine (451). Elle se proclame täwahedo, unie, comme sont unies dans le Christ, son humanité et sa divinité. Et donc, Marie est réélement «mère de Dieu».

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