DE L'AUTEL DES ANCÊTRES AU TANTRISME COSMIQUE :
ÉCHELLES ET NIVEAUX DU SACRÉ EN CHINE, AUJOURD'HUI

Pierre GENTELLE

Géographe,
Directeur de recherche au C.N.R.S

Résumé

Article complet

Dans l'espace géographique chinois, plus de treize centaines de millions d'être humains vivent dans un régime politique dominant où coexistent plusieurs niveaux culturels. Cette Chine-là, la Chine continentale avec l'île de Taiwan, est résolument engagée dans la course à une certaine modernité globale. C'est un pays officiellement athée, fortement marqué cependant, à divers niveaux et échelles, par des idéologies qui demeurent à la base de la culture et interviennent aujourd'hui dans tous les domaines, y compris dans l'organisation des territoires et la production des paysages, du national à l'échelle du champ et de la maison. Parmi les idéologies identifiables, dont la liste n'est pas exhaustive, certaines sont " typiquement " chinoises, d'autres adoptées en Chine depuis plus de dix siècles. On peut citer : le culte des ancêtres, le confucianisme qui est une morale sociale parfois prise pour une religion ; de nombreuses croyances populaires issues du sacré antique et des cultes pré-impériaux ; le taoïsme ; des interprétations particulières du bouddhisme. Les agnostiques se moquent volontiers des " superstitions " populaires, horoscopes, divination, magie, possession, processions, cosmologie, médecines " parallèles ", guérisseurs, géomancie... Il n'empêche. Par milliers les Chinois font l'ascension des cinq pics sacrés. Par millions ils confectionnent des couronnes votives lors de la fête des morts, Qingming. Au pied des immeubles de Hongkong, il y a place pour le dieu du sol, Tudigong. Et dans les restaurants de Shanghai le dieu du commerce, Guangong, est réapparu dans une lumière rouge. La religion des Tibétains (bouddhisme tantrique mêlé de Bon Po) est un enjeu politique qui dépasse les frontières. Les Musulmans de l'Ouest posent de gros problèmes et vivent en communautés particulières. Des vestiges d'animisme ou de chamanisme sont vivants dans tout le Sud-Ouest, où l'on a retrouvé des traces indiscutables et récentes, comme à Taiwan, de rites appartenant à des chasseurs de tête. Les Chrétiens, constitués en communautés depuis l'évangélisation coloniale, se comptent par millions, relayés outre-mer par les descendants d'émigrés. Il existe une église catholique " souterraine ", dont les évâques sont nommés par le Vatican mais persécutés par le régime aujourd'hui. Des sociétés secrètes, abusivement appelées sectes (comme Falungong) expriment malaises sociaux et aspirations spirituelles. La vie locale et l'attitude envers l'environnement sont partout imprégnées de rapports au sacré.Le tombeau de Mao Zedong, dont certains font un saint laïc, un peu comme on divinisait, dans la Chine ancienne, généraux et grands personnages, a été placé juste sur l'axe sacré impérial qui définit l'urbanisme de Pékin. Par malignité seulement ? Pas plus que les autres peuples, les Chinois ne savent apporter une réponse consensuelle au problème de l'au-delà.

UNE GÉOGRAPHIE DU SACRé EST-ELLE POSSIBLE ?

Une géographie des religions concerne le rapport du " religieux " à l'espace géographique. Le religieux constitue l'un des fondements des pratiques culturelles, elles-mêmes incluses dans les pratiques sociales. Une telle géographie implique la définition et le traitement d'une problématique qui aille plus loin que l'aspect descriptif du phénomène, surtout s'il est teinté d'exotisme. En effet, si l ‘on veut faire des religions, croyances ou représentations un peu plus qu'un objet de conversations festives, c'est-à-dire un sujet d'étude scientifique, il est nécessaire de tenter de construire des modèles cohérents susceptibles de rendre compte d'une multitude presque infinie de faits observables empiriquement. Ces faits concernent probablement tous les aspects de la vie des hommes en société.

Or, ce qui tient habituellement lieu d'étude, chez les géographes, se borne à représenter, sur une carte de répartitions spatiales, le collationnement de signes que chacune des croyances a déposés sur le territoire. On use alors de petits ronds jaunes, de triangles orange, de carrés bleus, etc. ou bien de couleurs symboliques appliquées à plat sur le territoire occupé par ce qu'on appelle les religions dominantes. Le vert pour l'islam, c'est chou. Le rose pour le christianisme, le bleu ciel pour le culte marial, c'est tendance. A quel culte attribuer le brun ? Quel sens profond donner à chacune des couleurs ? Chaque géographe sait bien qu'il faut, d'abord, localiser : mais la géographie a depuis longtemps dépassé le stade des nomenclatures. La tautologie qui consiste à délimiter cartographiquement des religions par leur extension est équivalente à celle qui désignait jadis les états par leurs frontières, les villes par leur centre, les forêts par une tache. Ajouter des flèches pour simuler la diffusion depuis les lieux d'origine, ce n'est pas faire de la géographie, c'est du coloriage.

Poser sérieusement les bases d'une géographie des religions en Chine (ou du sacré, qui n'est pas la même chose, il faudra s'en expliquer), n'est pas superflu aujourd'hui quand on voit la manière dont ce pays est maltraité dans la plupart des ouvrages généraux. C'est un énorme travail, dont on ne donnera ici que les grands traits.

Pour commencer : Et si, pour faire un bout de géographie des religions à propos de la Chine, on faisait l'économie du terme religion ? Pourquoi ? Parce que, tel qu'il est utilisé par les géographes, ce mot demeure trop connoté à l'Occident chrétien1. Il est inapplicable sans précaution ailleurs. Les Jésuites allant à la Chine, au XVIIe et au XVIIIe siècle, qui ont tant fait pour une meilleure compréhension entre la Chine et l'Occident avaient, pour la plupart, perçu cette ligne de démarcation spirituelle qu'ils essayaient de surmonter.

Plutôt que de présenter une mosaïque de croyances dominantes, sous-dominantes et isolées sur un même sol, même au moyen d'un empilement de calques (mosaïque impossible si elle vise à refléter la réalité, triviale si elle la simplifie, proche du coloriage si elle se contente de désigner des aires), reprenons d'abord la mise en place des marques du sacré sur l'ensemble du territoire chinois. Ces marques sont quelquefois des traces, des vestiges d'états dépassés de cultes évanouis. Elles correspondent parfois à des cheminements invisibles. : qui aurait pu prévoir l'étonnante déclaration du PCC du 30.09.023 , disant en substance que l'état chinois ne pouvait continuer sans dommage à maltraiter les religions ? MAIS LES TRACES VISIBLES, RéELLES, QUI SUBSISTENT AUJOURD'HUI, SONT INNOMBRABLES.

