DES RELIGIONS DE LA NATURE
À LA NATURE DANS LES RELIGIONS

Marc CALVET et Bertrand LEMARTINEL

Professeurs de Géographie Physique
Médi-Terra, Université de Perpignan, 52 av. de Villeneuve, 66860 Perpignan Cédex
UMR 6042 du CNRS, Maison de la Recherche, 4 rue Ledru, 63 Clermont-Ferrand Cédex

Résumé

Article complet

Les religions sont communément abordées par le biais du psychologique ou du sociologique, de l’Histoire ou de l’Ethnographie, voire de la Géographie Humaine. Le point de vue de la Géographie Physique peut donc paraître inhabituel, voire incongru. Et pourtant…

La religion n’est pas une pure émanation du spirituel, modelé par et modelant aussi une culture, une civilisation, dans une perspective historique et téléologique. C’est aussi et peut-être tout autant une interprétation du Cosmos, de la nature, matrice de l’Homme et lieu de son destin : évidence ou lieu commun, banalité même pour qui considère les paganismes anciens et les mythologies classiques ; mais combien de résurgences encore dans les monothéismes les plus aboutis ?

La Nature, plus trivialement, c’est aussi le cadre et la mise en scène des religions. Loin de se réfugier exclusivement dans les Lares domestiques, le cadre monumental des sanctuaires ou l’espace géométrisé des lieux bâtis et des villes, elles se déploient théâtralement dans l’espace naturel et, autant qu’elles le façonnent, elles s’en imprègnent ; elles y tissent un réseau sacré de repères, de coordonnées, le ponctuent de lieux révérés ou révélés, assignent aux éléments du géosystème fonctions et significations, ou mieux, représentations… Bref, elles y construisent un espace naturel sacré, mais un véritable espace géographique maillé, organisé, polarisé !

Et si notre époque contemporaine – dans le monde occidental développé du moins – semble gagnée par le matérialisme et si nos sociétés sont largement laïcisées, les résurgences du sacré y prennent parfois d’étranges figures. La Nature en particulier y devient une référence centrale, valeur ultime et passéiste d’une écologie politique exacerbée ou bien culte gentiment païen du bien-être, du « naturel » et de « l’Authentique ». Elle est aussi le lieu des catastrophes annoncées, nouvelles peurs millénaristes et nouvelles apocalypses du Trou d’Ozone ou du Réchauffement Global ; elle devient parfois enfin le prétexte d’avatars fumeux de sectes solaires ou stellaires obsédées par l’au-delà cosmique…

Ce sont ces trois aspects que développe la conférence, en privilégiant les images. Car, ne l’oublions pas, les religions sont toutes, quelque part, même les plus spiritualistes, des hymnes à la beauté de la Nature et à l’Harmonie présumée de la Création.

LES RELIGIONS DE LA NATURE


élement de géosystème sacré: chez les Anasazis, les Hommes viennent des profondeurs de laTerre, et l'arche de grès constitue non seulement un abri, mais aussi le porche qui les a vus venir au monde. On comprend alors l'installation privilégiée des villages en ces lieux.

Les religions premières instrumentent le Cosmos, perçu confusément comme un espace organisé, avec parfois d’étranges intuitions pré-scientifiques, un géosystème dirions-nous, mais un géosystème sacré.

Le statut de la nature y évolue, du réalisme à l’allégorie, de la nature divinisée à la nature pacifiée ; d’abord système de forces à craindre ou à se concilier, puis cadre, mise en scène et représentation de la Divinité. Il y a là une transition qu’illustre bien la mythologie classique (J.-P. Vernant, 2002). Les forces brutes et primitives, issues du Chaos, sont certes un élan, vital mais aussi germes de graves désordres ; vient enfin la troisième génération de divinités, anthropomorphes, apaisées et raisonnables – enfin presque… si l’on écoute Homère – qui établit un ordre divin, une hiérarchie et gouverne, contrôle les forces de la Nature.

