RELIGION ET GÉOGRAPHIE

MIGRATIONS INTÉRIEURES ET EXTÉRIEURES ET PAYSAGES RELIGIEUX

MONFEUILLARD

Le cas de la France

Résumé

Article complet

Introduction : le paysage religieux en France.

 

Le paysage religieux d’un pays se transforme dans le temps, mais il est également très divers dans l’espace, géographiquement. Il évolue sous l’influence des migrations internes, mais surtout des migrations internationales, qui déterminent les caractéristiques de la population. Pour la France, il s’agira essentiellement de repérer l’apport des immigrations dans la constitution de la population de notre pays car elles ont modelé le paysage religieux actuel.

Il convient de partir de la géographie des religions telle qu’elle se présente en France actuellement. On peut s’appuyer sur les acquis de la sociologie religieuse, à commencer par les cartes du doyen Gabriel Le Bras, distinguant les messalisants, les pascalisants, les simples baptisés et les zones rurales de forte pratique ou déchristianisées

-le protestantisme et ses bastions traditionnels chancelants, en rappelant les travaux de géographie politique d’André Siegfried sur l’Ardèche.

-le judaïsme et les concentrations urbaines. Le judaïsme, il y a deux siècles, était rural ; ce judaïsme rural a presque totalement disparu en Alsace aujourd’hui

 

On oublie souvent la situation spécifique des DOM TOM ex. Nouvelle Calédonie, Polynésie, avec la place du protestantisme - héritage historique de XIXème siècle

-l’islam – la France des mosquées (carte) avec des concentrations dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille) et leurs banlieues

Il faut évoquer aussi la Réunion formée par la rencontre, de populations d’origines diverses par exemple de musulmans du Gudjerat (Inde) ou Mayotte et les Comores, zone d’expansion de l’islam en Afrique noire, autour de l’Océan indien aux XIV-XVème siècles.

Revenons rapidement sur l’évolution du paysage religieux de la France depuis trois siècles seulement. On est passé d’une France exclusivement catholique, de l’absolutisme classique, autour de la célèbre formule de Louis XIV « une foi, une loi, un roi », après la Révocation de l’Edit de Nantes, (oubliant bien-sûr la présence de protestants et de juifs dans le Royaume) et le vœu de Louis XIII consacrant la France, fille aînée de l’Eglise, au culte de la Vierge (ce qui explique que le 15 août soit jour férié en France, ce qui n’est pas le cas dans le cas dans tous les pays catholiques) dont le mythe est resté très prégnant : « catholique et français toujours » à une France laïque, avec la séparation des Eglises et de l’Etat (1905), mais en fait « catho-laïque » (Bruno Etienne), pluraliste, ayant accepté, dès la Révolution, la pluralité religieuse et ayant vécu durant tout le XIXème siècle sous le régime des cultes reconnus (catholique, protestant et israélite). Aujourd’hui le paysage religieux est beaucoup plus divers, voire éclaté.

Face à un recul des pratiques religieuses, à une montée de l’incroyance ou de l’indifférence religieuse (Vers une France païenne ? Mgr Simon), à une contestation des normes éthiques et des magistères institutionnels, on a vu s’installer, depuis un siècle, des religions nouvelles sur notre territoire, hindouisme, bouddhisme, islam, tandis que l’on est confronté à la fois à une demande de religieux, à une consommation de religieux à la carte, à la montée de nouveaux mouvements religieux et à la présence de phénomènes sectaires dont beaucoup sont eux-mêmes « exportés », voire soutenus financièrement, essentiellement par le monde américain ou par le monde asiatique, avec des formes d’expression spécifiques.

Cette variété du paysage religieux peut être également repérée sur le territoire de la République, à la fois en termes sociologiques (avec des « bastions » de telle ou telle religion, mais qui se lézardent de plus en plus, sous l’effet des migrations internes, mais aussi des échanges de biens et de valeurs, voire de la mondialisation), et selon les normes juridiques, tout ceci bien-sûr dans le cadre unique de notre constitution qui proclame : « la France est une République laïque… elle respecte toutes les croyances ». Nous allons évoquer quelques-unes de ces situations juridiques, en partant des situations les plus « étranges » (évidemment non pas pour le chercheur, mais pour l’homme de la rue, le Français moyen, s’il existe…) par rapport au mythe de l’unicité française, et de la laïcité, exception française.

