VILLES ET RELIGIONS AUX ÉTATS-UNIS :
ENTRE INSTRUMENTALISATION POLITIQUE
ET HéRITAGE HISTORIQUE

Cynthia GHORRA GOBIN

Géographe, CNRS

Résumé

Article complet

Aborder la thématique religions et géographie qui représente celle qu'a choisi le 13ème Festival International de géographie, n'est pas aisé et il importe dès le départ de préciser la démarche scientifique adoptée. Il aurait certes été possible d'envisager une géographie des religions aux Etats-Unis en élaborant une fresque du vaste champ religieux -qui se veut multiple et varié- tout en privilégiant la dynamique de sa répartition spatiale. Mais en fait cette méthodologie ne paraissait pas vraiment pertinente pour le contexte américain pour trois raisons qui participent de la spécificité du fait religieux aux Etats-Unis. On note en premier que les Etats-Unis sont une nation majoritairement protestante même si le pourcentage des protestants au sein de la population a tendance à diminuer. Il est de 56% en 2000 contre 70% en 1950. Les congrégations protestantes sont multiples et variées mais elles ont en commun l'idée de simplicité dans la célébration de la prière, le droit au jugement privé pour tout ce qui concerne les croyances et la conscience ainsi que le principe de l'association volontaire. L'historiographie inscrit d'ailleurs la genèse de la démocratie américaine dans les pratiques sociales d'un protestantisme diversifié. La deuxième spécificité américaine tient au fait qu'en dépit de la diversité des religions en présence (y compris au sein du protestantisme), le puritanisme enraciné dans le calvinisme est perçue par (Miller 1953, Carrigan 1998) comme l'idéologie religieuse ayant le plus influencé non pas les autres théologies mais la vie sociale et politique. L'héritage de la théologie puritaine se lit aisément à ce profond sentiment qui anime la majorité des Américains que leur pays est doté d'une mission, voire même d'une mission divine sur la planète. La troisième spécificité provient du fait que la diversité des religions et pratiques religieuses n'a aucune incidence sur le territoire ou encore que l'étude de la répartition spatiale de ces religions sur le territoire national est insignifiante, en dehors peut-être des adeptes de l'église mormon et du clivage nord-sud. La différenciation majeure participe de cette division entre grandes villes et métropoles et petites villes et territoires ruraux ainsi que de l'appartenance ethnique et raciale.

Les Etats-Unis comptent 5 millions de Mormons, une église qui se situe au cinquième rang de par son poids démographique et dépasse largement l'église luthérienne et la majorité d'entre eux vivent dans l'Etat de l'Utah. Cet Etat qui a fait l'objet d'une certaine médiatisation lors des Jeux Olympiques qui se sont déroulés l'hiver 2002 à Salt Lake City est en effet qualifié d'Etat mormon. Dans l'Utah, 7O% de sa population est affiliée à l'église mormone, les représentants au Congrès sont tous mormons, 80% des juges et 90% des membres de la législature appartiennent à l'église mormon. Le Sud concentre un plus fort pourcentage de protestants que le nord. D'après Richard Wightman Fax (entrée protestantisme de l'Encyclopédie des Etats-Unis), 77% des habitants du sud sont protestants et 42% d'entre eux, soit presque la moitié sont baptistes (comme Bill Clinton) alors que seuls 32% des habitants de la Nouvelle Angleterre - qui à bien des égards symbolise la présence puritaine, sont protestants contre 52% de catholiques. Les Africains- Américains sont majoritairement protestants (77%) et 52% d'entre eux sont baptistes. Les Hispaniques sont majoritairement catholiques (74%) mais les sociologues précisent qu'environ 60.000 hispaniques par an quittent le catholicisme pour s'affilier à des églises évangéliques protestantes comme le Pentecôtisme.

