MAX WEBER REVISITÉ :

QUAND LES PAYS DE CHRÉTIENTÉ RÉUSSISSENT LE PASSAGE DE LA SOCIÉTÉ PAYSANNE À LA MODERNITÉ

Jean-Pierre HOUSSEL

Professeur émérite de géographie à l’Université Lumière-Lyon 2

Résumé

Article complet

La sociologie compréhensive de Max Weber a fait connaître la place de l’éthique puritaine des colons de Philadelphie dans les débuts du capitalisme américain. Une relation du même type existe entre la promotion collective qui transforme les comportements dans les pays de chrétienté et le développement endogène et sans rupture des campagnes à dominante agricole, au moment où la société paysanne entre en contact avec la modernité dans les économies transformées par la révolution industrielle dans l’Europe de l’Ouest à partir de la seconde moitié du 19° siècle. L’extension du phénomène est considérable car il concerne la Scandinavie, l’Europe rhénane, le Québec et une partie importante de la France. Il a été conceptualisé en tant que modèle danois, mais sa mise en place a rarement été reliée à l’action de mouvements inspirés par le christianisme social, quelle que soit d’ailleurs la confession qui en a été le support.

La relation entre l’action de la J.A.C. (Jeunesse Agricole Catholique) et l’émergence d’une France rurale progressive (qui s’adapte au progrès, qui adopte le progrès) à la fin de la décennie 50 a été établie par Gordon Wright dès 1964. Pareille mutation avait connu des antécédents dans la Scandinavie et dans l’Europe rhénane, mais on ne peut guère lui trouver de prolongement dans les phases de développement intervenues postérieurement, l’accès à la mutation ayant été réalisé selon des modalités semblables mais dans le cadre de civilisations différentes dans l’Asie en développement ou à partir de l’industrialisation spontanée conformément au paradigme de la Troisième Italie.

I. LE DéGAGEMENT TARDIF D’UNE FRANCE RURALE PROGRESSIVE DANS LES RÉGIONS DE PRATIQUE CATHOLIQUE UNANIMISTE (Houssel, 2000).
1. Un renversement de la hiérarchie aux dépens des « bons pays».

1. Jusqu’à la fin de la décennie 50, la France est caractérisée par le maintien de la société paysanne sur la plus grande partie des campagnes. L’agriculture intensive intégrée dans l’économie d’échange- ne concerne que la grande culture céréalière dans le centre du Bassin parisien, les vignobles de cru, le vignoble de masse et les zones de culture maraîchère et fruitière essentiellement dans le Midi méditerranéen, enfin les petites et moyennes exploitations du Nord et de l’Alsace qui pratiquent le modèle hollandais –ou danois- (Charvet, 1994).

La plus grande partie de la France rurale est toujours dominée par la société paysanne (Mendras, 1970) et c’est une particularité de notre pays, demeuré <<le plus agricole des grands pays industriels >>. On y trouve une agriculture à faible rendement et à faible productivité sur de petites surfaces et c’est pourquoi le pays parvient à peine à se nourrir. Une autre particularité est que plus les conditions naturelles sont difficiles, plus la taille de l’exploitation est faible : quelques hectares en haute montagne, moins d’une dizaine en moyenne montagne et dans le massif armoricain, une vingtaine dans les «bons pays» à grains comme en Aquitaine, une centaine sur les plateaux limoneux. On a mésestimé l’importance des campagnes pauvres où survivent les «genres de vie» qui demandent à la terre non seulement la nourriture, mais aussi une partie du vêtement et les objets de la vie quotidienne souvent en bois, confectionnés à domicile pendant la mauvaise saison.

2. La mutation agricole de la décennie cinquante n’a touché qu’une partie de la France rurale. La France rurale progressive (carte 1) est celle qui a adopté le modèle danois d’une agriculture intensive et commercialisée orientée vers les spéculations animales, comme l’élevage laitier intensif et les élevages hors-sol de porcs et de volailles là où la population est plus dense. Elle est caractérisée par le rôle joué par l’association, pour le matériel agricole (CUMA), les coopératives pour la vente et la transformation des produits, les groupements professionnels de toutes sortes, y compris d’exploitations (GAEC). Le système de culture permet de maintenir des exploitations viables sur de petites surfaces (guère plus d’une trentaine d’hectares aujourd’hui) et une population agricole dense.

La plus grande partie de la France paysanne des « pays de l’herbe et du bois» a bien adopté le tracteur et simplifié la polyculture, mais en s’orientant vers l’élevage extensif pour la viande sur prairie naturelle, de faible revenu par hectare. Il faudrait aujourd’hui une centaine d’hectares pour assurer un revenu suffisant à un ménage, si bien que ces régions connaissent un fort exode rural, la diminution de la population agricole entraînant celle des commerçants et artisans. Dans les bons pays, les exploitations dynamiques adoptent le modèle céréalier, mais il n’est rentable que sur de grandes surfaces avec une main-d’œuvre de plus en plus réduite par la motorisation, ce qui conduit à une forte concentration et à de faibles densités comme dans le modèle herbager.

