LA NATURE DANS LE JUDAÏSME

ESPACE ET RELIGION DANS L'ISRAËL CONTEMPORAIN

François MANCEBO

Maître de conférences
Université Paris 4 Sorbonne
francois.mancebo@paris4.sorbonne.fr

Résumé

Article complet

1. Judaïsme est gestion de l'espace : l'action de l'Eternel s'achève où commence celle de l'Homme.

Dans le Judaïsme, la relation entre l'homme et Dieu est fondée par la notion de berith : une alliance qui sous-tend un contrat. Cela inclut un partage des responsabilités : il n'est pas possible à l'homme de faire n'importe quoi de son milieu de vie. La religion juive demande de formuler des bénédictions sur à peu près tout : c'est une manière de s'accoutumer à constater de la présence de Dieu dans tout ce qui nous entoure tissant un lien avec notre environnement.

La Création n'est qu'un préambule : pour le Judaïsme, l'action de l'Eternel s'achève où commence celle de l'Homme. Dès lors, la question est : comment agir dans cet ordonnancement du Monde ? En Hébreu, les verbes commencer, profaner et racheter ont la même racine —l l c— d'où dérive d'ailleurs le mot "profane", au sens de non-sacré, —l o c—. Ainsi, la langue hébraïque désigne le lieu de l'action —le monde profane— et la manière —le rachat— : cela signifie que l'homme est appelé à ré-interprêter son cadre de vie pour le relier au sacré.

1.1. Où il faut séparer pour mieux relier.

Paradoxalement, cela suppose une mise à l'écart préalable de l'ordre "naturel" des choses : pour relier il faut d'abord séparer. Nombre de commandements négatifs dans la Torah concernent le mélange d'éléments tirés du milieu naturel : interdiction de tisser ensemble le lin et la laine (végétal et animal), de mélanger laitages et viandes dans un repas (différentes phases de vie), de mélanger du blé et du vin (deux éléments fondamentaux du qiddouche qui précède les repas). La conscience naît du dialogue, et le dialogue n'est possible que dans l'altérité. Or cette dernière n'émerge que lorsque êtres et choses clairement différenciés. Ainsi, si les mélange de lin et de laine sont interdits, le châle de prière —le Talith— est, lui, spécifiquement formé de lin et de laine.

L'idée même de lieu saint est marquée par un acte de retrait : lorsque Moshé rencontre L'Eternel pour la première fois ce dernier lui dit "retire tes sandales, car le lieu où tu te tiens debout est une terre de sainteté". Ce processus n'est pas uniquement spatial : la cérémonie fondamentale du Judaïsme, la circoncision1 l'illustre bien. Cette pratique largement répandue sous d'autres cieux et dans d'autres religions reçoit ici une signification tout à fait inédite : alors qu'ailleurs il correspond à l'entrée dans l'adolescence le moment de la circoncision est reporté ici au 8e jour de la naissance, rompant son lien à la puberté et faisant d'elle une entrée dans un autre état. D'ailleurs, l'Hébreu distingue deux terme pour parler de l'homme Adam M d a et Ich w y. Il est créé Adam, ce n'est que par séparation et dans l'exercice de sa liberté qu'il devient Ich.

Au-delà du temps personnel, le temps communautaire et le temps du Monde sont eux-mêmes distingués selon le même principe : Le Chabbat est séparé des six jours de la semaine. D'ailleurs le sens étymologique du terme t b w n'est pas celui d'un repos lié à une fatigue, mais celui d'un arrêt délibéré de l'action créatrice afin de créer un temps sacré, souvenir ici de la création du monde et de la sortie d'Egypte. D'ailleurs Chabbat associe la séparation dans le temps et dans l'espace ; C'est en fait, la plus grande fête juive, même si cela se voit moins puisqu'elle revient toutes les semaines. A Chabbat, je ne peux me déplacer que dans mon voisinage immédiat : je retrouve donc une juste distance, une juste place par rapport à mon environnement. C'est est une forme de retrouvailles entre le monde qui m'entoure et moi-même.