-à Mayotte, collectivité d’outre-mer, la très grande majorité de la population est musulmane. Elle reste régie par le statut personnel. Le Préfet nomme le grand cadi, l’autorité musulmane suprême, et le culte musulman est la véritable religion reconnue par les pouvoirs publics. Le statut personnel régit encore le code civil et les droits matrimoniaux et successoraux (loi sur le nom de famille).

-dans les autres T.O.M. on reste encore sous le régime des missions catholiques et protestantes, reconnues à la suite des décrets lois Mandel de 1939

- en Guyane, région et département d’outre-mer, seul le culte catholique est reconnu et subventionné par les pouvoirs publics, en vertu d’une ordonnance de Charles X de 1827, toujours en vigueur.

- A la Réunion, où s’applique la loi de 1905, les composantes ethniques et religieuses de la population permettent une bonne cohabitation et la communauté musulmane, issue essentiellement du sous continent indien, jouit d’une situation très favorable, tandis que fonctionne depuis de nombreuses années, la seule école musulmane sous contrat menant les élèves (garçons et filles), avec succès, jusqu’au baccalauréat.

-les trois départements d’Alsace et de Moselle vivent toujours sous le régime des cultes reconnus, subventionnés par les collectivités publiques, avec des ministres du culte (prêtres, pasteurs et rabbins) rémunérés par l’Etat (budget du ministère de l’intérieur) tandis que l’enseignement religieux reste obligatoire de droit dans les écoles publiques. Les autres cultes, en particulier l’islam, ne bénéficient pas de ces avantages, mais sur le plan fiscal et sur le plan des aides publiques, certaines avantages leur ont été peu à peu consentis (à travers le régime local spécifique des associations inscrites)

- En « Vieille France », le régime juridique de la loi de 1905 est bien connu. Mais les religions (associations cultuelles) bénéficient de plus en plus d’aides indirectes pour le soutien aux aumôneries, pour le régime spécifique d’assurance maladie et de retraite des ministres du culte, pour l’entretien des édifices du culte, propriété de l’Etat (cathédrales) et des communes, dont l’affectataire a la libre et gratuite jouissance, pour la construction de nouveaux édifices du culte (garantie d’emprunt, bail emphytéotique pour le terrain d’assiette, projets mixte), mais surtout pour les avantages fiscaux (absence de taxation des propriétés des associations cultuelles et des dons qu’elles reçoivent, déductibilité fiscale des dons consentis pour le donateur). On est passé à une « séparation bien tempérée » et à une « concorde sans concordat ».

Cependant la situation concrète est bien différente entre des terres de vieille catholicité et de forte pratique (Est, Bretagne, Lozère…) des zones fortement et anciennement déchristianisées (Creuse), des bastions protestants même s’ils y sont minoritaires (Cévennes, Alsace) des zones urbaines et industrielles avec de fortes implantations israélites (Paris, Sarcelles) et surtout musulmanes. Les mouvements migratoires internes et externes ont façonné ces situations très diverses, même en Vieille France.

I – L’impact des migrations sur les religions « installées » (les anciennes religions reconnues)

1) les migrations et les mutations du religieux

Le religieux a souvent changé de lieux d’expression :

- il est souvent sorti des églises : si les processions ont moins d’importance, les pèlerinages demeurent avec des lieux et des temps de rassemblement (Lourdes, Lisieux, Paray-le-Monial…mais aussi pour les protestants, le Musée du Désert dans les Cévennes ou les grands rassemblements annuels, dans l’Est de la France, de la Mission évangélique Tsigane, ou la rencontre annuelle de l’UOIF au Bourget)

- des formes nouvelles de rencontres festives comme les J.M.J. (Journées Mondiales de la Jeunesse)

- les rencontres spirituelles et le rôle des monastères se développent (en particulier retraites et monastères orthodoxes et bouddhistes)

- les mouvements de jeunes confessionnels sont en perte de vitesse, mais on a vu le développement des scouts musulmans