La localisation de la France rurale progressive est paradoxale, car elle correspond aux campagnes les moins favorisées, souvent en montagne, à l’écart des grands axes de circulation. Elle comprend le massif armoricain et des foyers sur la dorsale montagneuse que l’on suit du Pays basque aux Vosges comme l’Aveyron, le Lyonnais, la Haute-Savoie et le nord du Jura. On ne peut imputer cette réussite aux conditions naturelles, mais elle tient à la capacité d’initiative de la population.

3. La disparité des comportements en face de l’innovation correspond à une différenciation ancienne de nature religieuse entre la France où la pratique catholique, c’est-à-dire la fréquentation du culte et l’obéissance aux recommandations du clergé, est majoritaire, et celle où elle est minoritaire, c’est-à-dire que la population ne fréquente l’église que pour les trois grands moments de la vie, le baptême, le mariage et les funérailles. Cette différenciation spatiale est ancienne puisqu’on la trouve déjà au moment de la séparation entre clergé réfractaire et curé jureur face à la Constitution Civile du Clergé en 1791. Elle ne s’atténuera qu’avec les bouleversements de la société française au cours de la décennie 60, si bien que la carte du chanoine Boulard établie au cours de la décennie précédente permet d’en rendre compte de façon précise (carte 2).

 

Elle sépare deux mondes qui s’ignorent l’un l’autre depuis si longtemps que l’on n’en a plus conscience. Pourtant elle a conditionné l’histoire politique et sociale de la Troisième République, marquée par l’opposition entre la France «blanche» conservatrice, ainsi appelée parce qu’elle a longtemps été fidèle à la monarchie et la France «républicaine» qui a adopté les idéaux des Lumières et des droits de l’homme. Alors que la France « blanche » est celle des régions isolées où se sont maintenues les traditions y compris religieuses, la France « républicaine » est celle des plaines, des plateaux et des vallées parcourus par les axes de circulation le long desquelles se propagent les idées nouvelles.

 

Au sortir de la guerre, la partie républicaine apparaît favorisée, car elle a profité des courants d’échange, des apports de l’enseignement primaire public et de l’exode vers les villes. La nécessité d’un changement ne s’impose pas et on l’attend du gouvernement central, car les comportements sont marqués par l’individualisme et l’habitude d’être assisté. Au contraire, la France blanche surpeuplée est en crise. Sur ces terroirs médiocres, la population est dense, car la natalité reste forte conformément aux enseignements du clergé et l’exode rural a été gêné par l’éloignement des régions urbaines et industrielles et par les réserves émises par le clergé et les propriétaires fonciers. Les jeunes qui sont nombreux refusent de supporter avec résignation les conditions de vie difficiles qu’ont connues les générations précédentes, au moment où s’ouvre la grande période de modernisation et d’augmentation du revenu. Ce refus déclenche une réaction suscitée par la difficulté créatrice et conduit à la modernisation à partir des initiatives et des ressources locales.


2. En pays de chrétienté, l’église s’est trouvée sans le chercher garant et acteur du progrès

1. La sortie de la société paysanne n’est possible que par le rejet de la routine dans une démarche de promotion collective. Les exploitants sont trop pauvres pour procéder individuellement à des essais et pas assez instruits pour être sensibles au discours scientifique. Ce n’est pas la présence de quelques agronomes et cours post-scolaires dans les départements ni celle des initiatives privées qui l’emportent en ce domaine, qui peuvent combler la coupure avec les laboratoires de recherche. Le progrès passe par le dégagement d’un groupe majoritaire (pas nécessairement le plus nombreux mais le plus influent), qui conçoit les transformations compatibles avec le milieu, les adopte sur leurs exploitations avant qu’elles ne se propagent par imitation.

2. La France rurale progressive correspond aux pays de chrétienté, c’est-à-dire à l’intérieur des régions de pratique majoritaire, à celles où la pratique catholique est quasi unanimiste : plus de 80 % des hommes adultes sont des messalisants (ceux qui assistent à la messe du dimanche). Le magistère du prêtre est écouté et la vie quotidienne est inséparable de l’empreinte religieuse. Ici le progrès n’est accepté que s’il est soutenu par l’autorité que représente toujours le clergé.

Or dans son affrontement avec le pouvoir, l’église s’est convaincue qu’elle ne pouvait se maintenir qu’en se faisant populaire : pour conserver la fidélité de la masse, elle doit répondre à ses aspirations à la fois spirituelles et temporelles. Aussi est-elle entrée dans une logique de contre-société qui s’appuie sur l’école privée, les œuvres caritatives, prend en charge les loisirs et se préoccupe de l’organisation professionnelle. Ceci l’amène à inspirer la recherche de solutions locales aux problèmes locaux (tout le contraire d’un comportement d’assistés), afin de minimiser dans ces espaces qu’elle contrôle l’influence des soutiens de l’état. Elle le fait tout en ne mettant plus en cause le régime républicain, au moins à partir de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII en 1891, qui ouvre la voie au christianisme social et à la démocratie chrétienne incarnée par le Sillon. Les syndicats agricoles dirigés par les grands propriétaires conservateurs sont mieux implantés que les syndicats promus par les avocats et médecins radicaux et on assiste entre les deux guerres à l’autonomie croissante des cultivateurs cultivant. Beaucoup d’initiatives prises au cours de cette période trouveront leur développement au cours de la mutation.