DU DIVIN AU SACRé, DU SACRé AU RELIGIEUX

Les mots ne sont pas anodins. Sacré (de sacer, sacra, sacrum), est à rapprocher de sacrificium (sacrifier) lui-même issu de sacrum facere : effectuer une offrande rituelle par destruction ou abandon. Cette offrande est destinée à acheter la faveur d'une entité considérée comme supra-humaine (un dieu ? le terme est ambigu et doit être récusé, on verra plus loin. Supra-humaine ne signifie nullement surnaturelle). Il faudra aussi revenir sur le terme acheter, qui pose la relation commerciale, négociable et contractuelle à la base du rapport entre l'humain et le divin, et que l'humain s'use indéfiniment à raccommoder, en vain.

La géographie du sacré s'intéresse à la traduction sur le territoire des modes d'accès au divin d'une société donnée.

Qu'est-ce que le sacrum ? C'est " le monde du divin que le profane aborde par des rites ". faisons au sujet de divin les mêmes réserves que pour le mot dieu. En effet, à propos de dieu et de divin, une césure majeure, essentielle, originelle, est scandaleusement omise dans le discours occidental sur les religions. C'est la coupure radicale entre la nature et la surnature, qui sépare deux types de croyances. C'est la dichotomie première, celle qui sépare le divin (sur-naturel) de l'humain. Pour les Chinois et bien d'autres peuples pratiquant ce qu'on a longtemps appelé avec dédain les " religions primitives ” il n'y a pas de césure entre le monde des humains, la Terre, et le monde des " dieux ”, le reste du cosmos.. Notons cette expression : le reste, c'est-à-dire quelque chose qui fait partie de...4. Le divin fait pour les Chinois partie du monde : il n'est peut-être pas sur terre, mais il n'est pas au-delà.

LES NOTES QUI SUIVENT CI-DESSOUS NE RéPONDENT PAS À LA QUESTION POSéE. ELLES EN SONT LES BASES NéCESSAIRES, ET ENCORE LARGEMENT INCOMPLÈTES.

ELLES SONT DESTINéES À SERVIR À LA CONFECTION D'UNE GÉOGRAPHIE DES CROYANCES EN CHINE,

ENCORE À éCRIRE

MISE EN PLACE DES BASES GÉOGRAPHIQUES

JUSQU'AU VIIIe SIÈCLE

La base de la géographie sacrée en Chine est connue par des textes répartis sur un millénaire à partir du XIIIe siècle avant notre ère. Divers mythes d'origine se sont maintenus jusqu'à nos jours parmi des populations actuelles. Ils sont liés aux origines du monde, ce qui ne saurait surprendre. Des spéculations sur la constitution et le fonctionnement de la nature ont été écrites entre le IVe et le IIe siècle avant notre ère. Nature, physique et cosmologie y sont confondues. Cette démarche se produit au moment même où émerge la philosophie grecque mais dans un foisonnement d'aspects originaux et radicalement différents de la vision hellénique5. Les siècles suivants, qui correspondent à la durée de Rome (IIe siècle avant notre ère, IIe siècle après notre ère), sont consacrés par l'Empire chinois à la réduction des différences économiques et culturelles entre les anciens royaumes " combattants ”, à fonder une unité politique solide et à bâtir fermement une orthodoxie sacrée dominée par le confucianisme.

Je voudrais souligner ici combien il serait artificiel d'isoler le sacré du culturel, le culturel du social, le social du politique et le politique du technique. Tout cela évolue en même temps, comme l'a excellemment montré J. Gernet tout au long de son grand œuvre6. Voilà que la " géographie religieuse ” (sic) prend de singulières dimensions !

Pour ne pas s'égarer et en rester à cette géographie première, qui est aussi organisation des espaces terrestres, on doit souligner qu'au cours des deux siècles de part et d'autre du début de notre ère, (toute la durée de l'empire des Han, soit presque quatre cents ans), les Chinois adoptent deux grandes voies idéologiques. La première dans le temps – paradoxalement ? – est une sagesse éthique et politique, le confucianisme. Ce n'est pas une religion, redisons-le plusieurs fois, c'est une morale sociale, pragmatique, temporelle, destinée à être érigée en règle de vie. On a même pu la qualifier à juste titre d'utilitarisme rationaliste. Elle a pu même, ultérieurement détournée, fossiliser la société impériale. Mais Confucius le dit expressément : par principe, il refuse d'aborder la question de l'origine du monde et de sa nature, ainsi que la question des dieux (ce qu'on nomme parfois l'eschatologie). Pourquoi ? Confucius est clair : parce que cette question divise, parce qu'elle est génératrice de violence, parce qu'elle met le désordre dans les esprits. La religion porte la guerre... Confucius milite pour une société apaisée, unie dans ses parties, harmonieuse (ce qui ne signifie pas égalitaire), réglée par le respect des rites et les rites réglés sur les mouvements de base du Cosmos (ce qui est l'inverse de démocratique et libertaire). Ce " rêve ” confucéen est toujours vivant aujourd'hui, sur des bases modifiées évidemment au cours des siècles.

La deuxième croyance de base est produite, deux siècles après le confucianisme, par les " maîtres des techniques ” : techniciens de la divination, mathématiciens, astrologues, cosmologues, médecins, psychologues, stratèges, spécialistes du comput (calendrier et signes du zodiaque), spécialistes de l'immortalité, etc.. Ces " maîtres des techniques ” tentent d'expliquer le mouvement du monde, les phénomènes naturels, les mouvements sociaux. Bref, ils sont en quête d'une rationalité naturelle et humaine pour rendre compte de la Terre telle qu'elle est vécue. Au premier rang de l'ensemble de ces croyances cosmologiques, il faut placer l'immense tradition interprétative du Livre des Mutations, le Yijing, combinatoire figurative d'origine divinatoire. Elle prétend tenir bien serrés tous les principes de la vie terrestre dans les configurations de ses 64 hexagrammes. On devine bien que cette cosmologie aurait probablement pu évoluer vers des conceptions purement mécanistes, toutes les relations entre les choses étant conçues pour s'emboîter dans un mécanisme unique dépendant du Temps et maintenant en action, imperturbablement, l'Espace / Temps. Mais cette " pensée cosmologique ”, qui est encore très vivace dans les croyances populaires aujourd'hui, se trouve très étroitement mêlée à une autre grande vision du monde7. En effet, les " maîtres des techniques ”, profondément conscients de l'incomplétude de leur " art ” (pour ne pas dire science, mot ambigu) adhèrent à une vision spéculative du monde, le taoïsme.