1.2. Où l'histoire se substitue à la "nature" comme fondement de l'expérience religieuse.

C'est ainsi que le Judaïsme a progressivement substitué l'histoire à la "nature" comme fondement de l'expérience religieuse. Ainsi, les trois grandes fêtes de l'année —les Ch'loch Regalim— de fêtes naturelles de la production agricole qu'elles étaient initialement, devinrent commémorations d'événements fondateurs : par exemple Chavouot, la "fête des premiers fruits", commémore aujourd'hui le don de la Torah dans le Sinaï. Il se peut même que le nom de Pessah—Pâques— qui commémore le renouvellement d'Israël par la sortie d'Egypte, plutôt que le renouvellement de la nature après l'hiver, n'ait pas été tiré contrairement à l'acception habituelle de la racine hébraïque signifiant "passer", mais plutôt, selon la suggestion de Baron2, d'un terme égyptien équivalent à "souvenir". D'ailleurs, les fêtes qui n'ont pu recevoir de signification historique sont graduellement tombées dans l'oubli. Ainsi Roche Hodeche —la fête de la nouvelle lune— ne fut tirée de l'oubli qu'au 18e avec le mouvement Hassidique.

La nature n'est pas un aboutissement, elle a besoin d'être investie d'une histoire pour exister pleinement et cette tâche incombe à l'homme, mais dans le même temps le milieu naturel n'est pas dépouillé de sens en soi. Le Talmud affirme que "comprendre la Nature c'est comprendre Dieu" car "il n'y a pas un grain d'herbe qui bouge sur Terre sans que Dieu le veuille". Ainsi, pour revenir aux fêtes, si Roch Hachana —le nouvel an— commémore la création du monde, il existe depuis 2 500 ans déjà une autre fête vers février, Tou Bishvat —le nouvel an des arbres— qui marque le démarrage du cycle végétatif des plantes. L'arbre tient une place centrale dans le Judaïsme. Titus ne s'y était pas trompé qui, lors du siège de Jérusalem, a ordonné de raser tous les arbres visibles depuis le mont du Temple, parfaitement conscient de l'effet psychologique produit sur les Juifs par la disparition des arbres. Deux mille ans plus tard, Teddy Kollek —qui fut longtemps maire de Jérusalem— étendit aux arbres un décret établi lors du Mandat britannique interdisant d'agrandir ou détruire un édifice sans permis des autorités.

Ces représentations de la nature se sont exacerbées et se sont focalisées sur la terre d'Israël avec l'état diasporique. Dans la lignée des maîtres de la pensée juive traditionnelle, de Juda Halévy au Rav Kook en passant par le Maharal de Prague, André Neher3 : "la terre d'Israël et le retour du peuple sur sa terre ancestrale tiennent une place non seulement centrale mais essentielle et cela pour le monde juif et pour l'humanité tout entière". Rappelons qu'en Hébreu "diaspora" se dit galoutt o l g—, ce qui signifie autant dispersion et exil que captivité : cet état a donc été vécu comme un triple arrachement par rapport à une communauté —une nation— par rapport à un territoire d'origine sacrée et par rapport à un culte centralisé dans le Temple de Jérusalem. Le peuple juif, la terre d'Israël, la pratique du Judaïsme sont trois facettes d'une même entité.

Mais si le Judaïsme sanctifie des faits ou des événements, ce ne sont pas les lieux qui sont saints, c'est ce qui s'y produit : la montagne du Sinaï n'est ni sacrée, ni même connue. La Torah ne nous dit rien du lieu où Moshé est enterré. Aucun élément du temps, ni de l'espace, ne peut enfermer la sainteté en lui-même. La terre d'Israël n'est pas sainte, elle est véhicule de sainteté. La construction des paysages est révélatrice de la relation, dialectique et non oppositionnelle, qu'instaure la religion juive avec la nature : il ne s'agit ni de l'asservir, ni de la vénérer, ni de s'incliner devant elle, ni de s'y opposer.

2. Ancrage du Judaïsme dans la terre d'Israël.

A partir de 1948 avec la naissance de l'Etat d'Israël, une question se pose : comment les représentations collectives dont il vient d'être question ont dessiné les rapports de la société israélienne juive à son territoire, et comment ce dernier a influé en retour sur elle.