Enfin à partir de 1930, l’apostolat est organisé dans un souci de rechristianisation par milieu professionnel : l’ouvrier sera l’apôtre de l’ouvrier, le paysan sera l’apôtre du paysan. L’Action catholique rend inséparable la prise en compte du spirituel et du temporel et c’est avec la Jeunesse Agricole Catholique (J.A.C. et J.A.C.F. pour la branche féminine) que son emprise sera la plus profonde.

3. La promotion collective passe par la J.A.C.

La J.A.C. est un mouvement de masse dans les pays de chrétienté, alors qu’elle peut être quasi inexistante comme dans le Limousin ou en Aquitaine et en Provence, ou se comporter en mouvement minoritaire dont l’influence est plus importante que l’implantation réelle, comme dans la Champagne crayeuse où ses militants ont été les artisans du passage à la grande culture céréalière. Dans les campagnes pauvres de l’actuelle France progressive, les jeunes agriculteurs ont fait du mouvement leur chose et tout se passe comme s’ils avaient bénéficié d’une autonomie de fait dans l’organisation de leurs activités avec l’aide du clergé qui leur était liée par ses origines familiales.

La J.A.C. a modulé sa pédagogie en fonction du degré de participation de ses membres, des tâches matérielles pour l’organisation d’une fête à la formation complète donnée à ceux qui se sont distingués et à qui sont confiées l’administration du mouvement aux différents échelons et la rédaction des journaux de militants. Ainsi se forme une élite ouverte aux différents domaines de la culture et affrontée aux responsabilités, à partir d’une conception humaniste du monde fondée sur la théologie qui sera celle du Concile et sur le personnalisme.

La formation est basée sur la recherche-action à partir d’enquêtes annuelles sur les différents aspects de la vie d’un jeune couple rural, professionnelle, familiale, personnelle. La place accordée aux loisirs avec les coupes de la joie et aux sports traduit les préoccupations nouvelles. Les activités favorisent l’apprentissage de la vie pratique, le recours à l’association et conduisent au décloisonnement familial, villageois et local. L’apport principal du mouvement sera la capacité d’adaptation à un monde en mutation.

3. L’acculturation rend possible la mutation brutale (c’est-à-dire sur une génération) et globale des comportements, qui caractérise les révolutions agricoles (Faucher, 1962)

1. La réussite des anciens de la J.A.C. est d’abord professionnelle. La révolution agricole a été précédée d’un intense effort de formation marqué par l’implantation des Maisons Familiales Rurales et le développement de l’enseignement par correspondance, qui a coexisté avec l’essor du mouvement. Elle s’est déroulée au sein du syndicalisme à partir de la création du Centre National des Jeunes Agriculteurs (C.N.J.A.) en 1955, qui marque l’émancipation du cocon religieux. Les anciens du mouvement en constituent les cadres, ce qui explique que les postes de responsabilité passent aux mains des agriculteurs du «sud de la Loire » (le premier président est Michel Debatisse, originaire des Bois Noirs près de Thiers), alors qu’ils étaient détenus par les représentants de la grande culture.

La mise en place du modèle danois a commencé par un conflit de générations sur l’exploitation et s’accompagne de la mise en place d’organismes associatifs avec <<une capacité d’imagination étonnante pour ces rustres mal instruits>> (Henri Mendras). Les plus représentatifs sont les Centres d’études Techniques Agricoles (C.E.T.A.) qui se prolongent dans les Groupements de Vulgarisation Agricole (G.V.A.) et l’Institut de Formation des Cadres Paysans (I.FO.CAP.) qui publie la revue « Paysans ». Le C.N.J.A. inspire la loi d’orientation agricole de 1960 et la loi complémentaire de 1962 qui organisent l’exploitation familiale moderne et ses leaders prennent progressivement le contrôle de la F.N.S.E.A.

2. Le changement des comportements concerne aussi la vie personnelle et sociale et mène à l’accès aux responsabilités locales. La promotion collective modifie les relations au sein de la famille qui était dominée par l’autorité du pater familias. Il en résulte la promotion de la femme sur l’exploitation à la conduite de laquelle elle est associée et dont les tâches domestiques sont reconnues avec le dégagement d’un espace spécifique doté d’appareils électroménagers et la décohabitation avec les parents. Les enfants sont progressivement libérés des travaux agricoles au profit des études de leur choix, secondaires, techniques et pour certains déjà supérieures, en fonction des moyens du foyer.

La famille est ouverte sur l’extérieur grâce à la participation à de nombreuses associations dans un cadre multicommunal, ce qui favorise le décloisonnement. Elles reflètent les préoccupations nouvelles, scolaires, sociales, culturelles et de loisir, au moment où le clergé s’en dessaisit.

Enfin, beaucoup de jeunes exploitants prennent le contrôle des municipalités aux propriétaires fonciers et rompent avec l’administration des notables préoccupés surtout de la gestion économe des chemins et des bâtiments publics. Ils s’intéressent aux réalisations culturelles, économiques et sociales et sont parmi les pionniers de l’intercommunalité. Dans les régions homogènes comme l’Ouest, ils peuvent parvenir à la direction des conseils généraux, mais on les trouve rarement comme parlementaires. L’essai de constitution d’un parti travailliste n’a pas eu de suite.