Avec le taoïsme, toujours mal aimé des politiques et souvent rejeté dans l'ombre, mais bien vivace de nos jours encore, nous entrons dans une nouvelle distribution des croyances chinoises. Ici, la philosophie chinoise se fait spéculative, à la différence radicale du confucianisme. La question centrale est la cosmogénèse, l'émergence du cosmos depuis le chaos, l'enchaînement des apparitions successives des êtres vivants. Tout autant que dans ce qu'on nomme religions, ces spéculations sont écrites dans les livres8. Aucune allusion n'y est faite à une intelligence supérieure ordonnatrice du monde (encore moins créatrice !), même pas à des dieux premiers. En revanche, des cycles naturels, facteurs apparents de la stabilité structurelle du cosmos, servent de principes régulateurs pour la génération des êtres et leur corruption jusqu'à la mort. Cet ensemble est ensuite soumis à des énergies cosmiques autorégulées, polarisées, condensées, coagulées. Le tout, cycles compris, est confronté en permanence à l'existence de deux forces dont les éléments s'opposent deux à deux, l'une statique et liée à l'étendue (chaos, espace / temps, ciel – terre, multitude des êtres), l'autre dynamique et non localisée (Tao, souffle Qi, Yin – Yang, cycles naturels). Ces notions, étrangères aux manières de penser d'Occident, y font depuis peu l'objet de pénibles quêtes intellectuelles9.

Sans aller plus loin dans cette voie, qui suffit largement à l'écriture des bases d'une géographie, il faut cependant mettre en évidence deux notions fondamentales dans ces idéologies : l'absence de toute recherche de la causalité, ni des causes premières, ni des causes finales, ce qui entraîne aussitôt l'absence de Dieu. C'est que les taoïstes et plus généralement les cosmologistes chinois n'ont jamais voulu sortir de la sphère du naturel. Ils n'ont jamais ressenti le besoin d'inventer une surnature pour rendre le monde intelligible. D'où, comme autre conséquence, peut-être dommageable lors de la rencontre ultérieure avec les Occidentaux : l'absence de théologie, d'ontologie, de logique. Mais il faudrait sauter des siècles avant d'en arriver à ce point10.

MISE EN PLACE DES RELIGIONS " éTRANGÈRES ”

J'ai tenté, autant que j'ai pu, de faire apparaître clairement ce que sont les croyances chinoises qui sont à la base du conglomérat religieux dans la Chine continentale et je voudrais à cette occasion présenter mes excuses aux spécialistes de ces questions si j'ai mal compris ou déformé leurs propos11. J'ai tenté avant tout, dans un but pédagogique, d'éviter le piège de la polysémie du mot religion. Je n'ai pas voulu non plus me laisser entraîner à retracer l'histoire des croyances. Ni faire un catalogue des lieux " géographisables ” du taoïsme, par exemple : les Sources Jaunes, la Reine Mère d'Occident et le mont Kunlun, les vergers des pêches de Longue vie, les îles des Immortels vers l'Orient, les Grottes, la transmutation du cinabre, la cueillette des simples, l'abstinence de céréales, combien en oublié-je ! Au-delà du taoïsme, j'ai laissé dans l'indistinction le mythe de Pangu, la première division de la terre chinoise en neuf carrés et bien d'autres mythes et notions qui en disent beaucoup sur les relations entre l'espace géographique et les pratiques culturelles du sacré. On pourra en retrouver l'essentiel dans quelques livres fort utiles12.

Entre temps, la géographie du sacré en Chine se complique et les traces en sont certainement les plus prégnantes sur l'ensemble du territoire chinois actuel : le bouddhisme s'infiltre dès le premier siècle du premier millénaire aux portes occidentales de la Chine et occupe les déserts de l'actuel Turkestan chinois jusqu'à la Porte de Jade, sur la Grande muraille, entre Tibet et Gobi mongol. Il s'agit là non plus d'une idéologie, mais d'une religion au sens européen.

C'est par la victoire d'un petit royaume nomade venu des steppes et déserts du Nord-Ouest que le bouddhisme entre à flots en Chine du Nord, au IVe siècle, à la faveur du morcellement de l'empire. Ici encore, le religieux, le social, l'économique et le politique sont indissociables. Jusqu'au VIe siècle, les anciens nomades ont le temps de se siniser, y compris par inter mariages. Ils se sont ralliés au bouddhisme pendant leur séjour hors des murailles. Surprise : au VIe siècle, la Chine entière accepte d'un coup cette nouvelle croyance. À quelle attente correspondait-elle, c'est une question d'histoire. Ce raz-de-marée bouleverse toute la géographie sacrée du pays. Plus encore, on l'oublie parfois, le bouddhisme conquiert à ce moment-là (et à ce moment-là seulement) le Tibet, avale la Mongolie, déferle sur la Corée, s'installe au Japon, pour ce qui concerne l'Asie orientale.

Il se produit alors ce qu'on peut appeler un événement géographique majeur, la domination sans partage d'une religion sur cette partie du continent. Entre le Ve siècle et la fin du VIIIe siècle, tout est changé en Chine et rien ne sera plus jamais comme avant. D'abord émerge une nouvelle dynastie puissante. Elle n'a d'égal que les Han qui s'écroulèrent demi-millénaire plus tôt. Cette dynastie, les Tang, est à moitié turque. Elle fait entrer en Chine toutes les connaissances de l'époque concernant l'Inde, la Perse, l'Asie antérieure et centrale issue d'Alexandre. Et le bouddhisme, qui n'est plus celui des origines.

En effet, lors de son apparition en Inde du Nord, le bouddhisme, à la fin du VIe siècle avant notre ère, est une méthode d'acquisition de la sainteté réservée à une élite d'hommes qui ont rompu avec le monde. Son " inventeur ” est Gautama Sakyamuni, contemporain de Confucius (env. 560-480). Le message ouvert de ce jeune prince héritier d'un petit royaume de l'Himalaya s'oppose à la société de castes des rituels védiques. Mais c'est en entourant ce fondateur historique, devenu Bouddha, d'un environnement de merveilleux, pour combler les attentes des premiers fidèles laïcs, que le prince est divinisé, en même temps que d'autres bouddhas, hommes d'exception, y compris un bouddha qui n'existe pas mais comptera beaucoup pour les Chinois, Maitreya ou le Bouddha à venir.

Aux environs de l'ère chrétienne, toujours enfermé dans les limites géographiques de l'Inde, le bouddhisme connaît une grande métamorphose. Sous le nom de Grand Véhicule (Mahayana), il devient une religion de salut universel ouverte à tous, ce qui convient en particulier aux marchands laïcs du Nord-Ouest de l'Inde, en relations d'affaires avec l'Asie centrale et la Perse.