Les politologues comme Steve Farkas (qui a édité un ouvrage collectif intitulé For Goodness' Sake: Why so many want religion to play a greater role in American Life (Public Agenda, 2001)) le comportement des électeurs au moment des élections présidentielles s'explique en raison de l'appartenance religieuse. Les catholiques et les juifs ont tout au long de l'histoire voté en faveur de candidats démocrates. Au cours de l'élection présidentielle 2000, 77% des Juifs et 76% des catholiques hispaniques ont voté pour Al Gore. Seuls les catholiques non hispaniques ont changé d'habitude: 51% d'entre eux ont voté pour Bush et 46% pour Al Gore. Ce qui fait une moyenne totale de 49% de catholiques ayant voté pour Bush et 47% pour Al Gore. Le même auteur indique que l'actuel président Bush a recueilli 63% des voix de personnes qui se rendent dans leur paroisse plus d'une fois par semaine contre 36% pour Al Gore. Il donne également les résultats d'une enquête menée au cours de l'année 2000 pour souligner l'importance du fait religieux: 95% des personnes interrogées ont dit qu'elles voteraient en faveur d'un candidat noir appartenant au parti de leur choix, 92% voteraient pour un candidat juif, 59% pour un homosexuel et 49% pour un athé. Ces chiffres montrent le degré de tolérance que l'on peut trouver au sein de la société américaine, la prise en compte de la dimension religieuse dans les choix politiques ainsi que leur préférence pour un candidat ayant une identité religieuse.

Et en tant que géographe et américaniste, j'ai choisi de limiter l'observation et l'analyse du fait religieux aux villes et métropoles, de mettre en évidence la spécificité du fait religieux ainsi que la manière dont celui-ci pouvait se lire dans le paysage urbain et dans la sphère publique au travers notamment de l'offre de services urbains. Bref, l'analyse s'inscrit dans une réflexion de géographie culturelle privilégiant la culture politique. Aussi j'ai organisé les arguments en trois parties. La première partie se veut un rappel de la spécificité du fait religieux dans l'expérience historique d'une nation telle que l'exprime l'historiographie. La seconde partie traite de la présence des bâtiments religieux dans les downtowns des villes en soulignant la dynamique démographique mais aussi politique du catholicisme dans une nation qui après tout s'est jusqu'ici pensée comme une nation protestante. En effet les Etats-Unis n'ont compté que deux candidats catholiques à la présidence, les démocrates Alfred E. Smith qui fut un candidat malheureux et John F. Kennedy qui a été assassiné. La troisième partie analyse les récentes directives prises par l'Etat fédéral pour promouvoir les responsabilités des "faith-based organizations" FBO (associations caritatives) notamment dans les quartiers sensibles (inner-cities) à partir d'une enquête menée dans les villes du Wisconsin, Madison et Milwaukee. La conclusion soulignera combien le fait religieux est susceptible d'être instrumentalisé au profit de l'idéologie libérale et que ce sérieux antagonisme, voire même opposition entre les théologiens évangéliques et les théologiens de la libération (courant venu d'Amérique latine) est plutôt absent de la scène publique.

1- La spécificité du fait religieux dans l'expérience historique américaine ou encore l'exception religieuse

D'après l'historiographie américaine, l'une des spécificités majeure de la vie sociale, culturelle et politique qui est cette notion de pluralisme, reposerait principalement sur l'expérience sociale de la multiplicité et de la diversité des congrégations religieuses au sein même du protestantisme. D'ailleurs la devise américaine E pluribus Unum l'exprime très clairement. Cette devise remonte à la Constitution de 1787 et à la déclaration des droits de 1791. La formule que reprennent souvent d'ailleurs les journalistes In God We Trust que l'on retrouve sur les billets de banque a en fait été imaginée par le Congrès en 1864, soit en pleine guerre de sécession. La nation américaine est sécularisée dès sa fondation: il y a séparation entre l'Etat et la religion. Mais comme l'écrivait (et ce point de vue est toujours valable aujourd'hui) Tocqueville, les Etats-Unis continuent de figurer comme le pays le plus religieux au sein de la chrétienneté. Max Weber a par la suite remarquablement démontré combien l'éthique protestante était indissociable de l'esprit du capitalisme.

