LA RELIGION DANS LA TOPONYMIE

Sylvie LEJEUNE

I.G.N

Resumé

Article complet

La religion est apparue très tôt dans la toponymie française, puisque certains de nos noms de lieux portent encore l’empreinte des divinités honorées par les Gaulois.

Mais c’est le christianisme, et plus particulièrement le catholicisme, qui a profondément et durablement influencé notre toponymie. Le protestantisme est en effet d’apparition trop récente pour avoir eu une influence sur la toponymie des lieux habités ; de même, la présence de peuples d’autres religions ne se retrouve que de façon anecdotique et non significative, si ce n’est dans le nom de la commune de Baigneux-les-Juifs (Côte-d’Or, nom datant de 1391), seul exemple en France de ce type.

L’empreinte de la religion est d’autant plus importante qu’elle a pris naissance à l’époque franque et s’est développée à l’époque féodale, période qui a vu la formation et la stabilisation de la majorité de nos noms de lieux actuels.

La toponymie d’origine religieuse étant extrêmement riche et variée, l’exposé se limitera volontairement aux noms de communes.

1 - Les cultes antiques

Les Gaulois avaient établi de nombreux sanctuaires, auxquels ils avaient donné le nom du dieu, ou de la déesse, qu’on y révérait plus particulièrement : parmi ceux-ci, une place importante revient à Belisama, déesse protectrice assimilée à Minerve, dont on retrouve le nom dans Bellême (Orne), Blesmes (Aisne), Blismes (Nièvre) ou encore sous équivalent latin dans Manerbe (Calvados, anciennement Menerbe).

Le dieu Lug est connu pour avoir donné son nom à la capitale de la Gaule, Lugdunum au 1er siècle av. J.C. (“forteresse de Lug ”) aujourd’hui Lyon, mais sait-on qu’il a également formé les noms de Laon (Aisne), Lion-sur-Mer (Calvados), Loudon (Sarthe), Lion-en-Beauce et -en-Sullias (Loiret) sur le même modèle ?

On attribue enfin à Borvo, divinité des eaux chaudes, les noms de Bourbon-l’Archambaud (Allier), Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire) et Bourbonne -les-Bains (Haute-Marne).

La conquête romaine, puis ce qu’il est convenu d’appeler les Grandes Invasions germaniques, ne vinrent pas augmenter de façon significative les noms religieux : ayant accéléré le défrichement des forêts et la mise en valeur du sol commencés par les Gaulois, ces peuples donnaient aux nouveaux domaines ainsi formés soit un nom descriptif à valeur topographique, soit le plus souvent le nom du propriétaire des lieux.

Il faudra attendre l’époque franque pour voir apparaître les premiers toponymes nés du christianisme.

2 - Les toponymes d’origine chrétienne

Le christianisme, définitivement implanté en Gaule à la fin de l’Empire romain, va donner lieu à de nombreuses créations toponymiques, dont les plus anciennes remontent à l’an 400 ; les toponymes à valeur religieuse apparaissent pendant la période franque, pour se multiplier considérablement lors de la période féodale.

Dans un premier temps, ce sont les édifices du culte qui donnent leur nom à l’agglomération qui se crée autour d’eux, mais le plus grand nombre de désignations religieuses est fourni par le culte des saints, du XIe au XIIIe siècle.

Les édifices cultuels

Les lieux de prière sont légion, de l’oratoire privé à l’église cathédrale, de l’ermitage à l’abbaye ayant une importante influence. Les termes chapelle, église, celle, basilique, oratoire ont été successivement ou simultanément usités pour désigner des édifices de recueillement.

Le terme le plus ancien est cella, devenu en français celle, dont le sens a varié au cours de l’histoire : à l’origine “ chambre à provisions ” selon certains auteurs, il a surtout désigné des cellules d’ermites, puis de petits monastères. L’emploi de ce mot est fréquent en toponymie, aussi bien sous des formes simples que sous des noms composés, lorsqu’il fallait distinguer les celles les unes des autres :

La Celle (Cher, Indre-et-Loire, Loiret, Nièvre, Saône-et-Loire), Cellefrouin (Charente), Celleneuve (Hérault), La Celle-Saint-Cloud (Yvelines), Selles (Loir-et-Cher, Loiret), Naucelles (Cantal), Navacelles (Gard, Hérault, Nova Cella en 1384), Niozelles (Alpes-de-Haute-Provence), Sceaux (Hauts-de-Seine, apud Cellas vers 1120, puis Ceaux), Lalacelle (Orne), avec une répétition de l’article due à un oubli du sens originel du nom.