Alors, le bouddhisme devient une religion de dieux multiples, et aussi de bodhisattva, ces " êtres d'éveil ” si importants pour le peuple puisque, arrivés au bord du Nirvana, ils attendent par compassion que les êtres vulgaires puissent se hisser à leur niveau et faire avec eux le grand passage. Ils diffèrent ainsi dans le temps, au profit des plus misérables, le moment qui les mettra définitivement à l'abri des souffrances, sur cette terre de misère, au cours de la transmigration des âmes.

La greffe d'indianité qui se produit alors en Chine, par le biais du religieux, entraîne de vastes disputes entre bouddhistes (eux-mêmes divisés en sectes), confucianistes et taoïstes, du IIe au IVe siècle. C'est aussi le moment où les écoles taoïstes se déchirent à belles dents (école des " mystères ”, de la " conversation pure ”). Chacun des enseignements en sort transformé. C'est pourquoi aussi il est un peu ridicule de qualifier le substratum actuel de la Chine, dans les atlas, de monde confucianiste.

Du Ve siècle à la fin du VIIIe siècle, le bouddhisme en Chine connaît son âge d'or. Il devient religion autonome vers l'an 400, puis religion d'état ! Il a supplanté le discours des anciennes croyances chinoises en reprenant parfois à son compte leur vocabulaire et leurs mythes. Puis les monastères s'affirment, les moines s'affichent, les richesses affluent. Toute la Chine, pourtant morcelée jusqu'à la victoire de la dynastie des Tang, au début du VIIe siècle, est subjuguée. Le paysage mental du peuple chinois et le paysage social de la terre chinoise sont transformés. Des notions nouvelles s'ancrent dans la conscience collective, qui ne disparaîtront plus : rétribution des bonnes actions, acquisition de mérites, soumission à la déesse de la Miséricorde, Guanyin (l'ex-bodhisattva mâle Avalokitesvara), répétition incessante de l'adoration vocale, attente d'un messie...Dès lors, il se crée dans les couches populaires un mélange inextricable de croyances, de magie, de superstitions, que certains appellent, par politesse probablement ou par compassion, peut-être, un " syncrétisme ” dont les effets ne sont nullement épuisés aujourd'hui.

À la faveur de ce bouillonnement intellectuel, puis du triomphe de la réouverture du pays sur l'Asie centrale sous les premiers souverains Tang au VIIIe siècle, le " syncrétisme ” devient tourbillonnant, toujours sous le boisseau du bouddhisme. Les parts de chamanisme que contient le taoïsme ressurgissent à la faveur du contact avec les steppes sibériennes, elles-mêmes fortement chamanisées. Les médiums, les guérisseurs, se multiplient dans les communautés. Les taoïstes eux-mêmes se mettent à consommer des quantités extravagantes de dieux, ou plutôt de saints patrons, dont la profusion occupe les temples. D'Asie centrale arrivent des religions par caravanes entières : chrétiens nestoriens fuyant la destruction de la Mésopotamie et de la Perse sassanide, manichéens et zoroastriens (mazdéens) faisant de même, musulmans arrivant sur leurs talons à partir de 751 (défaite des Chinois par les armées arabes sur la rivière Talas, entre Kazakhstan et Kirghizstan actuels).

La géographie religieuse de la Chine devient un vrai kaléidoscope, les communautés vivant repliées sur leurs croyances mais ne pouvant empêcher que, sur leurs marges (celles des croyances) les emprunts et échanges se multiplient. De son côté, le bouddhisme se modifie encore : il devient vraiment chinois, c'est-à-dire que référence n'est plus faite aux sources indiennes mais plutôt aux conditions générales de vie et de pensée des Chinois eux-mêmes. Le besoin d'une synthèse se fait sentir, qui rassemble bien des doctrines éparses, car le bouddhisme de cette époque est peu dogmatique. Il se crée alors des écoles, qui ont leurs hauts lieux géographiques et leurs aires d'influence. On mentionne seulement ici au passage l'école Huayan, l'école Tiantai, l'école de la Terre pure, pour avoir le temps de dire un mot de deux écoles remarquables : l'école tantrique et l'école Chan.

L'école tantrique fait référence à un " véhicule de ce qui répand la connaissance ” ou " véhicule du diamant-foudre ”. Son aspect le plus connu aujourd'hui est le bouddhisme tibétain13. Il puise beaucoup dans la mythologie hindoue, se sert de la magie qui a fortement séduit la Chine du Nord (marquée par les chamanes des steppes depuis longtemps, on l'a dit, et friande de transes, de médiums, de guérisseurs, etc.). La pratique se fait par une forme particulière de yoga, ainsi que par la méditation par la parole (mantra) et sa visualisation. Monastères et associations de fidèles (shehui) constituées sur la base des antiques rituels du dieu du Sol s'étendent à toute la société.

L'école du Chan est dérivée des pratiques de méditation intense qui tendent à délivrer l'esprit des tensions du monde et à intérioriser la conscience au point de la faire accéder à une réalité indépendante des sens. C'est une école qui se revendique comme d'origine indienne, bien que son fondateur soit le chinois Hongren (602-674). Elle est aussi à la base des arts martiaux (monastère de Shaolin) qui fleurissent dans le cinéma de Hongkong. La fortune du Chan est encore plus vaste : au Japon, elle donne le Zen14

Qui osera proposer une carte des religions en Chine à cette époque et, à notre époque, une carte qui tienne compte de chacun de ces apports ?

MISE EN PLACE DES QUESTIONS PRé-MODERNES

Les choses iraient simplement si l'on arrêtait à la fin du VIIIe siècle notre enquête géographique. Il serait alors peut-être loisible d'en revenir au coloriage. Ici, les peuples privés d'ontologie, les fantaisistes de la causalité, les sourds à la transcendance, les aveugles à la bienveillance divine. Barbouillons-les de noir, avec les dégradés nécessaires à toutes les religions du même type et les croyances bizarres dont il faudra, un peu plus bas, dire quelques mots. Là, nimbons de lumière les peuples touchés par la grâce, les " grandes ” religions, les peuples du Livre...Restera à colorier les résidus, les sectes, les religions nouvelles, les croisements divers, les athées ou agnostiques, les matérialistes, bref toute la diversité des croyances humaines.

Si le coloriage pose des problèmes, que dire, dans ce contexte, de l'utilisation du concept d'échelle en cet endroit de la définition des grandes familles de croyances ? La tétralogie local, régional, national, mondial (ou toute autre) introduit une gradation qui demeure extérieure au sujet. Ce n'est pas parce qu'une croyance n'est localisée qu'en un lieu de faible extension qu'elle possède un caractère régional : le concept d'échelle ne peut s'appliquer que s'il s'agit d'une variante dans un corpus plus vaste. Or, le corpus demeure mal défini, d'autant plus que des événements géographiques majeurs vont bouleverser la vie des populations pendant les cinq siècles suivants, écrivant une nouvelle géographie de la Chine15. Invasion des nomades dès l'an mille, repli puis ouverture vers la mer et les populations et pratiques religieuses de l'Asie du Sud-Est, construction du néo-confucianisme, conquête mongole.