On trouve à ce niveau des paradigmes géographiques largement codifiés, qui sont diffusés dans les religions polythéistes, voire monothéistes. Ainsi, le fleuve et la source, symboles de purification, sont des lieux privilégiés des manifestations religieuses. Les pèlerins ont afflué aux sources de la Seine comme à celles d’Hiérapolis, où l’on révérait Cybèle ; ils se sont plongés dans les eaux du Jourdain et du Gange. Les montagnes tiennent une place plus importante encore, dans leur composante physique. Elles sont d’abord la mère des eaux, comme dans la tradition népalaise, mais aussi la terre qui s’approche du ciel et des dieux, comme l’Olympe ; elles expriment les forces profondes, celles des forges d’Héphaïstos ; les grands reliefs produisent aussi les vents, comme le Stromboli qui est la demeure d’éole. La montagne peut donc être un lieu terrifiant, que les peuples de pasteurs – ils ont besoin de ses pâturages – peuplent de dieux pour la mieux apprivoiser. Ainsi, le Parnasse, séjour des Muses, fourmille de divinités plus ou moins subalternes, comme les Dryades des chênes ou les Méliades des frênes. A lui seul, le site de Delphes constitue une synthèse : on y voit dans l’Antiquité l’Omphalos, le Nombril du Monde, le lieu où s’agitent des monstres enfouis sous le rocher des Phaedriades ; leurs remugles puissants surgissent sous formes de gaz dont s’enivre la Pythie, et leurs soubresauts sont les séismes qui ébranlent toutes les failles actives de cette montagne.

Pourtant, la Nature est progressivement réifiée, et n’est plus nécessairement la forme visible des dieux. Par exemple, les craquements de la banquise lacustre du lac Suwa, au Japon, ne sont que la trace de la déesse qui le parcourt ; ils ne sont plus la divinité, et le lac devient un objet en tant que tel. Chez les Navajos, la terre est certes sacrée, mais elle existe pour elle-même, et relativement indépendante des Jumeaux Héroïques ou même de Kokopelli, le joueur de flûte qui fait pleuvoir. Les rites visent d’abord à en préserver l’Harmonie. A Stonehenge, on rend hommage au Soleil ; mais la construction des mégalithes n’est pas exempte de considérations astronomiques, qui s’éloignent de la pure religion.

Cette distinction entre l’objet naturel et l’esprit a contribué à l’émergence de religions plus spiritualistes et en fin de compte aux grands monothéismes ; pour autant, les lieux géographiques n’ont pas été vidés de leur sens religieux. Souvent même, la religion a nommé et modelé les lieux qui permettaient l’expression de la foi.

LES GRANDS MONOTHéISMES ET LE PRIMAT DE LA SPIRITUALITÉ

L’élévation spirituelle conduit ainsi à l’attrait des hauteurs et la montagne devient le symbole de l’ascèse et de ses degrés, rejoignant l’image de l’échelle du Paradis de Jean Climaque, chère aux moines de l’Athos. Elle est également le lieu de l’isolement propice à la prière, qui rappelle l’itinéraire du Christ, depuis le sermon sur la montagne jusqu’à la montée au Golgotha. Il existe donc des paysages érémitiques, dont certains, comme la montagne catalane, offrent une surprenante densité d’édifices perchés. Les reliefs ruiniformes gréso-conglomératiques, hauts pilastres dressés au-dessus des plaines, sont des sites privilégiés pour les monastères ; ils sont l’image naturelle de la colonne de Siméon le Stylite. Les Météores en donnent un remarquable exemple. Les pinacles conglomératiques du Montserrat ont non seulement abrité le monastère le plus sacré des catalans, mais aussi inspiré l’Art Nouveau de Gaudí et le jaillissement des tours de la Sagrada Familia. C’est dire combien sont étroits les liens entre les reliefs, voire les modelés, et l’expression religieuse.


Le désert cistercien de Sénanque : une douce manière de christianiser les lieux vides présumés habités par le Diable...

Le désert est l’autre topique des discours de la foi en un Dieu unique. Ernest Renan écrivait que « le désert est monothéiste ; sublime dans son immense uniformité, il révèle tout d’abord à l’Homme l’idée de l’infini ».

Nous ne pouvons de nos jours souscrire à un déterminisme aussi radical. Mais il est clair qu’existe une relation privilégiée entre les lieux dépeuplés et l’exercice spirituel, que ce soit dans la Chrétienté ou en Islam. Par contre, pour le christianisme occidental au moins, les lieux déserts, forêts, landes, garrigues, sont aussi le domaine des forces du mal qu’il faut aller conjurer en s’y installant. D’autre part, les déserts sont le refuge des persécutés de tous les temps : nous citerons pour mémoire cathares, vaudois ou protestants des Cévennes.