Les diminutifs sont plus rares : Celettes, Cellettes (Charente, Cher).

église, du latin populaire d’origine grecque ecclesia, “ assemblée ”, désignait le lieu où se réunissaient les fidèles ; dans la mesure où l’église est l’élément commun à toutes les paroisses, lesquelles sont identifiées par leur saint patron, ce mot n’a pas formé de nombreux toponymes et il apparaît surtout comme second élément, pour désigner le village qui à l’origine possédait l’église, par opposition au château : Marigny-l’église (Nièvre), ou au pluriel, pour les paroisses qui possédaient plusieurs églises : Lussac-les-églises (Haute-Vienne) avait deux églises, et il y en avait trois à Saint-Laurent-les-églises (Haute-Vienne).

Une mention particulière doit être faite à propos d’une commune très connue en France et au-delà, Sainte-Mère-église (Manche) : d’après René Lepelley (voir bibliographie), il ne s’agit pas du nom originel de la localité, mais d’une mauvaise francisation du nom latin qui pendant des siècles a désigné l’église et sa paroisse : Sanctae Mariae Ecclesia, “ l’église de sainte Marie ”, probablement devenu dans la prononciation locale Sainte Mariglise puis Sainte-Mar-Iglise, pour être enfin francisé en Sainte-Mère-église.

Plus nombreux sont les noms avec un déterminant : Vieille-église-en-Yvelines (Yvelines), Neuvéglise (Cantal), Méréglise (Eure-et-Loir, Mater Ecclesia vers 1250) “ église mère ” (ayant des annexes), Contréglise (Haute-Saône, Conteriglisia en 1196), qui semble avoir été l’église d’un certain Gundhari, Roiglise (Somme), contraction de la ville voisine, Roye, avec le terme église, ou encore sous une forme dérivée : Griselles (Côte-d’Or) égriselles (Yonne) “ petite église ” ;

Le diminutif occitan gleisola, petite église, se retrouve dans Lagleygeolle (Corrèze), Laguiole (Aveyron), Grézolles (Loire). 

Dans le nom Lizières (Creuse) (Egleseriae vers 1150), le suffixe -iera exprime l’appartenance, et le toponyme désigne des terres appartenant à l’église.

Mentionnons enfin quelques noms dans des langues régionales : Dunkerque (Nord), du moyen néerlandais dune, colline, et kerke, église, Houtkerque (Nord), “ l’église du bois ”, Kirchberg (Haut-Rhin), du germanique kirche, église, et berg, montagne, Kernilis (Finistère), du breton kêr, village, et ilis, église, Criquetot (Seine-Maritime), du norrois kirkia, église, et topt, terroir avec habitation, Cricqueville (Calvados), du norrois kirkia et du latin villa, ferme puis village.

Un autre terme d’origine grecque, basilica, désignait en latin médiéval un monument érigé en mémoire d’un martyr et généralement dépositaire de reliques. Selon un phénomène fréquent en toponymie, le mot français actuel, basilique, est un terme savant qu’on ne retrouve dans aucun nom de lieu ; alors que le latin ecclésisatique basilica a formé divers toponymes, principalement dans l’Ouest, le Centre et le Nord, il est bien difficile de le reconnaître, tant l’évolution phonétique des parlers régionaux l’a transformé : Bazoche (Aisne, Eure-et-Loir, Loiret, Nièvre, Seine-et-Marne), Bazaiges (Indre), Bazauges (Charente-Maritime), la Bazoge (Manche), la Bazoque (Calvados), Baroche (Orne), Labaroche (Haut-Rhin), la Bazeuge (Haute-Vienne), la Bazouge (Mayenne), Bazugues (Gers), Bazailles (Meurthe-et-Moselle), Bazeilles (Ardennes), Bazoilles (Vosges), autant de noms pour désigner ce lieu de culte ! On y rattache même St-Martin-des-Besaces (Calvados), dont le nom ne fait pas allusion à un sac mais à un endroit où il devait y avoir plusieurs églises.