2.1. Le Judaïsme ciment de l'Etat d'Israël.

En fait —c'est un lieu commun— le sionisme politique se voulait non-religieux et affichait cette distanciation. Ainsi Ben Gourion n'était intéressé que par le développement de Jérusalem-Ouest et considère que "le reste" n'était qu'une (sic) question de religion : "J'ai toujours fait la différence entre Eretz Israël et l'Etat… Notre situation serait bien meilleure aujourd'hui à Jérusalem si nous avions compris qu'il fallait diviser Jérusalem et créer une municipalité juive autonome". Mais dans le même temps, la référence au Judaïsme, à ses valeurs et à ses symboles était permanente chez ces fondateurs, car ils le considéraient comme le ciment de l'identité juive et plus prosaïquement comme un puissant moteur pour promouvoir l'aliya4. Cette ambivalence originelle se retrouve dans le choix de l'Hébreu comme langue nationale au détriment du Yiddish, et dans les divers symboles de l'Etat : drapeau frappé de la magen David, bleu et blanc comme le châle de prière, menorah5, nombre de députés à la Knesset6 (120, pour rappeler les 12 tribus).

Après la guerre des 6 jours, l'ancrage religieux de la population juive à la terre d'Israël va prendre de l'ampleur à partir de deux événements majeurs :

-la fondation en septembre 1967 de Kfar Etzion —entre Jérusalem et Hébron— sur les sites du kibboutz Gush Etzion détruit par les Jordaniens lors de la guerre de 1948 ;

-l'unification de Jérusalem.

Le 7 juin lorsque l'armée israélienne atteint le mont du Temple l'indivisibilité de Jérusalem reprend la valeur centrale qu'elle a toujours eue dans la culture juive. Moshé Dayan proclame à la radio : "Ce matin, Tsahal a libéré Jérusalem, la capitale divisée d'Israël. Nous sommes revenues au plus saint de nos lieux saints et nous ne nous en séparerons jamais". Le premier geste territorial —hautement symbolique— est d'aménager devant le Kotel une esplanade pour permettre le rassemblement des juifs devant l'ultime vestige du Temple.

La rapidité de la victoire et sa durée troublante —qui évoque étrangement les 6 jours de la Création ou les 6 jours de la semaine précédant Chabbat— est interprétée par beaucoup comme le signe de la volonté de Dieu de rendre aux Juifs toute la terre des Pères. Par extension, nombre de Juifs adoptent une lecture religieuse la naissance et du devenir de l'Etat d'Israël : il s'agit d'établir un lien organique entre le peuple juif et la terre d'Israël.

En ces années, marquées par l'aliya de nombreux Juifs d'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie) ou d'Orient (Irak, Iran, Yémen) qui ont du mal à s'intégrer rapidement à la société israëlienne mais qui sont souvent très empreints de religiosité, une telle thématique donne du sens à leur vie en Israël : elle est donc valorisée officiellement. Ainsi, selon le rabbin Kook fondateur du Parti National Religieux, s'il n'y a plus aujourd'hui de filiation par tribu depuis la destruction du premier Temple, il existe pourtant quelque chose d'analogue : les communautés —‘édot— qui, après deux mille ans de l'exil en plusieurs centaines de paysages humains et culturels différents, pour constituer la nation hébraïque.

2.2. Des paysages emblèmes.

Beaucoup de facteurs entrent en jeu lorsque nous essayons de définir notre perception d'un paysage : nos images varient avec nos croyances, nos connaissances, nos sentiments qui occultent souvent la réalité élaborée à partir les facteurs physiques et socio-économiques (fertilité, urbanisation, aridité etc.). Voit-on toujours Tel-Aviv, qui a depuis longtemps perdu sa blancheur érigée sur des dunes, ou Jérusalem en pierres de taille s'étageant sur les collines ?

C'est pourquoi, si la lecture des paysages d'Israël —entre nature et histoire— se décline d'autant de manières qu'il existe de communautés —dépendant en grande partie de la façon dont le passé est envisagé— toute mention ou évocation d'un paysage israélien est imprégnée d'une mémoire collective bâtie sur deux piliers :

-De tout temps les paysages d'Israël ont été magnifiés par les lecteurs de la Torah, depuis que Moïse conduisit le peuple juif dans ce "pays où coulent le lait et le miel". Il en est ainsi ailleurs dans le Tanakh. Ainsi la terre est abondamment évoquée dans Chir Hachirim —le Cantique des Cantiques—.

-Mais aujourd'hui, lorsque l'Israélien regarde ses paysages, une histoire plus récente se greffe sur la perspective religieuse. Celle de la lutte pour la fondation de l'Etat, entre les années vingt et quarante, période qui suivit la seconde aliya : les premiers kibboutzim, le vieux yichouv (communauté juive d'avant la création de l'état), le "petit Tel-Aviv", Nahal le mochav (village communautaire) planifié par Kauffman en 1921 en forme de cercles concentriques de verdure dans la vallée de Jezréel.