Les grands monothéismes, même s’ils ont radicalement changé les perspectives religieuses, n’ont pas manqué de récupérer les vieilles croyances païennes. Les grottes ont fixé des monastères, comme Saint-Antoine de Galamus, accroché à la paroi de calcaires urgoniens des gorges de l’Agly, ou le Megaspileon dans les poudingues du Péloponnèse. Ils ont ainsi chassé les dévotions aux divinités souterraines qui pouvaient encore y être accomplies. Il en va de même pour les sources, souvent nommées Fons salutis, qui deviennent le symbole de la rédemption spirituelle, comme on le voit au pied des murs de la Trappe de Soligny (Orne). Les ermitages des rochers, enfin, sont légion : à Saint-Gervais de la Jonte perdure ainsi un vieux rite agraire avec bénédiction aux quatre vents des fruits de la terre, aux approches du solstice d’été.


Les croix de la Carança, pour conjurer les dangers de la montagne

La sacralisation des lieux a aussi pour fonction de protéger des colères divines. On pense immédiatement au Déluge, ou plutôt aux déluges, puisque l’on en a répertorié plus de cent, de la Grèce à la Mésopotamie et de la Polynésie aux territoires des Sioux. A fait universel, il faut naturellement une cause globale, et nous pourrions y voir – bien avant toute intervention humaine – les dérèglements du climat au Subboréal, après l’Age d’Or de l’optimum atlantique. C’est particulièrement vrai autour de la Méditerranée, où des rafraîchissements de ce type se sont traduits par une recrudescence des perturbations violentes. Les églises, les croix tentent, face à la mer ou à la montagne, de conjurer le danger des tempêtes ou des avalanches, par exemple à la Pointe du Raz ou à Val d’Isère. Si l’on en juge aux résultats actuels des PPR, ces protections en valent bien d’autres… En montagne,  les hommes de foi ont souvent mis en place des relais, comme celui du Grand Saint Bernard, où l’on adore et  nourrit le Christ. Il s’agit d’un système de protection collective assez remarquable, dont le christianisme n’est pas le seul initiateur : au Tibet, Tintin, rescapé des neiges, n’est-il pas recueilli par les lamas d’un monastère ?

La mémoire des catastrophes apparaît d’ailleurs en filigrane derrière maintes légendes pieuses. L’impressionnant chaos où disparaît presque le Tarn, au Pas de Souçi, c’est la montagne que Sainte énimie, sœur de Dagobert, fit s’écrouler sur le Diable qui la poursuivait ; sa corne et sa griffe auraient laissé leur marque dans les rocs. Mais le site est aussi sur une faille importante et Grégoire de Tours rapporte d’ailleurs un séisme majeur dans le SW de la France en 580 ; les écroulements quaternaires et historiques attestés y sont nombreux : le dernier en date a coupé la route en 1991. Enfin, la christianisation des sommets par des croix, des vierges – comme celle des Drus – et même des crèches est une constante qui gagne les plus hautes cimes avec la vogue de l’Alpinisme à la fin du 19ème siècle. C’est que le sport est dangereux et la sauvegarde divine n’est pas de trop ; Bouddha aussi a été déposé en effigie sur les plus hauts pics himalayens par les sherpas !

Dans cette sanctification des lieux physiques, Lourdes s’avère emblématique : toutes les composantes naturelles sont réunies : la grotte certes, mais aussi le rocher, la montagne, la source, la rivière, les prairies et même la bergère. C’est peut-être là le vrai miracle de Lourdes et une des raisons qui contribuent au succès du pèlerinage malgré l’affaiblissement des pratiques religieuses en Occident. Mais on n’aura garde d’oublier que la foi en est le ressort fondamental.

LA NATURE COMME RELIGION

Cet affaiblissement du religieux crée pourtant un vide, en partie comblé par l’émergence de nouvelles pratiques, dont certaines font de la Nature elle-même un être supérieur, ce qui ne manque pas d’étonner lorsque l’on connaît la prétention scientifique des nouveaux prêtres.


Yosemite, un double du paradis originel pour les pères de l'Union américaine

Pour les Pères fondateurs, la découverte du Nouveau Monde s’était apparentée à celle de la Terre Promise, comme le franchissement de l’Atlantique à celui de la Mer Rouge. La nature presque vierge du territoire américain avait donc été comparée à celle du Paradis terrestre. Les paysages de la Bible ont donc trouvé leurs doubles, créations de Dieu et sacrés par essence ; ainsi se sont développés les parcs nationaux, dans lesquels ont pu être distingués de nouvelles Sion. Mais ces territoires ne sont pas pour autant divinisés.