1.1- L'héritage du passé

Cette séparation entre pouvoirs religieux et pouvoirs politiques provient de l'héritage d'un passé colonial qui dans l'ensemble a oeuvré dans l'idée de la tolérance, en dépit d'un contexte de rivalité entre dénominations. La séparation entre l'Etat et les églises est d'autant mieux affirmée que l'affiliation religieuse a toujours relevé non pas d'une tradition qu'il s'agit de maintenir mais d'un choix personnel. En ce début de XXIème siècle ont peut dire qu'une grande majorité d'Américains sont affiliés à une paroisse et que la compétition entre les congrégations et les paroisses est toujours d'actualité. Le fait le plus marquant réside certainement dans cette capacité de la religion à forger l'identité de l'individu. On est fier d'appartenir à une paroisse et la stratégie résidentielle des habitants d'une ville est également liée à la localisation de la paroisse à laquelle on appartient ou on souhaite appartenir. Ce lien entre l'identité de la personne et son appartenance religieuse permet également de comprendre la raison pour laquelle l'idée de classe sociale ou encore de la conscience d'appartenir à une classe sociale a toujours été faiblement ressenti dans la culture américaine. Dans son ouvrage Why there is no socialism in the United States? le sociologue Wernert Sombart faisait certes le constat de sérieuses inégalités sociales liées au principe de l'accumulation du capital mais il estimait que la vitalité religieuse était un facteur prédominant pour expliquer les limites des représentations sociales autour de la notion de classes sociales. L'historien Wightman Fox souligne combien la genèse de la sociologie urbaine américaine (soit l'Ecole de Chicago) résulte du Social Gospel Mouvement et peut être comprise comme une version séculaire d'un mouvement de réforme qu'est l'Evangélisme. Il affirme par ailleurs que les ouvrages de David Riesman The Lonely Crowd et de William Whyte The Organization Man, parus tous les deux dans les années 1950, ayant dénoncé le degré d'anomie de la société américaine ont en fait contribué à susciter un cycle de renouveau religieux.

On peut également partager le point de vue des sociologues américains qui défendent l'exception religieuse américaine pour souligner combien contrairement à la thèse selon laquelle la modernité entraînerait obligatoirement le "désenchantement du monde", les Américains peuvent être qualifiés de plus religieux que les autres Occidentaux. Cette exception religieuse est d'autant plus étrange qu'aux Etats-Unis, la science et les techniques ont toute leur place, que cette société dite moderne se caractérise mieux que d'autres par un matérialisme relativement prononcé et par un pragmatisme bien ancré dans les mentalités. Expliquer cette religiosité en raison d'une offre religieuse très diversifiée exige d'y voir un lien direct avec les flux migratoires. D'innombrables congrégations et sectes se sont installées parallèlement aux flux migratoires et tout invidivu était et est de ce fait en mesure de se rapprocher du corpus dogmatique proche de ses aspirations. Cette vitalité religieuse peut difficilement se retrouver dans un pays où l'offre religieuse relève d'un monopole. Dans ce dernier cas la personne qui pour une raison ou une autre ne peut accepter le dogme dominant opte généralement pour la solution du désengagement vis à vis de la sphère religieuse. Tocqueville précise également combien, au moment de la fondation de la nation, la diversité religieuse a permis de ne pas se retrouver dans une situation de rivalité entre le spirituel et le politique. Les congrégations religieuses ont ainsi conservé des fonctions sociales aussi importantes que la santé, l'éducation et la solidarité, fonctions qui sont plus facilement passées aux mains de l'Etat dans les nations européennes.

Le protestantisme en faisant de la Bible la source de la légitimité religieuse et non l'institution, valorise tout particulièrement le choix religieux individuel militant à forte impact biographique. Du fait qu'elle soit plus fondé sur le principe d'une interprétation personnelle du dogme, la religion aux Etats-Unis relève plus d'un fait moral que dogmatique. Le sociologue Robert N. Bellah n'hésite d'ailleurs pas à parler de "religion civile". L'appartenance religieuse et reléguée au registre de l'identité personnelle: les distinctions vestimentaires, linguistiques, gestuelles, sont plutôt insignifiantes. L'affiliation religieuse permet en effet de lire les stratifications sociales.