Ce paragraphe est à terminer

La restauration chinoise de la dynastie Ming, à partir de 1368 et jusqu'en 1644 constitue une nouvelle époque d'accumulation de strates dans les croyances. Elle commence d'ailleurs par un épisode très caractéristique, hérité de l'époque précédente16.

Ce paragraphe est à terminer

Avec une nouvelle invasion, celle des Mandchous, une nouvelle géographie, qui joue un rôle direct dans la situation actuelle, se met en place. Elle n'est pas seulement liée à l'évolution interne, mais surtout à l'apparition du christianisme17, du monde moderne d'abord apporté par les Jésuites, puis imposé par le commerce de l'époque coloniale et impérialiste. Elle se marque par la pénétration des missionnaires et les guerres qu'ils entraînent, par les disputes entre jésuites, franciscains, lazaristes, par les rivalités avec les protestants et les rivalités internes aux protestants eux-mêmes (adventistes, etc.) entre lesquelles les Chinois éberlués sont sommés de prendre parti.

Ce paragraphe à terminer

RELATIONS ACTUELLES ENTRE L'ESPACE ET LES PRATIQUES SOCIO-RELIGIEUSES

Après les quelques lignes ci-dessus, qui voudraient avoir le mérite de la clarté et pourraient inciter le lecteur à s'aventurer dans le fouillis merveilleux (mais organisé) de la pensée chinoise, je voudrais en revenir à notre objectif scientifique de géographes : rendre explicites les relations entre l'espace et les pratiques socio-religieuses.

Ces relations sont fluctuantes dans le monde actuel, et en Chine bien évidemment, en raison des fluctuations que subissent les religions. Au cours des dernières décennies, l'introduction du matérialisme athée, système de pensée global, sinon totalitaire dans son essence (au même titre que toute foi, qui ne peut qu'être " intégriste ” par nature : on ne peut pas croire à moitié) a tenté d'éradiquer toutes les formes de religion. Tous les moyens furent bons : mise au travail des moines, transformation des monastères en casernes, interdiction des cultes, destruction des tombes paysannes dans les champs, lutte idéologique contre les " superstitions ”, suppression de tout enseignement religieux. Dans une phase éruptive, le gauchisme, qui tentait de faire du passé (culturel) table rase, a profité de la naïveté des Gardes rouges pour détruire un nombre considérable de traces matérielles des diverses croyances. Il a tenté de remplacer les vieilles idées par une utopie de " l'homme nouveau ” (il a fallu, depuis, beaucoup reconstruire, même par démagogie politique, comme les 3 000 temples tibétains ou comme les milliers de petites mosquées des musulmans ouigours au Xinjiang, transformées – c'était spirituel ! - en porcheries par les Gardes rouges entre 1967 et 1976). Il doit être bien clair que cette géographie de la " Révolution culturelle ” ne peut en aucun cas être isolée des transformations socio-économiques qui l'accompagnèrent. Les relations entre l'espace et les pratiques socio-religieuses ont été radicalement transformées, mais pas le moins du monde abolies : une nouvelle symbolique est apparue, ainsi qu'un nouveau sacré. Et ce sacré, c'était quoi ?

C'est le " processus primordial d'organisations de l'espace ”18. La révolution maoïste en donne une illustration éclatante : remodelage des champs, désurbanisation, tentative d'égalitarisation des genres à la campagne, tentative de suppression des classes sociales, réduction à l'extrême de la culture jusqu'à ne laisser subsister que cinq livres idéologiques, essai de faire travailler le peuple sans récompense financière, etc. Tout cela au nom d'une foi, qui a créé son propre sacré et ses propres rites...

Aujourd'hui que tout ce mouvement de la société chinoise a été annihilé pour l'essentiel, quelle société avons-nous sous les yeux, et quelles religions, et dans quel état (et état) ? Et comment se présentent les paysages du sacré, parmi l'ensemble des paysages socioculturels ?

Il n'est pas raisonnable de tenter de faire un tour exhaustif de la question et je n'ai pas le temps pour le moment de le faire. J'espère y revenir, avec de l'aide.

Désignons plutôt plusieurs pistes, parmi celles qui paraissent les plus clairement visibles, à ceux qui voudront faire un jour une géographie religieuse de la Chine présentable. La société chinoise, dans son ensemble, est aujourd'hui entièrement déconcertée. Elle est comme hébétée. Le lien social, base de toute géographie, est distendu. Il n'y a pas de rapport évident entre l'action humaine et un projet social autre que la quête de l'argent. " Enrichissez-vous ”, le slogan de Deng Xiaoping, a fait sauter un nombre incalculable de solidarités. Il a dénoué les liens des villages, détruit les vieux quartiers urbains et les entraides de la misère, cassé la conscience ouvrière, mis sur la route plus de cent millions de déracinés, etc. Il a aussi introduit à haute dose l'individualisme, l'âpreté au gain, l'inégalité généralisée, l'exploitation des démunis, la peur du lendemain, le goût du risque, le mépris des idéologies, l'éclectisme, l'arrivisme, le cynisme, l'indifférence aux souffrances hors du cercle de famille, qui existaient, bien entendu, dans l'ancienne société, mais pas à ce point, sauf lors des grandes crises. En revanche il a aussi assuré de nouvelles solidarités, celles des clans, des cliques, des mafias, celles des exclus, des demeurés au village. Et celles des communautés ethniques et religieuses. La Chine est en profonde crise d'identité, et ls croyances (religieuses ou non, sont au cœur de l'identité).

Il faudrait maintenant que je prenne le temps de parler de la grande question de la laïcité, sans laquelle une géographie des religions n'a pas de sens.

Ce paragraphe est à terminer

En attendant, on peut présenter quelques points forts qui marquent notre temps :

  1. La société chinoise, dans son ensemble, est devenue une société sécularisée dans les années 1950. Il y a eu un double mouvement : a) la réappropriation du sacré dans la sphère du privé, refoulé hors de la sphère publique et ostensiblement laïque. b) pour l'essentiel l'espace, après avoir été collectivisé, a été décollectivisé, morcelé, approprié, partagé entre individus et familles, collectifs marchands, grandes corporations nationales ou internationales. La logique productiviste l'emporte partout où elle est rentable et le sacré ou le religieux pèsent à peine.