De toutes manières, ici, voir le paysage en termes purement esthétiques est quelque peu "suspect" : ce dernier est supposé être dépositaire de valeurs matérielles et affectives. Dans une certaine perception contemporaine, les plus beaux paysages sont ceux "dominés" par les kibboutzim, fruits du lien à la terre et de la nécessité de la défendre, synthèse de ces deux points de vue. Ce n'est pas sans raison que le professeur Krook qualifiait les membres des kibboutzim d'"aristocrates terriens" d'Israël. Ainsi les prix des paysages datant des années vingt, trente et quarante —peintures orientalistes naïves et d'une certaine manière sécurisantes— ont grimpé en flèche dans les ventes aux enchères ces dernières années. Ces représentations d'Israël ont été cimentées par des photos, des millions de photos : ainsi celles de Yaacov Ben Dov qui a couvert, entre 1910 et 1920, pour le compte des institutions juives, des images de la vie quotidienne, ont acquis une énorme popularité.

Ces objets sont devenus des biens patrimoniaux, au même titre que le quartier de Neve Tsedek, à l'orée de Jaffa sur les dunes longeant la mer, qui était au début du siècle le cœur de Tel-Aviv. Aujourd'hui Neve Tsedek est devenu le Village local écrasé sous les gratte-ciels. Si la destruction du lycée Herzliya en 1963 —bâtiment en forme de caravansérail— pour laisser place à la tour Shalom de 36 étages, fut un manifeste de modernité, aujourd'hui, les représentations picturales du lycée sont devenues comme un emblème, qui figure même sur les billets de 20 shekels.

La terre, dans ce pays, est profonde. Chaque centimètre a été construit, labouré, battu, cultivé, rasé puis reconstruit : il y a autant de tessons de poteries que de coquillages sur la plage de Césarée.

2. La terre d'Israël aujourd'hui : aménagement et paysages.

Celui qui arrive pour la première fois en Israël, —a fortiori celui qui n'y a jamais mis les pieds— s'attend à trouver des paysages semblables à ceux de la dépression de la mer Morte —la Arava— ou d'immenses étendues désertiques comme le Negev ponctuées çà et là de taches de verdure. Nombreux sont ceux qui considèrent Israël à travers les verres déformants de leur éthique personnelle. Mais, comme toute autre contrée au monde, Israël ne se laisse pas enfermer en un paysage représentatif unique.

Cet espace est spécifique, non seulement par son histoire —c'est une évidence— mais encore par sa position : sommes-nous en Méditerranée ou au Proche-Orient, ou les deux à la fois ? A la charnière d'aires géographiques fort distinctes (Europe, Asie, Afrique) Israël possédait encore au début du siècle une diversité biologique tout à fait exceptionnelle. Mais le pays est aussi une terre d'immigration, qui a connu, au cours des 50 dernières années, une énorme croissance démographique et économique, génératrices de nombreuses nuisances et hypothéquant les équilibres naturels.

Il résulte de tous ces facteurs des paysages anthropisés depuis fort longtemps —y compris dans les zones désertiques— avec une empreinte humaine très forte mais également une grande variété : orangeraies bordées de cyprès, bananiers et manguiers s'étageant en terrasses au-dessus du lac de Tibériade, sentiers de chèvres sur les collines de Judée ponctuées de grottes où 5 000 ans durant fugitifs ou exilés trouvèrent refuge.

Malgré la forte pression à laquelle elle est soumise, la qualité de l'environnement a réussi à être maintenue à peu près stable. Trois exemples témoignent de l'effort développé en ce sens en Israël :

-Après deux millénaires d'exil, une des premières tâches à été de se réapproprier tant symboliquement que matériellement un environnement qui était devenu "étranger". Ainsi, un des tous premiers travaux botaniques réalisé au début du 20e siècle a été de reprendre l'identification européenne des plantes avec leurs noms en latin, pour redonner les noms hébraïques, tels qu'ils étaient mentionnés dans la Bible si possible. Puis, pressentant que le futur développement risquait de menacer certaines espèces, il a été créé une banque des graines de toutes les plantes sauvages du pays avec les différentes variétés.

-Alors que le manque d'eau est un problème récurrent dans cette partie du monde la quantité totale d'eau consommée en Israël est restée constante depuis 50 ans, malgré la multiplication du nombre d'habitants et que le fort accroissement du niveau de vie. Cela est le résultat d'un effort consensuellement accepté de modification des modes de vie et des comportements individuels.