1.2- Société de consommation de biens religieux

Les pratiques sociales observées aux Etats-Unis permettent de dire que le fait religieux a intégré le principe de la consommation. Aussi dans ce paradigme d'une société de consommation de biens religieux, la fonction pastorale apparaît moins comme une vocation prestigieuse que comme un métier exigeant un certain charisme, notamment pour les protestantismes évangélique, fondamentaliste ("born-again christians") et pentecôtiste. Ces églises qui ont connu depuis les années 1970 une croissance grandissante au sein du protestantisme américain et qui représentent plus du quart de la population américaine, soit 60 millions de personnes, utilisent les médias modernes, notamment la télévision.

Les Etats-Unis comptent des télé-évangélistes dotés un fort charisme. Le prédicateur de la Caroline du Nord, Billy Graham, à la tête d'une multinationale de l'évangélisation, la Billy Graham Evangelistic Association, n'était qu'un simple pasteur baptiste qui, au fil du temps, a gagné de l'autorité en travaillant sur son charisme personnel. Un autre téléévangéliste bien connu des Américains, Robert H. Schuller, est également le pasteur de Crystal Cathedral (comté d'Orange en Californie), une cathédrale récente (construite par l'architecte Frank Gehry). Contrairement à Pat Robertson, leader de Christian Coalition (une dénonmination conservatrice largement représentée dans la droite républicaine), Robert Schuller (qui vient d'une région rurale de l'Iowa) a évité d'oeuvrer dans le monde politique, mais son émission "The Hour of Power" est regardée tous les dimanches par 20 millions de personnes.

La consommation de croyances religieuses est également un aspect non négligeable de la vie économique. D'après The Economist, les Etats-Unis comptent 2.500 librairies chrétiennes une industrie musicale ayant un poids de 750 millions de dollars, 163 chaînes de télévision et de nombreux sites sur Internet. Corporate America a pris conscience de cette envie de consommation qui touche la génération des baby-boom ou encore nommée la Génération X. Les ventes des librairies chrétiennes ne cessent d'augmenter. Cette croissance dans la consommation de croyances religieuses se traduit par l'aménagement de campus religieux qu'un journaliste du Nouvel Observateur a intitulé "Dieu à Disneyworld" pour désigner ces "megachurches" ou encore "country-clubs churches" qui incluent, outre l'édifice religieux, une gamme de services et d'activités. On y trouve une garderie, une bibliothèque, des activités sportives, des évènements culturels, des salles de concert et de spectacle (où l'on peut écouter des gospels religieux), des shows musicaux et une caféteria. On parle ainsi de la megachurch baptiste de Houston (Texas) qui compte 15.000 fidèles et de celle de Louisville (Kentucky) qui compte 22.000 fidèles. Le Monde dans un supplément du dimanche 19 Mai 2002, qui se veut une sélection d'articles parus dans le New York Times de la semaine présente, a traduit en français l'article sur la mégachurch de Louisville (Christian Church) comme illustration d'un nouveau phénomène de société. Le journaliste précise que la mégachurch de Louisville s'est dotée de 16 terrains de basketballs et elle attire des sportifs. Ces équipements et les services offerts par la megachurch incitent les individus et les familles à passer la journée du dimanche dans une megachurch. Les pasteurs de ces mégachurchs sont fiers de leurs paroisses et ils insistent aussi pour dire qu'ils contribuent à crééer des emplois pour les jeunes et pour les personnes du troisième âge. On peut toutefois se demander si dans cette société de consommation de biens religieus, la mégachurch ne représente pas la version religieuse de la "gated communities", ces fameuses enclaves résidentielles.