La France rurale progressive se différencie dès les années 60. Elle se distingue par une forte vitalité économique qui repose sur les initiatives locales, avec un début de diversification des activités, l’essor des bourgs et des petites villes, ce qui donne une pyramide urbaine harmonieuse. La modernité coexiste avec l’attachement à la religion, à l’enseignement libre, à l’héritage du christianisme social, bref à la tradition qui reste le support d’un fort sentiment d’identité. Aussi a-t-on parlé de << changer pour rester les mêmes>> (Jean Renard), <<de pays immobiles à grandes enjambées>> (Jean-Clément Martin).

3. Un héritage contesté. La France rurale progressive a aujourd’hui mauvaise presse, car elle est confondue avec l’agriculture productiviste qui occasionne des nuisances à l’environnement. L’accroissement des rendements par utilisation des intrants chimiques et de la productivité par la motorisation était dans la logique de la recherche de l’accroissement du revenu. Il a été favorisé par la Politique Agricole Commune et son système de prix garantis pour la production végétale, secondairement pour le lait, ce qui conduit à des surplus pour des produits de qualité courante. La remise en cause du système se focalise sur la Bretagne à cause de la surutilisation des engrais et de la concentration des rejets animaux dans les zones d’élevage industriel de porcs et de volaille. Des voix locales ne sont pas les dernières à s’alarmer de ces dérives et à rechercher les voies du développement durable et c’est dans ces régions que la Confédération Paysanne fait ses meilleurs scores aux élections à la Chambre d’Agriculture.

Les problèmes spécifiques aux zones d’élevage intensif ne doivent pas occulter la vitalité d’ensemble de la France rurale progressive, qui maintient de fortes densités et qui évolue sans rupture vers une économie diversifiée. L’industrialisation diffuse se développe depuis 1980 à la suite de la mise en entreprise d’enfants de commerçants, d’artisans, de jeunes au sortir des études et de techniciens amenés par la décentralisation, au moment où l’agriculture connaît une crise de surproduction et une forte diminution du nombre des exploitations. <<Le modèle industriel breton>> (Phlipponneau, 1992) prend la relève du <<modèle agricole breton>> (Canevet, 1992). Les petits foyers dispersés sur la dorsale montagneuse apparaissent comme des laboratoires du développement rural (Béteille, 1999, pour l’Aveyron et Houssel, 2000, pour les Monts du Lyonnais), alors que les régions céréalières et d’élevage extensif sont menacés de devenir des terres d’abandon quand elles ne bénéficient pas de l’étalement des grandes agglomérations.

II. L’éMANCIPATION DE LA FRANCE RURALE PROGRESSIVE MARQUE L’ACHÈVEMENT D’UN MOUVEMENT QUI A CONCERNé L’EUROPE MéDIANE

L’accès à la modernité de la France rurale progressive est le dernier épisode d’un mouvement qui a transformé la société paysanne dans les pays de chrétienté de l’Europe médiane en contact avec la révolution industrielle dès le milieu du 19° siècle. L’équipe fondatrice de l’IFOCAP ne s’y était pas trompée, qui se reconnaissait comme héritière de la mutation qui avait transformé le Jutland et l’ensemble de la Scandinavie. L’Europe rhénane est concernée à partir la diffusion des caisses de crédit mutuel Raiffeisen. La précocité du progrès agricole à partir de la société paysanne est un élément méconnu voire négligé dans les caractères propres à la partie continentale de <<la banane bleue>>.

1. L’exemple français permet de définir les conditions de la transition

Rappelons que la France rurale n’a connu qu’après 1945 le passage à la seconde révolution agricole. La première qui s’est installée au cours du Second Empire est celle du remplacement de la jachère par les cultures fourragères et sarclées, mais et elle s’était figée dans la routine à la périphérie du centre constitué par les régions transformées par la révolution industrielle. La seconde est celle de l’agriculture intensive et commercialisée intégrant le progrès technique, spécialisée dans les produits d’élevage élaborés dans le cadre d’organismes associatifs. Ce passage est marqué par une mutation des comportements qui conduit à l’intégration sans rupture à l’entité centrale tout en gardant les spécificités de la ruralité.

Ce type de développement requiert les conditions suivantes :
- partir de la société paysanne, ce qui exclut les états où elle ne joue plus qu’un rôle mineur, comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis,
- partir de petits exploitants indépendants, ce qui exclut les sociétés féodales des grandes propriétés agraires à salariat,
- partir de pays de chrétienté qui développent une conception décentralisée de la vie publique à partir d’associations qui ont une assise populaire et où la religion développe une spiritualité humaniste (Labbens, 1997)
- partir d’une situation intermédiaire entre les milieux industriels et les milieux agraires où la terre reste la source principale de richesse.
- se trouver en phase de croissance. Pour la France paysanne, elle correspond aux Trente Glorieuses, après la crise mondiale des années trente qui avait entraîné le reflux de la production, un regain de protectionnisme et la guerre. Les pays scandinaves et l’Europe rhénane avaient été insérés bien plus tôt à l’espace transformé par la révolution industrielle.