-Israël est le plus important point de passage ­—en nombre d'espèces et en individus— d'oiseaux migrateurs après l'isthme de Panama : 90 % des oiseaux d'Europe du Nord et aussi une bonne partie des oiseaux qui viennent du nord de l'Asie se rejoignent dans cet entonnoir qu'est la Terre d'Israël avant de passer au-dessus de la Mer Rouge et rejoindre l'Afrique. Les migrations d'oiseaux posent un problème majeur : il faut certes les protéger, mais en même temps le ciel d'Israël est très occupé par les avions. Or, oiseaux et avions —civils et militaires— fort nombreux font très mauvais ménage. En réponse à ce problème un réseau de surveillance a été mis en place. Il informe les militaires de tous les passages migratoires et ceux-ci n'utilisent momentanément pas l'espace aérien concerné malgré la complexité et le coût d'une telle organisation, puisque les oiseaux font ce qu'ils veulent et n'ont pas de "plans de vol" très réguliers.

3.1. De la réappropriation à la monumentalisation.

Aujourd'hui, les Juifs israéliens entretiennent avec le monde vivant et les paysages végétaux : Juifs ou non, les visiteurs en Israël sont invités à planter un arbre, à créer un lieu vert personnel qui se développe chaque année : "while in Israël, plant a tree for peace". Les campagnes de plantation d'arbres le plus souvent des pins d'Alep, des cyprès et des filaos, sont nombreuses. Elles ont un double sens : elles rappellent les six millions de victimes de la Choah et marquent la réappropriation de la terre originelle.

Et cette réappropriation s'effectue en introduisant l'histoire dans la nature : action visible dans des paysages végétaux élaborés, constituant un pays-patrimoine issu de la mémoire collective religieuse. Il en est ainsi des sanctuaires non-arborés de la désertique Massada, mais aussi la verte Neot Kudemim et les nombreux parcs nationaux. Neot Kudemim est un parc de paysages bibliques entre Tel-Aviv et Jérusalem. Le circuit, dans les collines semi-arides de Samarie, est jalonné de lieux se rapportant à des extraits bibliques auxquels s'ajoute une symbolique végétale. Parmi les plantes cultivées, la grenade, représentation d'abondance en raison de ses nombreuses graines —613 selon la tradition, comme le nombre de mitsvot— est un des principaux motifs décoratifs de la Torah et des synagogues, mais aussi l'olivier, l'amandier, le dattier, le caroubier, le cédratier. De la même façon, les espèces spontanées jouent un rôle capital dans la mise en scène du parc : l'architecture de la sauge —moriah en Hébreu— reflète celle du chandelier –la menorah—. D'ailleurs dans la Torah, la description de la menorah adopte une terminologie végétale : tige, calice, fleurs, etc. Dans le même ordre d'idées, le centre Haie bar Yotvata a été créé en 1964 dans le sud du Negev, afin repeupler ce désert avec des animaux bibliques. À ce jour plusieurs dizaines d'oryx et d'onagres se nourrissant de feuilles d'acacias et d'autruches ont été élevés dans cette réserve. Ces paysages bibliques construisent les territoires d'Israël en les investissant a posteriori d'histoire.

Les sites naturels de grande beauté sont aussi devenus des zones protégées. Il s'agit certes de protéger ces milieux des ravages du tourisme, mais c'est aussi une façon de rappeler la présence de l'homme. La nature est placée sur un piédestal, mécanisme qui s'inscrit dans une volonté éducatrice déclarée ­—nature en paquet-cadeau­— : c'est notamment le cas de la cascade du Baniyas, affluent du Jourdain.

Paradoxalement pourtant, seule une poignée d'associations ont en charge les questions d'environnement en coordination avec un Ministère de l'Environnement rachitique : parmi elles Adam Teva VeDin —Homme, Nature et Justice— petit organisme à but non lucratif qui fait oeuvre utile avec des budgets ridiculement réduits, et surtout la SPNI —Société de Protection de la Nature d'Israël— ONG qui date de la création de l'Etat et rassemble aujourd'hui plus de 100 000 membres dans un pays de 6 millions d'habitants.