Désignant à l’origine un bâtiment édifié pour honorer une relique du manteau (cappa, chape), de Saint-Martin, les chapelles sont devenues des lieux de culte secondaires qui ont formé beaucoup plus de toponymes que les églises. Gérard Taverdet (voir bibliographie) souligne que leur répartition est intéressante : lorsque l’habitat était groupé, par exemple en Côte-d’Or et dans une grande partie de l’Yonne, il semble que l’on ait très tôt construit des églises , en nommant l’agglomération selon le procédé déjà décrit ; ainsi, aucune chapelle n’est devenue nom de commune en Côte-d’Or. Par contre, lorsque les maisons étaient éloignées du lieu de culte principal et dispersées en de nombreux hameaux, il a fallu créer de nouveaux lieux de culte auprès de groupes de maisons encore à dénommer ; c’est cette nouvelle chapelle qui va nommer le hameau, lequel deviendra paroisse, puis commune.

Le nom ne pose aucun problème, puisqu’il est passé dans la toponymie sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, sauf en pays picard et occitan : la Capelle (Aisne), Diane-Capelle (Moselle), Wallon-Cappel, Cappelle-Brouck (Nord), La Capelle-et-Masmolène (Gard).

Comme les chapelles, les oratoires, du latin oratorium “ lieu de prière ”, ont formé de nombreux toponymes.  A l’instar de basilique, le mot français actuel oratoire est une forme savante, “ refaite ”, que l’on ne rencontre pas en toponymie, où il a subit une évolution phonétique qui en a considérablement déformé l’aspect initial et l’a rendu incompréhensible pour l’usager non averti ; la liste un peu longue mais non exhaustive qui suit est bien représentative de la diversité des transformations de l’oratorium latin, surtout dans le domaine de langue d’oïl :

Aurouër (Allier), Auzouer (Indre-et-Loire), le Loreur (Manche), Loreux (Loir-et-Cher), Lourouer (Indre), le Loroux (Ille-et-Vilaine), Oroër, Orrouy (Oise), Oroux (Deux-Sèvres), Orrouer (Eure-Loir), Ourouer (Nièvre), Ouroux (Nièvre, Saône-et-Loire), Ouvrouer (Loiret), Ouzouer (Loir-et-Cher, Loiret), Ozoir (Eure-et-Loir, Seine-et-Marne), Ozouer (Seine-et-Marne), Yrouerre, Yrouère (Yonne).

En occitan, on ne rencontre guère que les formes Lourdoueix (Creuse, Indre) et Oradour (Cantal, Charente, Haute-Vienne).

Le terme le plus utilisé au Moyen Age pour désigner l’église du village était issu du latin monasterium, qui a donné en ancien français montier ou moustier, le français moderne monastère étant là encore une formation savante. Dans les régions où les moines ont joué un rôle important, telle la Bourgogne avec Cluny et Cîteaux, les “ moutiers ” évoquent le plus souvent des établissements monastiques ; ailleurs, ils peuvent désigner n’importe quel lieu de culte, église, abbaye ou prieuré :

Villy-le-Moutier (Côte-d’Or), Mouthier-en-Bresse (Saône-et-Loire), Motey-sur-Saône (Haute-Saône) Villemoutiers (Loiret), “ domaine du monastère ” (prieuré dépendant de l’abbaye de Vézelay), Montierchaume (Indre), composé avec chaume, “ terre inculte, lande ”, Neufmontiers, Neufmoutiers (Seine-et-Marne), Faremoutiers (Seine-et-Marne) (fondé par Ste-Fare au VIIe s.).

Il a par ailleurs donné en ancien occitan les formes mostier et monestier : Eymoutiers (Haute-Vienne), Monestier-Port-Dieu (Corrèze), Moustiers-Sainte-Marie (Alpes-de-Haute-Provence).

Les formes diminutives sont plus nombreuses :

*monasterellum, * monastellum ou *monasteriolum, “ petit monastère ”, “ petite église ”, ont donné, entre autres, Ménestreau, Ménétréol, Mennetou, Monthou, Mottereau (Centre), Montrol (Haute-Vienne), Mortroux (Creuse), Montérolier (Seine-Maritime), Ménestérol (Dordogne), Monistrol (Haute-Loire), Ménétreux et Ménetreuil (Bourgogne), Montreuil, Montrieux et Montereau (Centre et Île-de-France), Menotey, Moutherot, Ménétrux, Monnetay, Montreux, Montarlot (Franche-Comté).

