RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE EN CARTOGRAPHIE :
MYTHE OU RÉALITÉ ?

Jean-Claude MULLER

Institut de Géographie, Ruhr-Universität Bochum. RFA

L'expression révolution démocratique en cartographie signifie que la lecture et la production de cartes, autrefois le privilège d'un petit nombre d'experts ou de gens éduqués, est maintenant accessibles à un public élargi, sinon à tout le monde. Le terme révolution démocratique a été proposé par plusieurs auteurs (Dorling & Fairbairn 1997, Morrison 1997). On peut cependant se demander dans quelle mesure cette révolution est vraiment démocratique, ou si elle reste encore limitée à une population de chercheurs ou d'experts. On partira de l'hypothèse suivante, à infirmer ou à confirmer :

« L'utilisation de la carte ne dépend plus des décisions du cartographe qui décide de ce qu'une carte doit contenir ou ne pas contenir. Aujourd'hui l'utilisateur de la carte est lui-même cartographe » (Morrison, 1997)

Afin d'organiser la discussion, on commencera par identifier les conditions technologiques qui auraient permis cette révolution démocratique. On considérera ensuite les aspects potentiellement positifs et négatifs d'une telle révolution dans la production et la lecture des cartes ainsi que son impact supposé ou vrai dans la profession cartographique et chez le grand public.

Conditions technologiques

Deux évènements majeurs ont contribué à la production individuelle et la prolifération des cartes : l'apparition des PC à partir du milieu des années 80 et l'accès généralisé des réseaux Internet à partir de 1995.

Premier volet de cette révolution, depuis les années 80, la capacité en mémoire, la puissance et la vitesse de calcul des PC n'ont cessé d'augmenter (selon une règle simple, on peut dire que les PC ont doublé leur capacité de performance tous les deux ans). Nous disposons donc aujourd'hui d'outils individuels à usage privé, avec des puissances de calcul suffisantes pour le dessin graphique et la manipulation et le traitement interactifs des images cartographiques. Les prix ont dans la même période considérablement diminué, permettant à un large segment de la population d'accéder à cette technologie nouvelle. Parallèlement, le développement et l'apparition sur le marché de logiciels SIG et cartographiques (RegioGraph, ArcView, MapInfo, MS Excel), faciles à manier, permettent de produire des cartes sans connaissance préalable en informatique ou en cartographie. Donc on peut dire que les conditions technologiques sont réunies pour la production de cartes au niveau individuel, au bureau ou à la maison, sans avoir à s'adresser à l'expert ou l'institution traditionnellement chargés de la production cartographique. MS Excel par exemple, une version simplifiée de MapInfo pour fabriquer des cartes sur PC, a aujourd'hui plus de 50 millions d'utilisateurs.

Deuxième volet de cette révolution, l'accès sur Internet permet à quiconque d'observer ou de décharger des cartes. Il faut insister sur l'ubiquité du phénomène puisque cela est vrai en principe sur n'importe quelle plate-forme (PC, Macintosh) et à n'importe quel endroit. Une statistique remarquable : MapQuest, en l'an 2000, a dénombré plus de 25 millions de transactions journalières à caractère cartographique. On peut donc affirmer qu'Internet est devenu un agent de diffusion cartographique majeur et participe ainsi à l'un des aspects essentiels de la révolution démocratique en cartographie.

Aspects positifs et négatifs de cette révolution

Parmi les aspects positifs, on peut évidemment citer, du point de vue de la production, la possibilité de faire ses propres cartes sans passer par un cartographe. Non seulement les cartes coûtent ainsi moins cher, mais elles permettent une communication plus efficace, puisque que l'utilisateur lui-même détermine le contenu de la carte. Dans le processus d'abstraction du monde réel à la représentation graphique généralisée, la carte ne reflète plus les vues ou l'interprétation du cartographe, mais bien les désirs et la conception du monde de l'utilisateur lui-même. Enfin puisque les cartes ne coûtent que le temps que l'utilisateur veut bien consacrer à leur production, elles échappent aux normes commerciales habituelles. Du coup la carte ne répond plus à des normes professionnelles de qualité destinées à la vente. C'est un objet éphémère, privé, qui ne dure que le temps d'une observation sur l'écran, et qui rejoindra les documents d'un dossier personnel. Ce n'est pas un objet fini, mais plutôt l'ébauche d'une interprétation individuelle de la réalité. Idéalement, on ne fera pas une carte mais plusieurs cartes, chacune offrant une visualisation partielle des données. C'est donc pour l'utilisateur, grâce aux outils interactifs, l'occasion d'explorer les données.

L'accès sur Internet des produits cartographiques est sans doute à l'origine de l'engouement sans précédent du grand public pour les cartes dites de situation, utilisées pour identifier la localisation d'un centre commercial, d'un lieu touristique, ou autres points de destination. Les cartes à vocation itinéraire pour faciliter l'organisation d'un voyage en vacances ou d'affaire sont particulièrement recherchées. Parmi d'autres produits fréquemment consultés sont les cartes météorologiques, les cartes géopolitiques (CNN) et autres documents cartographiques d'actualité. Donc, sans trop exagérer, on peut dire que le phénomène Internet a contribué à populariser le langage cartographique. Les avantages éducatifs sont également évidents, particulièrement chez les jeunes, qui apprennent très tôt à penser visuellement.