Cette structure anime aussi un réseau comprenant une trentaine d'écoles de terrain. Un contrat avec le Ministère de l'Education Nationale prévoit que tous les enfants de toutes les écoles du pays passent au moins une à deux semaines par an dans une des écoles de la SPNI pour approcher pratiquement les questions d'environnement. Au bout de 50 ans s'est constitué un matériel pédagogique très développé sur toutes le développement durable, la protection de l'environnement, ou la responsabilité dans les comportements individuels7.

3.2. Entre aspirations et contraintes.

Ces approches se limitent toutefois aux forêts nationales et aux divers parcs, naturels ou à thème. Dans les villes et autour des villes, la situation est radicalement différente, et nettement plus réductrice. Le paysage, standardisé, se résume le plus souvent à une demi-douzaine de palmiers adultes, auxquels on ajoute quelques plantes ornementales, le tout sur un tapis de gazon pré-cultivé entouré de sentiers recouverts de gravier artificiel. C'est ainsi que les villas de Herzliya Pitouah et de Césarée resplendissent de palmiers, bien que l'arbre naturel de la région soit le chêne méditerranéen. Cette formule est systématiquement appliquée aux places, aux immeubles, aux entrées d'usine, aux îlots autoroutiers, aux villas luxueuses et aux corniches en tout genre. L'attrait est d'autant plus grand pour les Israéliens —surtout les nouveaux-venus de Russie ou d'ailleurs— qu'on peut se les procurer immédiatement et qu'en un tour de main, le "jardin de vos rêves" est installé, même au prix d'un exotisme de foire. La plupart des jardins privés de ces villes prêtes-à-habiter exhibent faux puits, jarres à huile et meules "antiques" dont la plupart ont été fabriquées dans les carrières de Bethléem ou d'Hébron au cours des vingt dernières années.

Mais, cela n'est que l'exacerbation poussée jusqu'à la caricature, de la démarche pionnière des années trente : les marécages infestés de moustiques étaient là pour être drainés, le désert pour être refleuri, les arbres pour être plantés – même si, avec le recul du temps, ils étaient tous étrangers à l'écosystème, mot qui d'ailleurs n'existait pas à l'époque.

La situation n'est pas forcément meilleure en ce qui concerne les zones rurales, malgré l'importance biblique de la Terre de nos Pères. C'est qu'aujourd'hui, ici comme ailleurs, la terre doit être rentabilisée. Ainsi, la culture des agrumes est directement concurrencée par les productions bon marché d'Espagne et du Maroc malgré sa qualité, telle la variété spécifique d'oranges shamouti. Du coup, des centaines d'hectares d'orangeraies ont été arrachés. Les gouvernements rechignent à subventionner une agriculture gérée par l'état, ce qui soumet le paysage aux lois du marché et aux besoins immédiats et impérieux du logement, des routes et de la sécurité.

Autre contrainte majeure : la rareté de l'eau. Pour Israël, l'eau est un enjeu aussi important que la sécurité. A part le Nord (Galilée), les rives du Jourdain et le Golan, le reste de pays subit un climat semi-aride ou aride : il ne tombe que de 50 à 250 millimètres de pluie par an, avec un maximum de 1 000 millimètres dans une toute petite zone d'altitude au nord-ouest. Le Golan est le château d'eau d'Israël et en Judée-Samarie les bassins aquifères souterrains de Yarkon-Tanninim et Naplouse-Jénine fournissent plus du cinquième des ressources hydrauliques. Les réserves renouvelables sont estimées à 2,4 milliards de mètres cubes par an, alors que la consommation annuelle atteint plus de 3 milliards de mètres cubes. Le déficit est donc compensé par des prélèvements de sources d'eau de surface et de nappes souterraines, qui ne peuvent évidemment ensuite être rechargées. Un rapport de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture —FAO— signale que la ration d'eau individuelle n'est nulle part aussi réduite que dans le bassin du Jourdain. Le strict rationnement de l'eau est une pratique courante en été dans les zones à forte densité de population : en mars 1999, Israël a ainsi ordonné une réduction de 25 % des allocations d'eau à l'agriculture nationale.

Certes, des progrès très importants ont été faits en matière de gestion coopérative, de répartition équitable et d'utilisation rationnelle de l'eau, mais les gains obtenus sont annulés par l'accroissement de la pression urbaine empiétant sur les écosystèmes naturels. L'assèchement des zones humides pour leur mise en valeur agricole ou pour la construction de logements et la disparition des forêts et autres couverts végétaux qui sont des sites naturels de recharge, protègent les sols de l'érosion et filtrent l'eau limitent le renouvellement des nappes. De plus la pollution de l'eau douce par les activités industrielles et les déchets ménagers non traités, ainsi que la contamination des cours d'eau, aquifères et lacs par lixiviation des engrais et des pesticides, hypothèque la qualité même de l'eau restante. Dans un avenir proche —20 à 30 ans— l'agriculture ne disposera plus que d'eaux usées épurées.