On rencontre par ailleurs des appellations particulières, telles que Baume-les-Dames (Doubs) et Baume-les-Messieurs (Jura), pour nommer une abbaye de femmes et un monastère réservé aux hommes. De même, Lamongerie (Corrèze), Lamontgie (Puy-de-Dôme) et Lamonzie (2 communes en Dordogne), dérivent de l’ancien provençal monge, moine, et désignent un couvent de femmes, tandis que les Mourgues, comme dans Saint-Geniès-des-Mourgues (Hérault), un couvent de moines.

Etablissements divers

D’autres noms ont pour origine les grands ordres religieux fondés à l’époque féodale : des toponymes tels que Prunay-le-Temple (Yvelines), L’Hôpital-le-Mercier (Saône-et-Loire), Sainte-Colombe-la-Commanderie rappellent la présence des Templiers ainsi que celle des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem.

Les noms formés avec le mot Dieu désignent généralement une maison religieuse : La Chaise-Dieu (Haute-Loire, du latin casa, maison), Le Mont-Dieu (Ardennes), Lieudieu (Isère), Port-Dieu (Corrèze), nomment des prieurés ou des abbayes ; La Villedieu, nom très répandu, désigne souvent une commanderie de l’Ordre de Malte.

Enfin, qu’on ne s’étonne pas de ne pas trouver ici mention du symbole de la religion catholique, à savoir la croix : bien que fréquente dans les noms de communes et encore davantage dans ceux des hameaux, elle servait le plus souvent de repère aux carrefours, si bien qu’elle a été confondue avec ce mot et qu’elle en a perdu sa connotation religieuse.

3 - Le culte des saints

L’usage consistant à désigner un lieu par le nom d’un saint a commencé vers la fin du VIe s. ; le nom d’un saint était alors le déterminant d’un nom commun, vicus, bourg, puis a fini par désigner la localité elle-même : vicus sancti Nazarii (“ le bourg de saint Nazaire ”).

Le culte des saints se développe à l’époque carolingienne (751-987) et les premières désignations se font à l’aide de dominus, contracté en domnus puis dom, don, dam, titre qui était donné au seigneur dont on attendait la protection et qui a pris à cette époque le sens de “ saint ” . Cette formation est fréquente dans les régions germanisées, particulièrement dans l’Est (Vosges), l’exemple le plus connu étant celui de Domrémy-la-Pucelle, village natal de Jeanne-d’Arc ; ailleurs, on la rencontre surtout avec Pierre, Martin ou Marie : Dampierre (Cher, Côte-d’Or, Eure-et-Loir, Indre, Loiret, Nièvre), Dompierre (Côte-d’Or, Nièvre), Dammartin (Jura, Seine-et-Marne), Dommartin (Ain, Doubs, Nièvre, Somme), Dammarie (Eure-et-Loir, Seine-et-Marne), Dannemarie (Doubs, Haut-Rhin, ), Donnemarie (Haute-Marne, Seine-et-Marne).

A l’époque féodale, ce système de désignation prend une extension considérable, ce qui fait qu’actuellement 1 commune sur 8 porte en France un nom de saint, soit au début du 20e siècle 4450 sur un total de 36 170, dont environ 3500 rien que pour l’occitan, ce phénomène concernant plus particulièrement le Massif Central (P.Joanne, voir bibliographie). Aujourd’hui encore, l’Ardèche avec 29% de ses noms de communes et la Dordogne avec 27% viennent en tête des départements possédant des hagiotoponymes (noms de lieux formés à l’aide d’un nom de saint).

A cette époque également, Sanctus se substitue à dominus, qui a perdu le sens de “ saint ”, d’abord dans les nouvelles formations puis progressivement dans presque tous les noms.

Les deux problèmes les plus intéressants que posent les noms de saints sont d’une part leur répartition géographique et d’autre part la variété des formes dialectales que peut prendre un même nom de saint selon le parler local.

Certains noms de saints se retrouvent dans la France entière, du fait d’un culte largement répandu : les plus nombreux, dans l’ordre décroissant, sont saint Martin, évêque de Tours au IVe siècle, considéré comme l’évangélisateur des campagnes et jouissant d’une immense popularité (238 communes selon Joanne et 242 à l’heure actuelle), St-Jean (171 communes selon Joanne et 180 à l’heure actuelle), St-Pierre, le premier pape, (162 communes selon Joanne et 163 à l’heure actuelle), St-Germain (127 communes selon Joanne et 130 à l’heure actuelle). Les noms de saintes sont beaucoup plus rares, y compris celui de sainte Marie, le culte de la Vierge s’étant développé surtout après le XIIIe siècle, à une époque où l’essentiel de notre toponymie était déjà en place.