- de nouvelles formes missionnaires apparaissent (rôle des telévangélistes américains)

- il y a une mode du religieux (formes d’expression) et des lieux à la mode

- les migrations saisonnières, touristiques, ont amené les religions à s’adapter : pastorale des migrants, pastorale des touristes, aumôniers d’aéroports (récente rencontre internationale à l’UNESCO, à Paris, et à Reims)

2) les émigrations et le rayonnement de la France

a) l’expulsion des Juifs de France au Moyen-Age a amené beaucoup de Juifs français à s’installer dans toute l’Europe et même en Afrique du Nord (d’où les noms de famille, ex Tsarfati : le Français) le rayonnement de la pensée et des commentaires de Rashi qui a transmis, via l’hébreu, plus d’une centaine de termes de vieux français dans le monde entier.

b) le Refuge huguenot après la Révolution de l’Edit de Nantes, installation en Europe (Suisse, Angleterre, Pays-Bas, Prusse, églises et écoles françaises… à Berlin la cathédrale française où le Premier ministre Lionel Jospin avait reçu récemment la communauté française) mais jusqu’en Afrique du Sud. Des liens demeurent : les Amitiés protestantes à l’étranger.

c) l’expulsion des congrégations non autorisées à la suite de la loi de 1901 instituant le délit de congrégation.

Les congréganistes se sont installés à proximité de la France (Belgique, Italie) dans l’espoir du retour (ce qui se fera souvent dès 1914), en créant des maisons mères mais souvent bien plus loin, dans nos colonies (« l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation » selon les dirigeants radicaux de l’époque), en Afrique et en Orient contribuant à l’expansion de la culture française et en prenant le relais des chrétientés locales affaiblies en terre d’islam (Egypte)

d) l’émigration volontaire et les installations religieuses (missionnaires) françaises à l’étranger

Les Français à l’étranger se retrouvent souvent dans des églises françaises proche des consulats et ambassades (ex la Custode de Terre Sainte, St Jean du Latran à Rome).

- le réseau des missions catholiques françaises à l’étranger (Pères Blancs, Sœurs de Sion, Frères des Ecoles Chrétiennes…) avec la création de chrétientés locales issues de conversions, et les problèmes d’inculturation qui y sont liés.

-les protestants et la mission : la Mission de Paris (Albert Schweitzer), l’Afrique, l’Océanie, Madagascar, devenant le DEFAP en lien avec une communauté d’Eglises sœurs, la CEVAA.

-les israélites avec le réseau d’écoles de l’Alliance israélite universelle dans tout le bassin méditerranéen, facteur de modernisation et de francisation des communautés israélites locales. Installation de nombreux Juifs français et francophones en Israël (l’aliyah)

Face à cette expansion religieuse française s’est créée la Mission laïque qui a fait rayonner la culture humaniste française dans le monde. Par ailleurs, il existe toujours une Eglise positiviste, fidèle à Auguste Comte, au Brésil.

2) les immigrations ont transformé de l’intérieur certains cultes et ont développé de nouvelles spiritualités.

a) dans le catholicisme, apport du clergé, mais aussi des spiritualités et dévotions particulières. Pour les Italiens des villages du Sud avec leur curé s’installant dans le Sud Ouest, les prêtres polonais parmi les mineurs du Nord, de Lorraine ou du Bassin Potassique du Haut-Rhin, les Portugais avec Notre-Dame de Fatima.

Des mouvements se sont implantés, sous influence étrangère, comme l’Opus Dei.

La communauté de Sant’Egidio fait rayonner son esprit de paix dans des groupes actifs en France.

b) dans le protestantisme français

- rôle dans le réveil protestant au XIXème siècle : implantation du darbysme, du baptisme, du scoutisme, des mouvements de jeunes (UCJG), de l’Armée du Salut en France.

-développement des mouvements évangéliques et du pentecôtisme : Fédération évangélique à côté de la Fédération Protestante de France, place du baptisme dans la Fédération protestante de France.

