"DU GHETTO AUX RÉSEAUX,
QUELLE GÉOGRAPHIE POUR LES RELIGIONS"

Conférence de Bernard HOURCADE, géographe, directeur de recherche au CNRS

Compte rendu réalisé par Jean Pierre ROBERT, professeur au Lycée Professionnel Château Blanc de CHALETTE sur LOING

Aujourd'hui il y a " le feu à la terre ", la religion en est une des composantes. La géographie est longtemps restée silencieuse sur les religions. La révolution islamique en Iran , avec la mise en échec des Etats-Unis a apporté une autre dimension. De plus l'irruption du fait religieux dans les sociétés laïcisées donne matière à réflexion aux géographes.

Deux questions sous-tendent cet exposé :

Pourquoi les avions du 11 septembre sont-ils partis de Boston ? Pourquoi l'islam saoudien s'affronte-t-il avec son allié les Etats-Unis d'Amérique ?

Ces événements apportent des changements qualitatifs à la géographie mondiale. Aujourd'hui politique et religion ne vont plus ensemble, elles se déplacent avec d'autres logiques que politique ou religieuse. L'urbanisation, en particulier, a des conséquences majeures.

Quand Dieu reste au ciel c'est de la théologie, dès qu'il arrive sur terre c'est de la géographie !

L'espace religieux est sacré mais hétérogène.

L'espace a un sens :par exemple en islam, tourné en direction de la prière, vers La Mecque.

L'espace est polarisé, a des lieux de convergence : la Kaaba, le Gange, Lourdes, Rome .

L'espace a des frontières (intérieur/extérieur), des seuils, des limites, des portes : les fonctions y sont différentes, ainsi que les rites ou les vêtements.

Il y a une exterritorialité du territoire sacré : le Vatican, les juifs d'Avignon , les églises lieux de refuge .

Ces territoires suscitent des flux spécifiques de personnes, des pèlerinages. Ces migrations religieuses sont des vecteurs économiques (St Jacques de C., la Mecque &) et un moyen de voir le monde et de de faire des découvertes. Ces pèlerinages sont également un enjeu de pouvoir car il faut de l'argent pour voyager, des collectes sont faites, des " récompenses " sont données. Ainsi en Iran une société privée de riches propriétaires terriens et immobiliers finance des pèlerinages et s'affirme comme une puissance financière et religieuse redoutée du pouvoir.

Par ailleurs les religions disposent de réseaux non territorialisés d'hommes placés à des points stratégiques. Ex. : les réseaux jésuites.

Comment les religions ont-elles des rapports entre elles ?

Les situations sont variées.

La religion est (a été) celle du pouvoir politique sur un territoire (roi/ religion d'Etat).

L'islam est une religion de villes et de marchands, il s'est diffusé suivant des réseaux de villes distantes de 30 à 40 kilomètres, ses territoires ont une image commune mais une multitude de cultures auxquelles le regard du géographe doit s'appliquer.

En Afrique l'étude est complexe, il y a éclatement ethnique, religieux, une multiplication des sectes. Mais le conflit du Rwanda a fait un million de morts, tous chrétiens !

Certaines religions sont très nationales (judaïsme, bouddhisme), elles n'ont pas prétention à " évangéliser ". Elles ne bougent pas territorialement. D'ailleurs les " conquêtes frontalières " religieuses sont peu importantes.

La pluralité religieuse dans un état entraîne la multiplication d'églises et pose le problème des minorités à protéger.

La question de l'athéisme se pose. Dire de l'ancienne URSS qu'elle est redevenue orthodoxe c'est aller un peu vite, Les identités doivent se recomposer.

Il n'y a pas une fatalité de rapports de conflits , de guerres entre religions. Mais il y a eu une grande instrumentalisation politique (croisades, missionnaires, conversions).

La relation religion / société est bien connue pour le 19ème siècle et les débuts du 20ème, les périmètres de conflits étaient clairs mais aujourd'hui les identités, les territoires ont changé. La religion prend une place plus importante car les gens ont quitté leurs territoires, la ville a transformé le monde par l'éducation, la prise en charge. G. Roy, dans " L'islam mondialisé " montre que l'islam coupé de ses bases essaie de réinventer un système. Il montre que les auteurs du 11 septembre sont des gens très cultivés. Il faut remarquer par ailleurs que beaucoup de jeunes islamistes ont fait des études scientifiques supérieures en occident mais pas d'études de sciences humaines car elles induisent des remises en cause des sociétés et des croyances.

Les enjeux des " guerres de religions " sont nombreux.

Sur le plan démographique et générationnel, dans de nombreux pays d'islam 60% ont moins de 25 ans, ces jeunes ont une pratique religieuse différente de celle des parents, ils réinventent un système, survalorisent certaines pratiques ou rites. De plus la dynamique est plus éclatée, les démarches plus individualisées.

Les nouveaux territoires religieux : ghettos ou laïcité spatiale. Ce qui est important ce sont les flux, les réseaux, les échanges. L'Afghanistan est un non Etat, un non lieu. Le problème n'est pas le territoire, c'est le réseau. On peut détruire le territoire, le problème ne sera pas résolu.

Les enjeux sont multiples autour de l'espace public . La procession, la marche commémorative, marquent une existence par rapport aux autres. On peut aboutir ainsi à un espace en miettes, où chacun a sa place (exemple Israël / Palestine prévu par les accords d'Oslo).

Définir la laïcité de l'espace est donc un enjeu qui conduit à organiser les villes pour permettre la coexistence des identités différentes.

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