  2. Déjà une puissante industrie du tourisme, national et international, a détaillé les morceaux du patrimoine artistique qui subsistent. Pour l'essentiel, il s'agit de bâtiments religieux, de manifestations socio-religieuses transformées en manifestations folkloriques. Cela frappe en particulier les ” minorités ethniques ” (festival des lanternes, courses de bateaux dragons, arts martiaux, fêtes votives, gymnastique ésotérique...). En fait, les hauts lieux doivent souvent leur réputation à l'existence de traces mêlées de pouvoir politique et de pouvoir religieux (palais d'été) ou d'expressions religieuses d'un genre de vie particulier (jardins de Suzhou).

  3. Pékin doit être étudié comme un paysage sacré, y compris avec le mausolée de Mao et le vieux dagoba tibétain des Mongols19. (article de P. Gentelle en cours)

  4. Tout paysage pouvant être religieux, même des paysages invisibles20, il serait intéressant de les traiter avec l'aide des nombreux anthropologues qui s'en sont soucié ces dernières années.

  5. L'espace chinois est couvert de marques extrêmement nombreuses appartenant à l'ensemble sacré religieux idéologique vécu au niveau des individus ou des petits groupes, au contact du sol même (autels à encens, temple du dieu de la ville, stèles mortuaires dans les champs, tortues de longévité). Au Tibet, au Xinjiang ou en Mongolie, chorten, monastères, tombeaux de saints, mosquées, haltes ziyarat, lamaseries sont partout visibles. En Chine, inscriptions, temples, processions, drapeaux rouges et gongs, toits et murs anti-esprits sont omni-présents..

  6. La religion comme résistance politique (Tibet)

  7. L'espace chinois comme accumulation de vestiges d'espaces religieux de diverses époques, empilés ou répartis dans le pays, y compris les manifestations les plus récentes (mausolées impériaux mandchous, Sun Yat-sen, Mao, ville de Chengde, grottes bouddhiques, kiosques, etc.)


Un dernier point au terme de ce brouillon. L'empreinte spatiale de la civilisation chinoise, imbibée de croyances, est présente partout : dans la spécificité des bâtiments, des modèles urbains (carré ou rectangle) des organisations rurales (maisons, géomancie, foyer, toit). Elle est aussi visible dans sa manière d'occuper l'espace (les plaines, quelques collines avec tous les mauvais génies des bois, les dragons des marais, les tigres des montagnes). Elle est visible dans sa façon de construire les réseaux (partage de l'encens) qui s'étendent à l'outre-mer. Elle l'est dans la re-création de la Chine dans chaque Chinatown tout autour du monde et le besoin de faire revenir le cercueil du défunt pour être enseveli au lieu natal, moyen obligatoire de perpétuation de la lignée, plus généralement les stratégies posthumes, conformément aux croyances ancestrales.

Il n'y a rien de plus concret que cette géographie du sacré en Chine, parce que les Chinois (les humains ?) ont besoin d'objets pour exprimer l'inexprimable (papier-monnaie des enfers, fumée d'encens, affiches de nouvel an renversées pour porter bonheur, acquisition de mérites, chats patte levée porte bonheur...). Il n'y a rien de plus abstrait non plus, parce qu'il n'est pas un objet destiné au culte ou aux rites qui ne contienne une part symbolique encore puissante et toujours consaidérée comme efficace par les gens du peuple (arbre banian sacré, seuil de porte, etc).

Ce paragraphe est à terminer .

QUELQUES MOTS À PROPOS DE FALUNGONG ET DU TIBET

Falungong

Le 25 avril 1999, dix mille personnes, apparemment venues là par hasard, se retrouvent devant le siège du gouvernement, à Pékin. La police n'a rien vu venir. Les adhérents demandent en silence le droit de pratiquer librement leur gymnastique du souffle (qigong), sans être inquiétés. Ils sont évidemment réprimés. Le mouvement, né en 1992, aurait plusieurs centaines de millions d'adeptes dans toute la Chine, fonctionnant suivant des modèles très ramifiés d'une société secrète. S'agit-il d'une secte ? De quoi véritablement ?

En plus de pratiques publiques d'une gymnastique de respiration, les membres de Falungong ont une idéologie : reformulation voire réinvention de croyances anciennes, référence à la science moderne, culte de l'autorité, rhétorique manichéenne, importation de valeurs (liberté de conscience) de mythes (extra-terrestres, de comportements (utilisation d'internet) internationaux. Le chef est aux Etats-Unis21. Cette idéologie est destinée à remplacer entièrement l'idéologie des temps du denguisme, fondée sur " la civilisation socialiste spirituelle" qui elle-même est censée remplacer dans tous les domaines la culture mondiale dominante du capitalisme marchand généralisé.

Falungong fait référence à l'enseignement du Bouddha. Les 30 millions d'adhérents vraisemblables s'attendent à recevoir par implant, selon leur chef spirituel, l'équivalent d'une roue cosmique dans leur abdomen. Elle les protégera définitivement de toutes les influences perverses venues de l'extérieur. Les observateurs pensent qu'il s'agit surtout de personnes qui ont tout perdu lors du changement social actuel (vieux, malades, chômeurs) et n'ont plus aucune culture religieuse, éradiquée depuis 1950. Falungong n'est pas hostile au gouvernement, il en attend le rétablissement d'une morale antique (ce qui en fait un opposant à terme). À part quelques déclarations délirantes de son chef (clonage et extra-terrestres), c'est un mouvement qui s'insère dans les visions anthropologiques chinoises, si difficiles à comprendre pour l'Occident : univers, rites, énergies, cosmos, correspondances magiques jusque dans l'individu (acupuncture), on retrouve là une conception bouddhiste mais aussi taoïste, comme la tendance à l'organicisme dans la physique du Huainanzi (le corps comme cosmos). Il s'ajoute d'autres aspects à cette idéologie22 : une apocalypse (dégénérescence morale de l'humanité et omniprésence des forces du mal), une ascèse spirituelle (quitter cette terre), un appel messianique (le sauveur est le chef), une pratique sectaire (ne penser que Falungong), un respect à la lettre des écritures sacrées (les textes du chef).

Aujourd'hui, la géographie idéologique de la Chine est centrée sur l'harmonie et la stabilité, par dégoût et terreur de la période maoïste et de ses mouvements cahotiques, par intérêt pour l'appropriation d'une richesse palpable en relation avec la science moderne et le monde extérieur. Falungong n'est pas favorable à la " civilisation socialiste spirituelle ” du Parti, mais au contraire veut apporter au régime le supplément d'âme chinoise qui lui manque : au Parti la civilisation matérielle, à Falungong la direction spirituelle. En plus, il fait référence à un statu quo d'harmonie en relation avec le confucianisme primitif (qui n'est pas identifié comme tel).

