LE VOYAGE, FIGURE DU DÉSIR

Gérard HADDAD

Médecin Psychanaliste

Résumé

Article complet

En 1929, dans Malaise de la civilisation, Freud notait ce point essentiel, que l’apparition de l’espèce humaine est consécutive du fait qu’à un moment de l’évolution il y eut des primates qui se tinrent debout sur leurs pieds, en position érigée. Il aurait dû s’empresser d’ajouter que cette position-là est consécutive de l’apparition d’une sorte de malformation de ses deux membres postérieurs, devenus rigides dans leurs articulations, maladroits…comme des pieds. Car c’est là la grande mutation révolutionnaire : l’apparition des pieds. C’est le pied qui fait l’homme, cet animal que l’on dit pensant et parlant, et qui pense donc, comme le dira Lacan, avec ses pieds.

Il ne s’agit pas là seulement d’une boutade. Lorsqu’un paléontologue découvre quelque part un vieux squelette de primate, qu’est-ce qui lui permet de trancher s’il s’agit d’un singe ou d’un homme ? Sa boite crânienne ? Non. Le critère qui permet sa décision c’est, si la chance lui sourit, le squelette du pied.

Mais il ne s’agit pas que de position érigée et de pied, mais de la fonction que lui permet cet organe, à savoir la marche. L’homme apparaît sur terre avec une vraie fringale de marcher, de voyager, puisqu’avec des moyens techniques rudimentaires, en quelques milliers d’années, on va retrouver l’équivalent des premiers hommes africains à Java et en Chine.

De ces faits anthropologiques fondamentaux on devrait tirer cette conclusion qu’avant toute chose, avant même d’être un être parlant, l’homme est un animal qui marche, qui voyage. Il est avant tout homo viator.

Cela ne peut pas être sans conséquence sur sa structure psychique, sur le rapport entre son psychisme et son corps, sur son rapport au monde. D’où mon idée de proposer à la communauté analytique le concept d’une nouvelle pulsion, la cinquième, la pulsion viatorique, celle-là même que le pédiatre vérifie à la naissance du bébé, en même temps que la succion, le réflexe de marche, support à venir de la pulsion viatorique et qui, à mes yeux représente la figure paradigmatique du désir humain.

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Pourtant, ce n’est pas à travers une réflexion sur la paléontologie que j’ai été conduit à élaborer cette théorie consignée dans mon ouvrage Freud en Italie et dont je vais ici, à grands traits rappeler quelques unes des propositions principales. Mon point de départ fut un travail de mon épouse sur les voyages de Freud en Italie.

Freud adora l’Italie. Elle joua pour lui, entre autre, le rôle d’antidépresseur. Dans une de ses lettres à Fliess, alors qu’il va mal, il écrit à son ami : « C’est l’Italie qu’il me faut ». Aussitôt dit, aussitôt parti. La lettre qui suit témoigne que sa joie de vivre lui est revenue. C’est un des aspects de ces lettres à Fliess, rassemblée sous le titre « Naissance de la psychanalyse », le témoignage sur la dizaine de voyages que Freud fait en Italie dans les années où il invente la psychanalyse. Ces voyages ont rythmé toute cette période. On connaît la phobie de Freud pour les trains, ce qui rend encore plus remarquable la fréquence de ces voyages parfois épuisants.

Ce qui est surtout remarquable dans ces voyages c’est leur fonction dans le processus créatif. De chaque voyage en Italie Freud ramène une moisson d’idées nouvelles, une restructuration de ses conceptions, jusqu’au voyage crucial de 1897, au cours duquel il « renonce à sa neurotica », c’est-à-dire qu’il découvre l’Œdipe et le fantasme.

Dans le rapport de Freud à l’Italie, il y a deux autres points importants :

­ Le premier c’est l’énigme de son rapport à Rome où il ne pourra se rendre qu’après avoir analysé son Œdipe. On devrait se demander, ce que personne jusqu’à moi n’a fait semble-t-il, quel rapport peut-il exister entre la ville de Rome et le sentiment incestueux refoulé de Freud ? Toutes les histoires d’Hannibal ou de Moïse qu’il nous raconte ne peuvent convaincre que ceux qui ne se posent pas la question.

La réponse à cette énigme m’a été fournie par ma femme qui a fait deux remarques :

  1. La première c’est que le nom de Roma a pour palindrome, c’est-à-dire : écrit à l’envers, Amor. Ce Roma/Amor est connu depuis l’antiquité et sera repris par Goethe. C’est un classique que l’on ne peut ignorer.

  2. La seconde c’est que la condensation, l’addition lettre à lettre du prénom de la mère de Freud Amalia et de l’épouse Marta,   en s’inspirant de la méthode par laquelle Freud analysa le mot d’esprit famillionnaire de Heine  donne Amartalia, mot qui se découpe immédiatement en Amar Italia, l’amour de l’Italie. Cette condensation inclut le palindrome Roma/Amor.