Conclusions.

De telles contraintes sont porteuses de réels dangers sur le plan environnemental, mais aussi identitaire. Rappelons que dans le Judaïsme la terre d'Israël, le peuple d'Israël, et la religion d'Israël, sont plusieurs facettes d'une même réalité. Le Juif d'Israël se lit dans ses paysages. Ici plus qu'ailleurs, toute détérioration de l'environnement est vécue douloureusement, associée —à tort ou à raison— à une détérioration du tissu social, rappelant en raccourci la destruction du Temple de jadis.

Face à l'urgence, des réponses commencent à être apportées. Elles visent à restaurer une situation plus conforme, tant à la spécificité des milieux qu'à la valeur culturelle, historique et cultuelle des paysages de la terre d'Israël :

-Ainsi le lac du Houlé —les "eaux de Mérom" dans la Torah— fut drainé au début des années cinquante. Les terrains furent alors intensément exploités. La Galilée septentrionale n'était alors que champs de coton, viviers à poissons, pommiers, poiriers et eucalyptus. Il y a quelques années, pour de multiples raisons environnementales il a été décidé de laisser se réinonder la vallée. Le Houlé a été recrée, en partie du moins.

-Par ailleurs, la politique récente du Fonds National Juif consiste à réintroduire des essences et des variétés locales pour corriger les déséquilibres créés par huit décennies de plantation systématique de pins et d'eucalyptus. Dans le même ordre d'idées quand, au plus fort de la première Intifada, des incendiaires détruisirent de grandes parties de la forêt du Carmel, les autorités ont préféré laisser la végétation se renouveler naturellement, plutôt que de procéder à la plantation massive d'arbres nouveaux comme cela aurait été le cas auparavant. Ce sont les partisans du renouvellement naturel qui finirent par l'emporter, et effectivement la végétation forestière est en voie de reconstitution.

Les enjeux que l'on peut percevoir derrière les paysages et les environnements d'Israël rendent particulièrement pertinents ces propos d'Emmanuel Levinas : "l'important de l'Etat d'Israël ne consiste pas dans la réalisation d'une antique promesse, ni dans le début qu'il marquerait d'une ère de sécurité matérielle mais dans l'occasion enfin offerte d'accomplir la loi sociale du Judaïsme. Le peuple juif était avide de sa terre et de son Etat, non pas à cause de l'indépendance sans contenu qu'il en attendait, mais à cause de l'œuvre de sa vie qu'il pouvait enfin commencer".

Bibliographie :

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http://usinfo.state.gov/journals/itgic/0399/ijgf/ijgf0399.pdf, Eaux troubles : la gestion d'une ressource vitale, Dossiers Mondiaux, vol. 4, n° 1, Revue électronique de l'Agence d'information des Etats-Unis, 1999.
Levinas E., Difficile liberté, Le Seuil, Paris, 1963.
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Marius Schattner : Jérusalem, mythe et réalité. Le Monde diplomatique, novembre 2000
Neher A., Oubekhol Zot (Et Pourtant), Rubin Mass, Jérusalem, 1977.
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U.S. National Research Council, Water for the future : the west bank and gaza strip, Israël and Jordan, National Academy Press, 1999.

1 h l m j t y r b littéralement "alliance du mot".

2 Baron S. W., Histoire d'Israël, 2 volumes, PUF, 1957.

3 Neher A., Oubekhol Zot (Et Pourtant), Rubin Mass, Jérusalem, 1977.

4 Retour à (littéralement "montée vers") Israël des Juifs de la diaspora.

5 Chandelier à sept branches.

6 L'assemblée.

7 Clin d'œil : ce matériel existe à la fois en hébreu et en arabe, mais les instituteurs palestiniens craignent pour leur sécurité et celle leur famille s'ils sont aperçus par leurs voisins ou pleurs collègues allant chercher des documetns en Israël. Les Chrétiens servent alors parfois d'intermédiaire —comme à Bethléem— : le matériel fait un détour par la France avant de leur être redistribué incognito alors qu'il a été élaboré à 20 km de chez eux.

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