2- Le fait religieux instrumentalisé au profit d'une identité ethnique urbaine

Cette hypothèse d'une instrumentalisation du fait religieux au profit d'une identité ethnique s'affirmant dans le paysage urbain peut aisément être illustrée par la cathédrale Our Lady of the Angels (Notre Dame des Anges) de Los Angeles qui a été inaugurée le 2 septembre 2002 et au cours de laquelle trois milles invités ont assité à la cérémonie qui a duré quatre heures. C'est une cahédrale plus vaste que celle de Saint Patrick de New York qui fut achevée en 1906 et dédiée comme son nom l'indique au patron des Irlandais. Le 4 septembre s'est déroulé une cérémonie religieuse qualifiée intereligieuse (interfaith) dans le but de signifier le refus d'un catholicisme replié sur lieu au profit d'une image d'un catholicisme comme lieu privilégié de rencontres des multiples communautés religieuses qui composent Los Angeles.

2.1- Le diocèse catholique de Los Angeles et l'aménagement urbain

C'est le plus grande diocèse catholique des Etats-Unis: il comprend 5 millions de fidèles. Mais c'est aussi le diocèse le plus diversitié d'un point de vue ethnique: il inclut 3 millions de latinos. L'église a été conçue par l'architecte espagnol Joseph Moneo et a été inaugurée le 2 Septembre par le cardinal Roger Mahony l'archevêque de Los Angeles. Mahony est issu d'une famille irlandaise mais très jeune il a été confronté à la présence hispanique et, de ce fait, il est pratiquement bilingue. Le diocèse catholique le plus diversifié d'un point de vue ethnique.

Le projet de la cathédrale remonte à la décennie 1990 et les discussions se sont intensifiées, suite aux sérieux dégâts subis par la première église catholique, symbole de la présence catholique antérieure à l'américanisation de Los Angeles (au milieu du XIXème siècle), à la suite du tremblement de terre de 1994. L'église Santa Vibiana exigeait d'une part de lourds travaux au niveau de la structure du bâtiment qui devait être mise aux normes antisismiques et d'autre part elle n'était pas perçue comme suffisamment spacieuse pour exprimer et affirmer la présence catholique dans le paysage urbain. Le cardinal Mahony a finalement décidé que l'ancienne église Santa Vibiana (défendue par les associations en faveur de la préservation historique) serait vendue pour être transformée en un centre culturel (center for the performing arts) et que des fonds privés devraient permettre de se doter d'une belle et grande cathédrale dans le centre-ville. Santa Vibiana est située à l'intersection entre la deuxième rue (Second street) et Main street et le site de la cathédrale est plus au nord-ouest.

L'idée d'une cathédrale en plein centre-ville présente l'intérêt de contibuer à l'aménagement urbain de Los Angeles où les édiles, sous la conduite de l'agence CRA (community redevelopment agency) se donnent pour ambition de revitaliser le downtown et d'y constuire de prestigieux bâtiments publics, comme la salle de concert de Walt Disney et le pavillon Dorothée Chandler. Grand Avenue cherche à se doter d'une image de couloir culturel en se parant de nouveaux bâtiments. La cathédrale est un catalyseur en vue de la transformer en une rue piétonne, "pedestrian-friendly promenade". Le site de la cathédrale ou plus exactement celui du complexe religieux correspond à l'îlot adossé à l'autoroute Hollywood qui va de Grand Avenue à Hill Street. On y a accès en voiture mais l'entrée piétonne donne sur la rue du Temple. La cathédrale se trouve à l'angle sud-ouest du site alors qu'à l'est se situent les bâtiments administratifs et la place du cloître, un vaste espace public pouvant contenir jusqu'à 6.OOO personnes. Le complexe inclut un bâtiment pour les conférences et une "coffee shop" (cafeteria) qui peut servir 1.000 repas par jour et inclut 700 places assises. La place publique peut accueillir jusqu'à 6.000 personnes. La cathédrale inclut un parking de 600 places: on peut garer gratuitement sa voiture pendant deux heures, le temps d'assister à un office religieux et de discuter avec les amis. Le tarif a ensuite été fixé à 2,50 dollars pour 20 minutes ou encore 12 dollars pour la journée. La cathédrale se veut un bâtiment majestueux comprenant 25 portes de bronze. La hauteur de la cathédrale correspond à 12 étages et le maître d'oeuvre revendique une affiliation à l'architecture espagnole et celle de l'Amérique latine. Les habitants de Los Angeles estiment que le complexe autour de la cathédrale Notre-Dame des Anges s'est également inspiré du musée Paul Getty (inauguré en 1997 à Brentwood) et de Staples Center, un récent palais des Congrès au sud du downtown (qui a accueilli la convention démocrate au cours de l'été 2000).