2. Le précédent du paradigme danois (Ostergaard, 1999)


Le Danemark, une nation de paysans modernes

1536 Le luthérianisme devient religion officielle
1658 Le Danemark perd la Scanie
années 1780 Révolution piétiste
Passage des domaines féodaux aux exploitations familiales dispersées
1814 L’enseignement primaire est obligatoire
Le Danemark perd la Norvège
années 1830 et 1840 Les réveils protestants. La jeunesse intellectuelle prône la culture nationale et les paysans prennent conscience de leur identité : constitution de « l’esprit du peuple » (folkelig). Accroissement de la production agricole (grains, bétail) et des exportations
1848-1849 Reconnaissance de l’égalité civile : la noblesse perd ses derniers privilèges. Liberté d’association pour les petits agriculteurs 
1864 Le Sleswig et le sud du Holstein sont rattachés à l’Allemagne
années 60 Début de l’exode rural vers les villes
Début de spécialisation dans les productions animales
Grundwig proclame une doctrine libérale et égalitaire,
Création des écoles primaires indépendantes et des Hautes écoles du Peuple (Hojsköle).
Le parti paysan (Venstre) est majoritaire au Parlement. Il accède au pouvoir en 1901
à partir de 1875 La baisse des cours du blé déclenche la spécialisation sur les produits d’élevage. En 1914, les exportations agricoles constituent 90 % des exportations et cette situation se maintient jusqu’à la seconde guerre mondiale.
années 1890 Accélération de l’industrialisation dans la partie insulaire. Constitution du parti social-démocrate. Une coalition avec le parti paysan installe l’état-providence à partir de la crise de 1930
à partir de 1950 Le Danemark devient un pays industriel ; industrialisation endogène du Jutland

L’intégration de la périphérie agricole du Danemark au centre insulaire est remarquable par sa précocité, par son exemplarité puisque l’identité des agriculteurs modernes a façonné celle du pays (voir encadré). Comment en est-on arrivé là ?

1. Une longue maturation

Le centre insulaire a été intégré très tôt à l’économie d’échange grâce à sa position de gardien des détroits, mais le nord et l’ouest du Jutland demeurent une périphérie paysanne. Les chroniqueurs nous apprennent qu’en 1848, lorsque les soldats-paysans du Jutland partirent se battre contre leurs pareils du Sleswig-Holstein, ils eurent la surprise d’apprendre que ceux-ci étaient danois et qu’eux-mêmes savaient peu de chose des Seelandais.

Les campagnes tapissées de dépôts glaciaires ne sont pas particulièrement fertiles, mais toute une série de mesures prises par le gouvernement royal vont en faire un milieu intermédiaire par rapport aux régions autarciques. L’enseignement primaire est rendu obligatoire en 1814, après que les évêques luthériens de la partie germanophone l’aient institué dans leur diocèse pour la première fois dans l’histoire. Les domaines féodaux finissent par être partagés, en dehors de la réserve seigneuriale, en petites exploitations familiales en faire-valoir direct dispersées au milieu de leurs terres . Ainsi les paysans sont instruits et responsables économiquement. Ils bénéficient de l’égalité civile en 1849 et un peu plus tard de la liberté d’association.

Encore faut-il pour accéder au progrès que les conditions de la promotion collective soient réunies. Elles vont l’être à l’intérieur d’organisations populaires autonomes issues de la révolution piétiste de la fin du 18° siècle, qui est une réaction contre l’administration par l’état de l’église officielle luthérienne. La ferveur religieuse est prolongée par les mouvements populaires des «réveils» de la première moitié du 19° siècle. La particularité du Danemark est que les jeunes intellectuels qui pendant les années 1830 et 1840 s’attachent à exprimer la culture nationale à partir de la littérature, de la peinture et du chant veulent la promouvoir chez les petites gens. Or au même moment, le peuple des campagnes prend conscience de sa propre valeur, de la sécurité et de la liberté que leur assure le travail indépendant et ressent le besoin d’accéder aux responsabilités, ce qui se manifeste par la résistance envers les autorités (Simon, 1960).

Ils y sont encouragés par la doctrine égalitaire et libérale de Nicolas Grundvig (1783-1872) à la fois théologien, écrivain et poète. Elle est complétée par un système pédagogique opposant <<l’école populaire de la vie >> à <<l’école noire>> pensée comme d’inspiration latine et bourgeoise. Un réseau d’associations de laïcs porté par l’énorme travail de propagande fourni par des instituteurs, des théologiens et des agriculteurs éclairés se met en place. Au départ, les réunions se déroulent comme le culte avec le <<mot parlé>> qui reproduit le sermon et des chants en guise de cantiques. Grundvig lui-même était évêque de l’église officielle, mais elle est dotée d’une telle autonomie interne qu’on l’a qualifiée d’anarchie bien ordonnée.

2. De la culture populaire à l’efficacité économique

De 1830 à 1860, les réformes ont produit leur effet. La production augmente plus vite que la consommation, ce qui permet un courant d’exportation vers l’Angleterre. Quand à partir de 1850 le prix des céréales baisse, les exploitants commencent à donner du grain aux animaux.

Au cours de la décennie 60, le réseau d’associations prend la forme qu’il conserve aujourd’hui. On y trouve les conseils paroissiaux qui gèrent les cultes dissidents de l’église officielle, des groupements de laïcs qui ont des buts pratiques et veillent à l’organisation des distractions ainsi que les écoles. Beaucoup d’écoles primaires se sont rendues indépendantes de l’enseignement public et les Hojskölle particulièrement originales apparaisent. Ces écoles Supérieures Populaires s’adressent aux jeunes adultes, admis comme internes pendant 3 à 8 mois, au cours desquels ils reçoivent un enseignement à la fois pratique et culturel accordant une large place à l’éducation artistique. Elles complètent la formation agricole mise en place par l’état qui est l’une des plus poussée à l’époque. Les techniciens en liaison avec les centres de recherche qui en sortent sont mis à la disposition des groupements coopératifs. L’agriculture intègre ainsi les acquis de la révolution industrielle (mécanisation, engrais, progrès des transports).