Il est évident que le nationalisme peut faire voler tout cela en éclats (et on en revient à Huntington...)..

Le Tibet : c'est la Chine ou c'est pas la Chine ?

Vaste débat qu'on laisse de côté pour cette conférence. Sans préjuger de rien, la situation actuelle admise par toutes les nations, y compris les Nations Unies, est que le Tibet fait partie de la Chine. Donc, parlons du Tibet.

Aux origines de l'histoire écrite du Tibet (on laisse de côté l'archéologie et les restes matériels), apparaît un empire tibétain ,au VIIe siècle, qui possède des Annales, elles-mêmes contemporaines des Annales chinoises qui parlent du Tibet. Nous disposons donc de deux sources contradictoires, sans doute biaisées l'une et l'autre, mais qui permettent que s'exerce le travail de l'historien. Les sources indiennes écrites, les Arabes qui occupent la Perse, les cités états partiellement d'origine européenne de la route de la soie (qui deviendra le Turkestan chinois, puis la province chinoise du Xinjiang), tous parlent des Tibétains, y compris les correspondances des marchands sogdiens issus de Samarkand et dispersés dans les oasis jusqu'à la capitale chinoise, Chang'an.

L'ancêtre des Tibétains, vu par les Tibétains eux-mêmes, serait un dieu descendu du Ciel pour gouverner les hommes. Avant le premier souverain nommé, il y aurait eu trente générations de rois (difficile d'évaluer la durée, chaque roi ayant pu régner un an ou vingt ans). L'état tibétain émergerait au VIIe siècle, par agrégation de petits royaumes. Ils ont leur propre religion. En 641, le roi du Tibet est en état de recevoir en mariage une princesse chinoise. Surprise, c'est une fervente bouddhiste ! Le roi épouse aussi, pour équilibrer ses relations politiques, une princesse népalaise. C'est aussi une fervente bouddhiste ! Mais ce n'est pas le même bouddhisme ! Elles sont chacune à l'origine des deux plus fameux temples de Lhassa, le Rimpoche chinois et le Jokhang népalais. Les Tibétains, au VIIe siècle, sont des guerriers avec des armures et de belles armes. D'où viennent-elles, la question reste posée dans un pays qui paraît ne pas disposer même aujourd'hui de métallurgie. Ce n'est qu'après avoir vaincu les Chinois et participé à leur retrait d'Asie centrale, après avoir eu l'occasion de " tester ” les différentes religions avec lesquelles ils étaient en contact, et après avoir hésité, que les Tibétains choisissent le bouddhisme comme religion d'état. Exit alors les autres morales et religions, l'islam, le christianisme nestorien, les religions indiennes, le confucianisme, le taoïsme, le zoroastrianisme et même le manichéisme.

Entre les deux formes de bouddhisme, la voie immédiate chinoise pour obtenir l'illumination et la voie graduelle indienne, le roi tibétain choisit l'Inde au VIIIe siècle. Comme l'avaient fait les Chinois cinq siècles plus tôt, le roi est même obligé, au IXe siècle, de faire traduire en tibétain les textes de base en sanskrit, de manière à bien comprendre la liturgie et les croyances qu'il pratique!

Avant cette date, les Tibétains n'étaient pas bouddhistes !

Jusqu'au XVIe siècle, même en France, on est de la religion de son prince. C'est justement quand ça change que certains pays entrent dans ce qu'on appelle la modernité.

Et même après cette date, il leur faut une deuxième diffusion du bouddhisme pour l'accepter totalement. Pourquoi ? Parce que l'état central tibétain est morcelé et que son roi n'a plus de pouvoir que local. De 842 jusque vers l'an mille, le bouddhisme est oublié au cours des guerres intestines, sauf dans l'Amdo chinois et le Ngari himalayen. En 1042, le moine indien Atisha est appelé pour restaurer la doctrine. C'est une forme nouvelle de bouddhisme qui conquiert alors progressivement le Tibet, le tantrisme.

Ce paragraphe à terminer

On retrouve le tantrisme étroitement lié, pour des raisons géo-historiques à détailler, au lamaïsme mongol, qui est pratiqué en Chine des contreforts nord-orientaux du Tibet, à travers toute la Mongolie intérieure chinoise, jusqu'au marges de la Mandchourie.

Ce paragraphe à terminer

NOTE

Ainsi que l'ensemble du texte. Je prie le lecteur de considérer que ceci n'est qu'un brouillon inachevé que je n'ai pas pu terminer, faute de temps, pour une présentation au Festival de St-Dié. Présentation qui aurait d'ailleurs été beaucoup trop longue et qui, pour cette raison, n'a pas eu lieu. Il a peut-être mieux valu que je garde mes notes en poche. Je prie donc ceux qui souhaiteraient utiliser des parties de mon texte de le faire libéralement et selon les règles universitaires. Je ne désespère pas de trouver le temps d'achever ce travail. Mais si je pouvais disposer de la stimulation de critiques pertinentes, voire de participations effectives à la rédaction, j'en serais comblé.

Pierre GENTELLE, directeur de recherche émérite, CNRS

Membre associé au Centre d'Etudes de la Chine moderne et contemporaine, EHESS, Paris

Membre de la mission archéologique française à Samarkand, école Normale Supérieure, Paris

Co-auteur de la collection de CD-Rom Terre des Villes (Paris, Naples, San Francisco, à paraître en mars 2003 Hongkong, 2ditions Belin, Paris.

1 Michel Clévenot, L'état des religions, éditions La Découverte et éditions du Cerf, 1987, p. 377. Ce tout petit artcle – quatre pages – n'a pas pris une ride. On y voit le Pape faire le pont, le grand linguiste émile Benveniste rappeler que le mot religion n'existe pas en indo-européen, Cicéron expliquer que relier, qui donnera religion, désigne ceux qui réunissent les textes dispersés traitant cu culte des dieux et pas du tout de ceux qui sont réputés relier le Ciel et les hommes. On y rappelle utilement que ce sont les Chrétiens qui ont diffusé dans le monde antique occidental cette idée que l'histoire a une fin, la vie un seul sens en direction de l'ailleurs (au-delà, surnature), rendant le séjour terrestre méprisable, ce que n'ont pas fait les anciens Chinois.

2 Jacques Gernet, Chine et christianisme, action et réaction, Gallimard, 1982.

3 Rapportée dans le journal Le Figaro.

4 On recommande aux géographes distraits, trois ouvrages en plus de ceux de Jean-Pierre Vernant sur la Grèce : Histoire de lynx, de Claude Lévi-Strauss, Plon, 1991, à la limite les seules pages 9 à 13 de l'avant-propos. Lorsque les dieux faisaient l'homme, de Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer, Gallimard, 1989, et, s'il fallait lire peu, le seul chapitre XII, Genèses, Théogonies, Cosmogonies, Anthropogonies p. 470-525. Enfin, l'ouvrage de celui que je tiens pour le plus novateur des archéologues du XXe siècle, Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l'agriculture ; la révolution des symboles au néolithique, 1994, puis 1997, éditions du CNRS.