La cérémonie de l'inauguration a accueilli 3.000 personnes dont 500 prêtres, 65 évêques et 40 séminaritstes. La dernière fois qu'une cathédrale catholique avait inaugurée remonte à 1971. Il s'agissait de la cathédrale Sainte Marie de l'Assomption à San Francisco. A l'occasion de cette cérémonie, l'autel fut paré d'un patchwork de nappes afin de symboliser la diversité ethnique des catholiques de Los Angeles qui incluent des Hispaniques, des Africains-Américains, des Asiatiques et des Caucasiens. Les journalistes ont annoncé que 6.200 personnes avaient assisté aux messes du 3 septembre, le premier jour de son fonctionnement. La cathédrale au même titre que les tours de bureaux et les quelques immeubles résidentiels participent de cette volonté de doter la ville d'une centralité alors que jusqu'ici Los Angeles en avait été dépourvu.

2.2- La cathédrale, un récit de dons privés et de consommation d'objets religieux

La cathédrale a coûté 189 milions de dollars et, de ce fait, elle a fait l'objet de sérieuses critiques de la part de nombreuses associations dont la "Los Angeles Catholic Workers", une association qui sert la soupe dans les quartiers centraux de la ville non loin de la cathédrale. Pour les membres de la "Los Angeles Catholic Workers", cette somme aura pu être utilisée différemment. Le projet de la cathédrale a permis à 600 personnes de verser un montant de 10.000 dollars alors que la plupart des donateurs ont versé entre 50 et 100 dollars. Toujours d'après le Los Angeles Times des non-catholiques ont participé à son financement, y compris des juifs.

Mais pour le cardinal Mahony, se doter d'un budget d'investissement n'était pas suffisant. Il fallait également inclure dans les prévisions le budget de fonctionnement. Aussi la cathédrale abrite trouve un mausolée avec 1.300 cryptes et 5.000 niches alors que Saint Patrick à New York n'a que 14 mausolées réservés aux évêques. L'originalité de cryptes dans la cathédrale des Anges à Los Angeles provient du fait qu'elles ont été pensées comme un moyen de se doter de revenus. En effet pour y être enterré, il suffira de payer et le prix de cette localisation sera établi en fonction des coûts d'entretien de la cathédrale. Peut-être comme l'écrit Mary McNamara dans le Los Angeles Times du 8 Février 2002, on viendra dans la seconde moitié du 21ème siècle du monde entier en pélérinage pour visiter les tombes de la cathédrale de Notre-Dame des Anges.


3- Les associations caritatives instrumentalisées par le politique: les programmes sociaux et les school vouchers

Les associations (non profit corporations) ayant une vocation caritative tiennent un rôle considérable dans la vie des quartiers sensibles. Elles sont de plus en plus instrumentalisées par le politique comme le souligne les récentes décisions prises par les institutions fédérales.

3.1- L' Office of faith-based and community initiatives

Les responsables des principales églises ou congrégations américaines savent coopérer pour défendre des initiatives ou encore des politiques sociales en faveur des pauvres et des démunis. Le New York Times du 10 septembre 1999, a ainsi fait état d'une lettre addressée par des prélats catholiques, protestants juifs, boudhistes et musulmans au président Clinton pour faire de la question du logement un droit sacré alors que le Congrès avait diminué le montant des subventions à l'égard de l'aide au logement. Deux associations, Housing America, -qui oeuvre pour la baisse des coûts du logement- et Religious Witness with Homeless People, (qui se préoccupe des sans domicile fixe) s'étaient également mobilisées à cette occasion. Après le droit à la vie, le droit à l'éducation et à la santé, elles estimaient que le logement devait être mieux intégré et pris en compte par la politique fédérale. L'archevêque Joseph A. Fiorenza, président de la National Conference of Catholic Bishops, a largement contribué à la réhabilitation des logements dans les quartiers désaffectés de son diocèse de Galveston-Houston. Dans un quartier pauvre de Trenton (New Jersey), une association quaker, Mercer Street Friends, reçoit 80% de son financement d'institutions publiques pour aider les gens des quartiers défavorisés et notamment les jeunes.