C’est dans cette atmosphère que s’opère la conversion de l’agriculture à partir de 1875, quand l’arrivée massive des céréales des pays neufs entraîne une très grave mévente. L’agriculture s’oriente vers l’élevage intensif laitier, pour les porcs et la volaille, avec les produits de la culture et des grains importés à bon marché. Les produits transformés comme le beurre, le bacon et les oeufs sont élaborés par les coopératives soucieuses de qualité et d’adaptation au marché. Les deux-tiers de la production sont exportés essentiellement vers l’Angleterre et fournissent 90 % des exportations totales, en échange des importations de charbon, de tissus et de produits en métal, ce qui montre le degré d’intégration à l’économie nationale et cette situation persistera jusqu’à la seconde guerre mondiale. Dans les villages, les artisans montent des ateliers de construction et de réparation de matériel agricole. Les exploitations sont prospères et les agriculteurs disposent d’un revenu, de conditions de vie et d’une reconnaissance sociale à parité avec les classes urbaines aisées. Comme le parti paysan est le plus important, ils fournissent des ministres et des cadres de haut niveau à la fonction publique. La réussite professionnelle est inséparable de l’émancipation sociale. Le modèle danois s’est répandu en Scandinavie.

Il faut attendre l’après-seconde guerre mondiale pour que l’industrie devienne la première ressource du pays. La création d’entreprises rapportée au nombre d’habitants devient plus forte dans la péninsule que dans les îles. Les enfants d’artisans, de commerçants et d’agriculteurs qui ont fait les études de leur choix se lancent dans l’industrie légère de transformation, conformément à l’évolution que l’on trouve dans les autres régions agricoles intégrées des pays industriels, aux Pays-Bas, dans la Flandre belge de l’ouest, en Bavière et dans la Basse-Saxe, avec deux décennies d’avance sur sa propagation en Bretagne.

Ce qui fait la spécificité des paysans danois ou plutôt de la population rurale qui en est issue, c’est que le pays continue de se reconnaître dans le complexe de vertus campagnardes qu’elle continue à incarner, ce qui fait que le Danemark se définit toujours comme <<une nation de paysans modernes>>. Cette permanence tient à la place exceptionnellement forte que la paysannerie tient dans un petit pays que ses retraits successifs ont rendu homogène, mais aussi à son émancipation à travers les mouvements populaires liés à la ferveur religieuse, même si <<l’église n’est plus aujourd’hui qu’un bel édifice pratique pour la célébration des grands événements de la vie>>.

3. L’extension à l’Europe rhénane

Le modèle hollandais qui se confond avec le modèle danois a trouvé son origine dans l’agriculture intégrée à l’activité maritime des Pays-Bas dès le 17° siècle. Puis il s’est étendu au foyer de la grande industrie rhénane. C’est pourquoi les prisonniers de guerre français qui ont travaillé dans les fermes en Allemagne ont été surpris du niveau des techniques et du revenu sur des exploitations qui n’étaient pas plus grandes que les leurs.

La mutation dans les pays rhénans s’est faite à la même époque qu’au Danemark, selon un processus propre mais similaire. En 1850 au début de la période industrielle, les paysans constituent encore la moitié de la population et leur situation reste précaire comme l’a montré la disette de 1847-1848. Leurs difficultés ont ému Frédéric Raiffeisen (1818-1888), fonctionnaire du gouvernement prussien près de Mayence, issu d’une famille modeste, petit-fils de pasteur, profondément croyant et adepte du christianisme social. Pour affranchir les paysans de l’usure, il conçoit les caisses mutuelles de crédit, qui sont gérées par les adhérents sur un petit territoire afin de préserver la dimension humaine. Le réseau qui se constitue - les caisses régionales sont créées en 1869 et la Caisse centrale en1874- rend possible le financement du progrès et constitue le point d’appui des autres groupements agricoles qui ne manquent pas de se former. À partir de la Westphalie, de la Hesse et de la Bavière, il s’étend à tout le pays en dehors des régions de grands domaines, à l’Alsace-Lorraine à partir de 1882, à la Suisse, à la Belgique et aux Pays-Bas. Par la suite, les Banques Populaires mettent le crédit mutuel à la portée des classes moyennes des bourgs et des villes petites et moyennes. Elles comptent aujourd’hui près de 20 000 guichets et représentent 23% des dépôts en Allemagne.

À l’est, le mouvement gagne entre les deux guerres les sociétés paysannes atteintes par l’économie d’échange, en particulier en Pologne. Au Québec, le clergé favorise l’implantation des modèles associatifs qui ont réussi en Europe.