Fort étonnant s’avère donc, après deux siècles de positivisme, après la désaffection religieuse qui caractérise les sociétés les plus riches et les plus développées, l’actuel  mouvement qui conduit à faire de la nature et de la Terre des entités quasiment douées de la conscience d’elles-mêmes. Cette hypothèse avait en son temps servi à une nouvelle fantastique de Conan Doyle ; elle reçoit aujourd’hui la caution de scientifiques ou longtemps présumés tels, comme James Lovelock (2000 a et b), écologiste militant et grand contempteur, notamment, du trou dans la couche d’ozone. Ce dernier a récemment écrit une synthèse de sa théorie cosmologique, éditée par des collections anglo-saxonnes ou françaises a priori sérieuses. Le Vert politique trouve donc son pendant progressivement religieux, puisque la Terre s’impose comme une puissance supérieure et régulatrice de la nature, éventuellement au prix de la disparition des hommes, perturbateurs de l’équilibre cosmique.

On voit bien comment cette analyse mêle le scientifique et le sentiment religieux, et fonde l’un sur l’autre, a l’instar d’un certain nombre de sectes, parfois très puissantes, qui ont connu de remarquables développements aux Etats-Unis. On y retrouve toujours l’idée que la science de la nature permet d’accéder non seulement à un état de connaissance, mais encore de conscience supérieure, qui distingue l’adepte religieux du vulgum pecus. Point n’est besoin d’être…clerc pour comprendre vers quelles dérives totalitaires conduisent ces positions de principe.

Certes, dans la plupart des cas, le mysticisme écologico-religieux ne prête pas à conséquence. On est par exemple en droit de rire d’un Conseil Général (socialiste !) des Pyrénées-Orientales qui proclame sur son site Internet (http://www.cg66.fr/canigou/Geologie) que le Canigou, « bien plus qu'une montagne, est notre quotidien, notre protecteur et notre dieu tout puissant ». Les adeptes du New Age qui vont s’asseoir sur les points de « vortex » de Sedona (Arizona) pour bénéficier de la concentration des énergies de la Terre ne sont pas bien méchants, tout juste un peu crédules ; on se souvient que dans les années 1990, ils payaient une centaine de dollars pour méditer sur le Bell Rock, censé être une porte spatio-temporelle communiquant avec la galaxie d’Andromède. Les marchands du temple sont innombrables, en particulier ceux qui parviennent à associer Gaïa et le Feng Shui (http://gaiafengshui.com). Mais on a depuis connu bien pire, et l’on a autrefois vu des sectes, comme Ecoovie (Coopérative de Vie Ecologique), exploiter impitoyablement ses adeptes. Il en existe d’autres.

André Malraux, qui aimait prophétiser, avait écrit que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pas. Il est fort probable qu’il n’imaginait pas que la nature en tant que telle pourrait être objet de vénération. Il ne s’agit plus de la religion des premiers hommes qui cherchaient à expliquer son fonctionnement au travers de dieux acteurs du géosystème ; aujourd’hui, c’est la nature syncrétique qui est divinisée sur un argumentaire scientifique. Ce dernier prétend dire la vérité sur le déroulement de nos vies et l’eschatologie universelle. Dans cette perspective, les hommes peuvent être sacrifiés aux intérêts supérieurs de la Nature, à la forêt, aux mers et aux éléments. Il s’agit d’un presque complet  renversement de l’idée judéo-chrétienne que le monde avait été donné par Dieu à l’Homme pour qu’il le travaille à son profit. Il est d’ailleurs surprenant de constater que cette volte-face spirituelle, cette quête de la paix verte, doit largement au monde anglo-saxon, qui avait précédemment puisé dans la Bible les raisons de sa conquête de l’espace géographique et y trouve toujours des justifications pour continuer à le saccager en toute bonne conscience.

Les religions émergentes de la Nature sont-elles de vraies religions ? On est en droit d’en douter ; certes elles affirment des vérités transcendantes, des apocalypses qui sont –rappelons-le – des dévoilements. Mais, à trop prétendre à la science, elles semblent ignorer les Mystères, sans lesquels la foi n’a point de fondements durables.

J. Lovelock (2000a)La terre est un être vivant, Champs, Editions Flammarion, 185 p.

J. Lovelock (2000b)Hommage to Gaïa, Oxford University Press, Oxford

J.-P. Vernant (2002)L’Univers, les dieux, les hommes, Editions du Seuil, 245 p.

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