De nombreuses associations religieuses ont des fonctions sociales reconnues. Récemment les médias ont publicisé les expériences réussies dans le milieu carcéral. Dans une prison du Texas, les prisonniers ont eu le choix de participer à un programme intitulé "InnerChange Freedom Initiative" offert par une association religieuse afin de les préparer à leur sortie de prison et à leur insertion sociale. Les candidats à la présidence lors des élections de l'an 2000 ont reconnu l'ensemble des tâches sociales remplies par les associations religieuses. Le président Bush est allé plus loin que son prédecesseur puisqu'il a reconnu "le pouvoir de la foi" (power of faith). Il s'est basé sur l'évaluation du programme InnerChange Freedom Initiative qui avait démontré les changements de comportements des prisonniers. Dans l'expérience menée à Sugar Land dans le Texas, seuls 15 des 120 personnes qui participaient au programme ont récidivé. Bush a ainsi créé une cellule intitulée "Office of Faith-Based and Community Initiatives" au sein de la Maison Blanche qui a pour mission d'éliminer toutes les barrières susceptibles d'empêcher les associations religieuses de recevoir des financements de l'Etat fédéral pour des programmes sociaux. Cette création a été justifiée comme une simple mesure d'opportunité ("equal opportunity") en faveur des associations religieuses. Mais en fait elle va plus loin dans la mesure où elle participe de ce point de vue qui consiste à dire que la religion est un paramètre important pour régler les problèmes sociaux. Le professeur John DiIulio, qui dans ses travaux de recherches avait réussi à démontrer que des programmes sociaux mis en oeuvre par des associations religieuses avaient plus d'effets auprès des jeunes dans la mesure où elles avaient réussi à modifier l'attitude destructive de ces derniers "self-destructive behaviour", avait un moment présidé l'OFBCI. La réforme de l'aide sociale signée par le président Clinton en 1996 (PL 104-193) et votée par le Congrès avait explicitement dit que les associations religieuses au même titre que des entreprises privées ou des administrations pouvaient disposer de fonds fédéraux. L'association "Faith Works" à Milwaukee (Wisconsin) dispose d'un budget de 600.000 dollars par an et des programmes de réinsertion professionnelle et de lutte contre la drogue.

Mais comment les Américains arrivent-ils à concilier cette séparation entre l'Etat et les églises? Certains Américains n'hésitent pas à critiquer l'attitude du président Bush et ils jugent cette posture inconstitutionnelle alors que d'autres estiment le message religieux est tout aussi important que l'aide sociale en tant que telle. Mais aussi paradoxal que cela puisse paraître, les églises les plus fondamentalistes sont plutôt hostiles à cette attitude de l'Etat fédéral; elles y voient là une possible ingérence de l'Etat dans leurs affaires alors que les églises plutôt libérales (gauches) sont d'accord. En effet l'Etat fédéral conduit systématiquement des évaluations auprès des agences et des associations qu'il finance. Le meilleur exemple de programmes sociaux gérés par des sociétés de charité se situe certainement dans l'Utah où 3.600 sociétés de charité gèrent un welfare system fondé uniquement sur des dons privés.