III. L’ABSENCE DE PROLONGEMENTS

L’éveil de la France rurale progressive a été le dernier espace d’application de la promotion collective en pays de chrétienté. Certes de nouveaux milieux intermédiaires sont apparus selon des processus proches en Asie orientale, mais dans les pays chrétiens du nord-ouest du Bassin méditerranéen et en voie de développement le système ne fonctionne plus. L’évolution de la société remet en cause l’interpénétration du sacré et du profane et, depuis le Concile, l’église se replie sur la spiritualité dans un monde laïcisé. Enfin, le progrès agricole est au mieux une étape dans l’accès à l’émergence, l’industrialisation endogène indifférente au contexte religieux devenant l’essentiel. Est-ce à dire que ce processus original de passage à la modernité ne puisse pas être adapté pour favoriser l’insertion des sociétés paysannes en crise ?

1. Dans les régions de pratique chrétienne en voie de mutation, on ne trouve plus la combinaison pays de chrétienté-christianisme social

La question semble ne même pas se poser pour les pays asiatiques. C’est pourtant dans ceux marqués par le confucianisme que l’on trouve les similitudes avec la promotion collective en pays de chrétienté. Cela concerne la première phase de l’émergence des Nouveaux Dragons, Taïwan et la Corée du Sud, à partir des années cinquante. Le décollage a commencé par l’intensification et la modernisation de l’agriculture. Le rôle des facteurs externes est évident : des réformes agraires réussies, l’encadrement technique commencé à la période japonaise et qui comprenait déjà l’organisation en coopératives de production et d’irrigation et qui a été poursuivi par les gouvernements. Le confucianisme avec le sens de la hiérarchie, le respect que l’on doit aux autorités aussi bien politiques qu’au sein de la famille, le prestige accordé au savoir, le mérite attaché à la fois à l’effort individuel garant d’indépendance et de liberté et à la solidarité à l’intérieur du groupe ne sont pas sans rappeler les fondements des sociétés progressives en Europe.

Dans les pays de chrétienté, la vie religieuse était intégrée à la vie paysanne. Depuis la fin de la décennie 60, celle-ci est bousculée par l’industrialisation et l’urbanisation croissantes, ce qui se traduit par la fin des comportements <<traditionnels>> dans les pays industrialisés, dont les événements de 1968 sont les révélateurs en France. Semblable évolution se retrouve accélérée sous le coup de la mondialisation dans le reste du monde. Il n’y a plus de pays de chrétienté.

La mutation récente des régions rurales intermédiaires –entre les régions industrielle et les suds latifundiaires- des péninsules méditerranéennes du sud-ouest de l’Europe échappe à ce processus. Le catholicisme y tient une position quasi-officielle et au moins jusqu’au Concile sous sa forme autoritaire. Voilà qui ne se prêtait pas, sauf exception comme dans le Pays Basque, à des formes d’organisation autonomes. L’Action Catholique n’a pas eu l’importance qu’elle a pu avoir en France. Le maintien tardif des régimes autoritaires explique la brutalité des évolutions, à la fois dans l’abandon des régions pauvres et dans la diminution de la pratique religieuse. La laïcisation de la société est très rapide. Les organisations professionnelles agricoles sont d’emblée en relation avec les services administratifs qui ont renforcé leur implantation et leur capacité d’intervention. Une plaisanterie courante au Portugal est de dire qu’on ne prie plus Notre-Dame de Fatima mais Saint-FEDER. L’implantation de l’élevage laitier intensif et des élevages industriels qui se sont répandus dans des régions qui furent longtemps de pratique unanimiste comme le bas Minho et la Galice ne doit pas grand chose aux mouvements confessionnels.

Depuis le Concile (1962-1965), qui a pourtant mis en valeur le rôle des laïcs et l’importance à accorder au temporel, la vie religieuse se détourne de la mise en œuvre du catholicisme social, sans doute il est vrai en raison de la diminution en nombre du clergé, au profit d’orientations plus nettement politiques et de formes de spiritualité nouvelles comme le mouvement charismatique. Les jeunes églises des pays en voie de développement ont vu s’interrompre la mise en place d’équipes d’Action Catholique à partir de cadres venus des anciennes métropoles.

À partir de 1980, la crise de l’endettement et le retard mis à adopter les nouvelles technologies ont aggravé les difficultés en Amérique latine qui est l’entité catholique la plus nombreuse aujourd’hui. Le maintien de la pauvreté et de la violence, la radicalisation de la vie politique amènent l’émergence de la théologie de la libération et l’opposition de la hiérarchie aux mouvements d’Action catholique comme ceux qui avaient été mis en place sous l’égide du cardinal Don Helder Camara (1909-1999) au Brésil.

2. La mutation concerne maintenant des sociétés rurales complexes qui ne peuvent plus être seulement terriennes.

Les campagnes des pays en développement sont en proie à un gigantesque exode rural qui gonfle artificiellement la population des grandes villes qui trouve un revenu aléatoire dans le secteur informel. Dans les milieux intermédiaires, la crise agraire n’a été résolue que par l’introduction pragmatique de l’industrie diffuse à forte intensité de main-d’œuvre pour les marchés des grands pays industriels. L’émergence de la Troisième Italie dès les années 50 et du Taïwan du Milieu à partir de 1970 s’est faite à partir de sociétés déjà complexes, dotées d’une agriculture savante et commercialisée et d’une tradition de relations avec la ville (Houssel, 1990, 1995), mais où les très fortes densités entretiennent la précarité.