5 Marc Kalinowski, Mythe, cosmogénèse et théogonie, L'Homme, 137, 1996, p. 41-60.

6 J. Gernet, Le Monde chinois, Armand Colin, 1972, 1990.

7 On va ici laisser de côté d'immenses pans de la pensée chinoise, parce qu'à mon sens ils masquent, pour le lecteur ordinaire, l'unité de cette pensée sous la grande diversité des chemins. C'est pourquoi je n'évoque pas des conceptions à conséquences pourtant géographiques comme la préservation du principe vital, fût-ce au détriment du sens moral, la suppression des désirs, la discipline de l'alimentation, la recherche du grand souffle cosmique, le naturalisme du yin / yang, les pratiques de l'immortalité, la théorie des Cinq Phases, l'occultisme, la magie, le Qi ou souffle de vie à fonctionnement binaire, l'autocréation permanente. Ces conceptions visent toutes à établir un rapport entre l'être humain et le cosmos en vue de l'acquisition d'une sagesse ou compréhension du monde. On consultera à ce propos Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil 1997, p.237-253, plutôt que d'autres ouvrages estimables, parfois plus détaillés mais moins synthétiques. Je ne méconnais pas le fait que ces questions philosophiques sont en même temps profondément géographiques par la nécessité de trouver une place aux humains sur la Terre. Mais, comme disait un peintre du XXe siècle récemment exposé à Paris, le trait d'abord, l'arabesque ensuite.

8 Les principaux livres du taoïsme sont bien connus : le Daodejing, ou livre de la Voie et de la Vertu, est attribué à Laozi, des écrits à Zhuangzi, le Huainanzi au prince de Huainan. Le lecteur non spécialiste commencera par les ouvrages de commentaires savants, qui éviteront bien des contresens. Je recommande pour sa méthode un tout petit livre (10x17 cm), de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, éditions Allia, 2002, 150 p.

9 Ces quêtes enrichissent l'Occident d'une nouvelle religiosité (sans même parler d'esprit de secte), alors qu'il n'est pas interdit de penser que le même effort appliqué à la compréhension en profondeur de la philosophie et des religions occidentale donnerait d'intéressants résultats.

10 Là encore, il serait bien tentant de poursuivre la définition des croyances taoïstes pour mieux situer leurs marques dans l'espace géographique. Espace est ici entendu au sens de Philippe Pinchemel (La Face de la Terre) définition encore réitérée en 2001 : " l'espace est l'organisation sociale et donc spatiale qui s'intercale entre la nature et l'homme. C'est par sa médiation que s'établissent les relations des sociétés à leur environnement naturel. Les hommes le voient, cet espace, à travers des idées, des projets spatiaux ” (La Terre écrite, éditions Publi-Topex, p. 22).

11 Je pense en particulier à l'ouvrage si éclairant de Kristofer Schipper, Le corps taoïste, corps physique – corps social, Fayard, 1982.

12 Le plus pratique et le plus à jour grâce aux spécialistes qui l'ont écrit (Alain Thote, Kristofer Schipper, Pierre Ryckmans, Pierre-étienne Will et tant d'autres) : Dictionnaire de la civilisation chinoise, Encyclopaedia Universalis et Albin Michel, 1998. Pour comprendre la position chinoise ancienne, François Jullien, Procès ou Création, Seuil, 1989. Pour le bouddhisme, E. Zürcher, The Buddhist Conquest of China, Leyde, 1959.

13 Voir Anne-Marie Blondeau, Réflexions sur le bouddhisme tantrique, Tibet, la roue du temps, Actes Sud, 1995. Et aussi Rolf A. Stein, La civilisation tibétaine, L'Asiathèque, 1987.

14 Voir Tch'an (Zen) : textes chinois fondamentaux, témoignages japonais, expériences vécues contemporaines, Hermès, 7, 1970.

15 J'ai fait référence à ces événements dans Chine, un continent et au-delà, La Documentation française, 2001, p. 42-58.

16 Depuis l'antiquité, les dirigeants chinois sont extrêmement attentifs aux aspects " irrationnels ” des interprétations que le peuple peut faire d'événements naturels ou cosmiques, tels que les crues ou autres catastrophes comme les famines. Ce que l'on conte de la chute de la dynastie mongole fait partie de la mémoire populaire et étatique.

Alors que les Mongols détestés sont toujours au pouvoir depuis 1260, les débordements d'un fleuve Jaune instable, à partir de 1344, engendrent dans la région de grandes famines. Le rassemblement annuel de la corvée pour la réparation des digues, qui dure plusieurs mois chaque année et réunit des centaines de milliers de paysans, favorise la diffusion de messages révolutionnaires ou de messages messianiques. C'est ainsi qu'une société secrète, les Turbans Rouges - mi-brigands mi-réfugiés -, colporte l'annonce de la venue prochaine de Miluo (Maitreya en sanskrit), le Bouddha du futur, chargé de mettre fin à la domination mongole en établissant sur terre un règne de lumière. Des insurrections d'impatience éclatent ici et là. Une autre société secrète, la secte bouddhique du Lotus Blanc, dont une des croyances est la prochaine descente sur terre d'un roi de lumière, mingwang, envoyé lui aussi par Maitreya, se joint aux Turbans Rouges. L'insurrection se généralise, " se nourrit ” en quelque sorte de la famine et aboutit en 1368 : le chef des rebelles victorieux est proclamé empereur et appelle Ming, Lumière, la nouvelle dynastie.

17 Jacques Gernet, Espace, temps, science et religion dans la rencontre de la Chine avec l'Europe (XVIIe-XVIIIe siècle), L'intelligence de la Chine, le social et le mental, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1994, p.335-345.

18 Claude Raffestin, Cahiers de Géographie du Québec, 76, 1985, p. 101-107.

19 Michel Foucher et al., voir Asies Nouvelles, p. 282 et 283.

20 Roger Brunet, Géographie Universelle, tome V par Pierre Gentelle et Philippe Pelletier, Belin, 1994, p. 54-58

21 Benoît Vermander, s.j.,La Loi et la Roue, Perspectives Chinoises, 53, mai-juin 1999, p.14-21, et La Chine au miroir du Falun Gong, Perspectives Chinoises, 64, mars-avril 2001, p. 4-13.

22 David Palmer, La doctrine de Li Hongzhi, même numéro p. 14-24.

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