3.2- Le système de vouchers

Le school voucher est un programme généralement initié par l'Etat fédéré comme le souligne l'expérience de Cleveland dans l'Ohio législature de l'Etat a autorisé toute famille habitant dans les quartiers sensibles (inner-cities) de recevoir un chèque lui permettant de payer la scolarité de son enfant dans une école privée. Les écoles publiques dans les quartiers défavorisés posent de sérieux problèmes et à Cleveland 4.456 enfants fréquentant les classes primaires peuvent fréquenterl'une des 56 écoles primaires privées grâce à un financement public de l'ordre de 2.500 dollars par enfant. Ce programme qui a déjà six ans permet à l' école catholique de Saint Rocco de bénéficier de fonds publics pour la moitié de son effectif, soit 200 élèves. Les enfant qui bénéficient de vouchers appartiennent à des familles pauvres, et seuls la moitié d'entre eux sont Noirs alors que les enfants noirs représentent plus des trois quarts des effectifs des écoles publiques du centre-ville de Cleveland. (New York Times 10 février 2002). Dans cette même ville, le programme a essentiellement profité à des écoles catholiques localisées dans dans le downtown. Pour de nombreux observateurs, le montant de l'aide proposé par l'Etat est tout compte fait limité et il empêche d'une certaine manière le secteur privé de faire concurrence aux écoles catholiques. Mais une cour fédérale, la US Court of Appeals for the Sixth Circuit avait déclaré ce programme inconstitutionnel dans la mesure où 80% de ces écoles privées bénéficiant de fonds publics étaient religieuses (New York Times 21 Décembre 1999). Ce point de vue fut contredit par les juges de la Cour Suprême.

La Cour Suprême qui s'est réunie en février 2002 pour statuer sur la légalité de ce programme de school voucher, s'est exprimée par un vote de 5-4, au mois de juin 2002, en faveur des programme d'aides à la scolarisation. La Cour Suprême n'a pas jugé le programme inconstitutionnel. Les juges ont estimé que le choix fait par les parents était individuel et que, de ce fait, ne mettait pas en cause la séparation entre l'Etat et le religieux. (Financial Times 28 juin 2002). Le président de la Cour, William Rehnquist, a mis l'accent sur le choix privé (Le Monde 30juin/1er juillet 2002). Le président Bush était ravi du jugement de la Cour Suprême qu'il a comparé à celui de Brown vs. Board of Education de 1954 qui a en quelque sorte mis fin à la ségrégation scolaire pour les Noirs. Les syndicats des professeurs de l'enseignement public sont hostiles à la position prise par la Cour Suprême et sont prêts à continuer à défendre leur position, le démembrement du système scolaire. (The Economist 6 juillet 2002).

Ce débat sur la légitimité des aides à la scolarisation pose certes la question de la frontière entre Etat et religion mais tout géographe européen peut constater combien ce débat concerne principalement les quartiers difficiles les inner-cities. Face à ce choix en faveur des associations caritatives et des écoles religieuses, on peut s'interroger sur le progressif abandon des quartiers difficiles par le secteur public au profit des associations religieuses. Dans les territoires des banlieues et périphéries urbaines, ce questionnement sur la séparation entre l'Etat et le religieux est pratiquement peu pertinent; le système scolaire est jugé satisfaisant.

Conclusion

Les Américains depuis la fondation de leur nation ont fait établi une séparation entre l'Etat et l'Eglise. Mais en dépit de leur modernité, ils continuent d'accorder un rôle essentiel à la religion dans la vie sociale et politique. La religion va même jusqu'à participer de l'identité de l'individu. Mais en dépit de cette séparation entre l'Etat et l'Eglise, la société américaine en ce début de 21ème siècle instrumentalise le fait religieux dans la vie politique locale. La Cathédrale de Notre-Dame des Anges de Los Angeles confirme cette volonté d'inscrire la présence catholique dans le paysage urbain de Los Angeles et contribue à revaloriser ce downtown qui en dehors des heures d'ouverture des bureaux est relativement calme, sauf pour la rue Broadway (artère fréquentée le dimanche par la population hispanique). Elle souligne aussi cette tendance en faveur d'une consommation de biens religieux dans la mesure où elle est plus qu'une simple église, elle est un site culturel et religieux où on peut même choisir d'y être enterré. La religion est instrumentalisé dans le cadre de la politique sociale menée par l'Etat fédéral et permet ainsi le progressif désengagement ou encore la responsabilité limitée du secteur public face à des questions de société, comme l'éducation des jeunes. La religion est en fait indissociable de ce nouvel esprit du capitalisme et à l'idéologie libérale.

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