A côté de ces saints dont le culte est général, il existe de très nombreux saints locaux. Sans entrer dans une fastidieuse litanie, on peut citer saint Geniès et saint Tropez, saints du Midi, saints Basle, Evre et Nabor, saints de l’Est, saints Cast, Guénolé, Jacut et Renan, saints bretons, ou encore Vigor, saint normand ; Saint-Dié-des-Vosges, qui vient du latin Deodatus, évêque de Nevers puis ermite dans les Vosges au VIIe siècle, a la même origine que Saint-Dyé-sur-Loire, Loir-et-Cher.

Par ailleurs, la phonétique régionale a agit sur les noms de saints comme sur tous les autres mots et elle a donné des résultats très différents selon les régions. Ainsi Saturninus (évêque de Toulouse, martyrisé en 257) devient Saint-Sornin (Allier, Charente, Corrèze, Vendée), Saint-Sorlin (Ain, Isère, Rhône, Savoie), Saint-Sernin (Ardèche, Aude, Aveyron), Saint-Savournin (Bouches-du-Rhône) ; Cyricus (nom de deux martyrs du IVe siècle) a donné Saint-Cirgues (Haute-Loire), Saint-Ciergues (Haute-Marne), Saint-Ciers-d’Abzac (Gironde), Saint-Cirq (Dordogne) et même Saint-Chartres (Vienne) et Sancergues (Cher) ; Sanctus Satyrus, nom d’une abbaye et attesté dès 1034, est devenu Sancerre (Cher).

Vrais ou faux noms de saints ?

Ces derniers exemples montrent que la phonétique locale et l’imagination populaire ont pu susciter les altérations les plus diverses, et aboutir à la création de faux noms de saints. Dans le Midi, sanctus est devenu sanch, le son chuintant “ ch ” s’associant à un nom commençant par une voyelle : d’où Saint-Chély (Aveyron, Lozère), qui remonte à Sanctus Hilarus (sanch Eler, puis san Chély), et Saint-Chamond (Loire), qui est en réalité saint Ennemond, évêque de Lyon. Une agglutination analogue a fait disparaître le mot “ saint ” de Sancti Nazarii, devenu Sanary-sur-Mer (Var) et de Cintegabelle (Haute-Garonne), loci Sanctae Gabellae en 948, c’est-à-dire sainte Gabelle ; autres déformations, Xaintrailles (Lot-et-Garonne) et Sentaraille (Ariège), représentant une sainte Araille, forme régionale de sainte Eulalie, et Cinq-Mars-la-Pile (Indre-et-Loire), Saint-Mars en 1301, c’est-à-dire Médard.

A l’inverse, la présence de la syllabe “ sain- ” en début de nom a pu être comprise comme désignant un nom de saint : l’étymologie populaire a ainsi créé Saint-Cy (Nièvre) à partir de Saincy (1357) et Saint-Igny-de-Roche (Saône-et-Loire) à partir d’un nom latin qui aurait dû aboutir à Santigny.

4 - Les souvenirs des Croisades

On ne saurait évoquer la toponymie d’origine religieuse sans mentionner les quelques noms rapportés par les militaires et les religieux qui participèrent aux Croisades en Terre Sainte : Olivet (Loiret), Lolif (Manche), pour l’olif, rappellent le Mont des Oliviers, Montabot (Manche), le Mont Thabor en Galilée, Montcauvaire (Seine-Maritime) le Mont du Calvaire, à Jérusalem, Bithaine (Haute-Saône), représente le nom biblique de Béthanie. Enfin, peut-être pouvons-nous voir une référence à l’un de ces croisés dans le nom de Vitry-le-Croisé (Aube).

En conclusion, il n’est pas étonnant que tant de noms s’expliquent par la religion chrétienne. On sait en effet que le Moyen-Age fut dominé par le sentiment religieux, indissociable de la vie quotidienne, et ce n’est pas un hasard si les noms d’origine religieuse ont pris une extension considérable à une époque qui a connu les Croisades.

Par Sylvie Lejeune , I.G.N

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