On chercherait en vain à cette industrialisation des référents religieux directs. En Italie, le processus a concerné aussi bien les bastions de la gauche en Toscane et dans l’émilie-Romagne que les pays de chrétienté comme le Veneto et cette différenciation continue de se manifester aujourd’hui dans les comportements politiques, à travers la prédominance de la coalition de l’Olivier au sud et de la Ligue Lombarde au nord. C’est que les héritages communs de la société ancienne sont essentiels et ils fondent le mélange de fierté individuelle et d’esprit de coopération qui sont à la base du dynamisme des districts industriels. La Troisième Italie avait conservé de la période brillante de la Renaissance des germes de développement et elle est appelée l’Italie des communes, car on y trouve une habitude ancienne d’autonomie administrative. L’émilie-Romagne se caractérisait par l’attention portée à la recherche scientifique et l’idéologie communiste concevait l’émancipation populaire par la promotion de petites et moyennes entreprises. Dans le Veneto, la proto-industrie a été importante et les émigrés conservaient des liens étroits avec le pays d’origine.

On méconnaît l’importance de l’industrialisation diffuse en milieu rural dans l’émergence. Son rôle est essentiel dans le dynamisme de la Chine littorale et dans la croissance d’ensemble de « l’Empire du Milieu ». On n’est sans doute pas suffisamment attentif à la création des P.M.I. dans les anciennes démocraties populaires en transition là où les agriculteurs avaient pu conserver un minimum d’autonomie comme en Pologne. L’industrialisation favorise la conversion de l’agriculture et résout la crise agraire liée au surpeuplement.

3. La pédagogie des mouvements populaires en pays de chrétienté peut inspirer les interventions publiques face à la fracture sociale.

La «fracture sociale» concerne les sociétés paysannes déstructurées confrontées à la mondialisation et les populations d’origine paysanne déracinées et atteintes par des crises de reconversion dans les régions industrielles et urbaines.

En France, les trois milieux de la fracture sociale sont les campagnes restées traditionnelles, les régions de la grande industrie atteintes par la reconversion comme les pays noirs, les banlieues des grandes agglomérations où la main-d’œuvre étrangère avait été appelée dans les années 50 et 60 pour travailler comme O. S. dans la production en série. Dans le premier cas, la population touchée par l’exode rural est vieillie et elle continue à raisonner comme les paysan de façon peu imaginative et peu portée à l’association et à l’ouverture sur l’extérieur, aussi bien dans le domaine professionnel que dans la gestion des collectivités locales. Dans le cas des régions de vieille industrialisation, la population est bien intégrée car elle a reconstitué dans la cité ouvrière et l’agglomération les cellules de la vie paysanne. Mais l’habitude d’être des exécutants et le faible niveau des études poursuivies parce que la perspective était de reprendre le travail des parents ne prédisposent pas à embrasser les métiers nouveaux ni à créer son entreprise, ce qui maintient le chômage à des niveaux élevés. Dans le dernier cas où l’emprise des communautés d’origine reste forte, le chômage constitue des poches de pauvreté et l’école parvient difficilement à jouer son rôle d’intégration. C’est ici que se développent les manifestations d’incivilité et les situations de non-droit.

La persistance des difficultés montre que le traitement administratif des problèmes sociaux ne suffit pas à amener l’acculturation. L’évolution des comportements ne peut se faire qu’avec l’assentiment des populations au niveau où les problèmes se posent dans le cadre associatif. C’est alors que la prise de connaissance des solutions pratiques adoptées ailleurs avec succès et la mise en œuvre des équipements et des formations peuvent susciter un processus de promotion collective qui s’appuie sur la solidarité, le sens de la responsabilité et le pragmatisme qui sont des valeurs constitutives de la société paysanne. Sa mise en œuvre passe par des relations de confiance entre les partenaires, dans le cadre d’une réelle autonomie.

Conclusion

Max Weber a voulu nous montrer dans <<L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme>>, que les comportements sont une composante des faits économiques. Mais son livre est surtout connu parce qu’il a révélé le rôle d’une poignée de quakers dans la mise en place du capitalisme américain, devenu le plus puissant dans le monde.

On peut s’étonner que la promotion de la société paysanne, dans les pays de chrétienté des régions rurales à la fois les plus dynamiques et les plus peuplées de l’Europe intégrée aux transformations liées à la révolution industrielle, soit passée pratiquement inaperçue. C’est qu’on ne fait pas spontanément la liaison entre la tradition religieuse et la modernité et entre <<conservateur politiquement et efficace économiquement>>. D’autre part on s’est davantage intéressé à l’histoire des notables et des classes dominantes qu’à celle des classes populaires, notamment agricoles.

Le référent religieux a été le point d’appui de la promotion collective, qui est le moyen de passage de la routine au progrès. Elle conduit à une mutation globale des comportements qui englobe la vie professionnelle, personnelle et sociale. Cette mutation est endogène et son coût financier d’ailleurs faible est pris en charge par la collectivité, jusqu’à ce que la puissance publique prenne en charge les interventions nécessaires pour accompagner le changement. Elle s’appuie sur le sentiment d’identité qui n’est plus aujourd’hui nécessairement religieux. Elle demeure un vecteur du développement pour les masses rurales bousculées par la mondialisation, qui restent la composante la plus importante des pays à la recherche de l’émergence.

Références

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Houssel Jean-Pierre
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