L'aspect négatif dans la démocratisation des moyens de production, et qui est souvent avancé par les cartographes, est le risque de voir la qualité des cartes se dégrader. Il y a au moins deux raisons à cela : 1) d'une part ne connaissant pas les règles et les méthodes essentielles de la cartographie, on peut fabriquer des cartes scientifiquement erronées ou illisibles, 2) d'autre part on peut consciemment manipuler la représentation cartographique à des fins de propagande ou pour des buts commerciaux, contrairement au cartographe qui lui doit se soumettre à un minimum d'éthique pour défendre sa profession. Des publications récentes tendent cependant à démontrer que ces raisons sont peut-être de faux arguments qui de toute façon n'empêcheront pas l'utilisateur d'un logiciel cartographique de continuer à faire ses propres cartes (Rød et al, 2001). D'abord on peut imaginer des logiciels suffisamment intelligents pour aider le non cartographe à choisir les bonnes méthodes. Le problème n'est donc pas l'utilisateur, mais le logiciel qu'il utilise. Ensuite on peut considérer que les cartes, tout comme un discours, ne sont jamais neutres. Elles expriment une culture, un point de vue qu'il faut pouvoir remettre en cause. Contrairement à une opinion répandue, une graphique n'est guère plus objective qu'un texte. L'un des effets de la démocratisation cartographique sera sans doute de « désacraliser » la carte, et d'en faire un objet de communication n'exprimant rien moins qu'une opinion, et donc critiquable.

Révolution démocratique : mythe ou réalité

Il est indéniable que les éléments de cette révolution sont déjà en place. Il n'y a qu'à observer le nombre croissant d'utilisateurs de cartes sur Internet ou le nombre d'utilisateurs en possession d'un logiciel cartographique. Il n'est pas moins indéniable que cette démocratisation se fait à plusieurs vitesses. Au niveau planétaire, la majorité des populations n'a pas encore accès au réseau Internet ou aux logiciels cartographiques, pour des raisons variées (raisons politiques, économiques, problèmes d'infrastructure, d'éducation, de langage etc.). Mais même à l'intérieur des pays développés tout le monde ne profite pas également de cette démocratisation. On sait que les utilisateurs de PC ou d'Internet constituent encore une minorité. Enfin si la démocratisation cartographique est dépendante de la démocratisation informatique, les besoins et les exigences en matière de carte varient selon la profession, l'âge, ou autres facteurs sociologiques. Nous manquons là de données précises, mais on peut supposer qu'un universitaire géographe, un responsable de l'aménagement ou une personne impliquée dans des activités de géo-marketing seront plus à même de participer à cette révolution démocratique que l'instituteur ou le professeur d'une école mal équipée.

Un point litigieux de cette révolution démocratique est la question des droits d'auteur. Celle-ci pose des problèmes, surtout en ce qui concerne l'information géographique sur Internet. L'information géographique coûte cher. Mais les utilisateurs d'Internet sont réticents à payer pour une information qui selon eux devraient appartenir à tout le monde. Il y a là une attitude générale, typique des internautes : tout ce qui est sur Internet devrait être gratuit (incluant les logiciels)! De ce point de vue la mentalité du client Internet est différente de celle du client traditionnel d'un service géographique ou d'une librairie. C'est une question de perception mais qui à des conséquences au niveau du marketing des cartes et des données spatiales via Internet. D'un coté l'exigence des droits d'auteur est certainement un obstacle à la diffusion des cartes et des données géographiques, et donc freine la révolution démocratique, d'un autre côté on ne peut ignorer les coûts de production. Il faut noter ici une divergence dans la politique des gouvernements. Aux Etats-Unis l'information géographique, dans sa grande majorité, est gratuite (les coûts de production sont couverts par l'impôt fédéral), tandis qu'en Europe on tend à privatiser sa production et à diminuer la part de l'état dans le financement des coûts de production des organismes officiels (Ordnance Survey, IGN etc.).

On a évoquer la démocratisation à vitesse variable selon les secteurs de population. On peut aussi parler de vitesse variable selon les produits. En fait, la démocratisation cartographique ne recouvre qu'un segment, certes important, mais limité de la production des cartes. D'une manière générale cette révolution n'affecte que la cartographie statistique ou les cartes thématiques à petite échelle. La production des cartes à grande échelle et des cartes topographiques reste le monopole des instituts géographiques nationaux. Leur production exige une infrastructure et un degré d'expertise qui ne sont évidemment pas à la portée de l'individu.

Donc en conclusion on peut dire que la démocratisation cartographique est à la fois un mythe et une réalité. Le rapport entre mythe et réalité varie selon les pays et les populations concernés, ainsi que les types de cartes qui sont produites.

Bibliographie


Dorling D. & Fairbairn D. 1997. Mapping : Ways of Representing the World. Longman, Harlow

Morrison, J.L. 1997. Topographic Mapping in the Twenty-first Century. Rhind, D. (ed.) Framework for theWorld, 14-17. GeoInformation International, Cambridge.

Rød, J.K., Ormeling, F.J. and Van Elzakker, C.P.J.M. 2001. An Agenda for Democratising Cartographic Visualisation. Norwegian Journal of Geography, 55 (1) : 38-41

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