Le rapport amoureux de Freud à l’Italie, et à Rome en particulier, est supporté par ce jeu de lettres qui résume son désir et qu’il apprend à déchiffrer au cours de ses multiples voyages en Italie.­

Le deuxième point non remarqué, c’est qu’en Italie Freud va découvrir la dimension de l’art, qu’il ignorait jusque là, dans la droite ligne de la culture juive.

Je ne développerai pas ici ce point, en me contentant de cette thèse :  Il n’y a pas de psychanalyste s’il n’y a pas eu, à un moment ou l’autre, une authentique émotion artistique, émotion causée par les arts plastiques et la peinture en particulier.  D’où la place que tient la peinture dans la réflexion des psychanalystes depuis le Léonard de Vinci jusqu’aux Menines de Velasquez.

C’est donc la réflexion sur ce riche dossier des voyages de Freud en Italie qui m’a conduit idée de la pulsion viatorique, c'est-à-dire que le voyage est sans doute la forme paradigmatique du désir humain. Je parle du voyage, c'est-à-dire du désir de découvrir de nouveaux espaces, de nouvelles cultures, avec l’effort que cela exige et non un certain tourisme en quête de farniente.

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Freud considérait sa théorie des pulsions comme une mythologie personnelle. Eh bien, développons cette mythologie. On sait que pour lui la pulsion est une force qui se situe à la limite du psychique et du somatique et qui s’articule à un orifice corporel muni d’un sphincter. Cet orifice va servir de lieu d’échange entre le sujet et le Grand Autre maternel.

Qu’est-ce donc qui vient faire office de sphincter dans la marche du piéton ? Eh bien, tout simplement, la plante de son pied, lequel dans le déroulement du mouvement de la marche ouvre et referme un espace qui le sépare du sol, de la terre mère. C’est dans la marche que le sujet s’arrache au sol, à sa nature matérielle, pour amorcer un élancement dans l’espace qui ressemble à une chute. La marche « est une suite de chutes évitées » dit-on.

On sait aussi que le trajet pulsionnel découpe un certain objet. Quel est-il dans la marche ? Un bout d’espace. Dans la pulsion viatorique ce qui est en jeu c’est évidemment l’espace qui est conquis, laissé derrière soi, ouvert devant soi. D’où une certaine pathologie liée à cette pulsion.

Je voudrais, avant de conclure, ouvrir deux pistes, deux remarques.

1) Nous savons que les orifices pulsionnels sont les lieux privilégiés d’investissement du religieux et de son cortège de rites. Or rien n’est plus important dans le religieux que la marche. Tous les récits fondateurs de religions sont d’abord des récits de voyage.

Dans la Bible, il y a d’abord le voyage d’Abraham, son départ d’Ur, puis l’Exode et la longue marche dans le Sinaï. Le christianisme commence également par le voyage depuis Nazareth pour Bethlehem qui n’est pas la porte à côté. De même l’Islam date le début de l’Hégire par l’abandon de Mahomet de la ville de Médine et de son voyage vers la Mecque.

Il y a toute la question des pèlerinages qui ont joué un rôle si important dans le brassage des populations et dans le resserrement du lien social à l’intérieur des groupes religieux. Pèlerinage à Jérusalem prescrit par le Talmud, pèlerinage de la Mecque (un des cinq piliers de l’Islam), pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, fondateur du sentiment européen.

Ainsi, si la psychanalyse ne semble pas s’être intéressée à cette pulsion viatorique que je fonde, il y a longtemps que le religieux, lui, s’en occupe et l’exploite.

La deuxième remarque concerne l’Œdipe. Nous savons que l’Œdipe reprend et restructure chacune des pulsions. Que fait-il de la pulsion viatorique ?

Dans son séminaire sur les Psychoses, Lacan a eu cette étrange réflexion sur la Grand-route comme un des Noms-du-Père, par opposition aux petites routes sinueuses où le psychotique s’égare. La pulsion viatorique est là. Elle peut être assujettie au Nom-du-Père pour constituer la Grand-route où le sujet voyagera sa vie sans trop d’égarements, ou nourrir la folie de ses errements.

Il y a enfin toute une pathologie du voyage, de la fugue des adolescents, des voyages pathologiques dans lesquels je vois personnellement une tentative de se construire, de fortifier une métaphore paternelle défaillante.

Il est tout de même curieux de noter que le terme consacré par les toxicomanes est celui de trip, bad trip, voyage bon ou mauvais pour un sujet cherchant dans l’imaginaire du toxique la Grand-route qu’il ne trouve pas.

 

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