-apports de mouvements issus de la sphère protestante des Etats-Unis : Mormons, TÉmoins de Jéhovah…jusqu’à des nouveaux mouvements religieux, parfois à caractère sectaire.

c) dans le judaïsme

Les phénomènes liés à la décolonisation en Afrique du Nord ont amené d’importants mouvements migratoires des communautés juives traditionnelles qui se sont dirigées souvent vers le nouvel Etat d’Israël (celles du Maroc et de Tunisie), mais majoritairement vers la France (rapatriés juifs d’Algérie, citoyens français, depuis le décret Crémieux de 1871)

Les sépharades dominent la communauté juive de France, depuis les années 1960, et ils en ont pris les leviers de commande (après le grand rabbin Kaplan, élection des grands rabbins Sirat, originaire d’Algérie, puis Sitruk, originaire du Maroc).

Cet apport a réveillé et dynamisé le judaïsme français et les institutions communautaires (synagogues, écoles juives, centres communautaires), avec un judaïsme plus visible, plus orthodoxe et plus identitaire, face au franco judaïsme des notables traditionnels du XIXème siècle.

d) l’arrivée des orthodoxes et des chrétiens orientaux ; elle est liée au refuge politique des Russes, blancs après la révolution de 1917, puis à l’arrivée d’immigrants de Grèce, des Balkans… ; des églises orthodoxes et orientales se sont constituées, réunies aujourd’hui dans une conférence interépiscopale orthodoxe ; on a vu la construction d’églises, la création de congrégations, une émission religieuse sur la chaîne publique, un intérêt pour la spiritualité orthodoxe, plus centrée sur le Saint-Esprit et les charismes (« pneumatologie »).

Le refuge arménien, qui a suivi le génocide de la première guerre mondiale, a permis la constitution de fortes communautés dans le sud est (Marseille, Valence) et à Paris

II – Immigration et arrivée de « nouvelles » religions.

1) L’immigration a amené depuis le début du XXème siècle des cultes nouveaux sur le territoire métropolitain, essentiellement l’hindouisme, le bouddhisme et l’islam.

Ces cultes portent la marque de cette origine géographique. Ils ont souvent été considérés comme étrangers à la France. Il faut pourtant nuancer cette présentation pour plusieurs raisons :

- il y a eu les conversions de Français de souche, parfois de renom, au bouddhisme (Mathieu Ricard, fils de Jean François Revel) avec développement des monastères, des centres zen, le développement du yoga. Mais, il y a sans doute plus encore de conversions à l’islam (les disciples de Massignon, autour de René Guenon, mais aussi Béjar, Garaudy) et l’on compte plus de 30.000 musulmans « convertis » en France.

- pour l’islam, il y a eu une longue présence musulmane jusqu’au Moyen-Age, après la bataille de Poitiers (731), dans tout le Sud de la France, en particulier dans les Maures, à Narbonne, à Perpignan… On pourrait écrire une Gallia islamica comme il y eut, à la suite des études juives, à la fin du XIXème siècle, une Gallia judaïca.

- la France a entretenu avec le bouddhisme (en particulier en Chine, et surtout en Indochine), mais surtout avec l’islam de très longues relations, souvent d’amitié (Charlemagne, les Croisades, François 1er et Soliman le Magnifique, Bonaparte en Egypte, la conquête de l’Algérie et Abd el Kader)

- la France s’est voulu, dès le XIXème siècle, une puissance musulmane (le « royaume arabe » de Napoléon III). Elle s’est affirmée comme puissance coloniale et elle a fait appel lors des deux conflits mondiaux aux recrues musulmanes. En hommage au sacrifice des musulmans, la France a créé, par une loi, l’Institut musulman de la Mosquée à Paris (1921-26), inaugurée par le Président de la République, Gaston Doumergue, et par le sultan du Maroc.

2) les zones d’origine et les motivations de ces migrations extérieures

- l’Asie du Sud Est, en particulier l’Indochine, avec le refuge politique, la fuite des élites devant un régime communiste

-pour l’islam essentiellement, les pays du Maghreb (=Occident), mais aussi l’Afrique Noire, les Comores et la Turquie, d’où la diversité ethnique de l’islam en France, et les tentatives de tutelle des pays d’origine.

Il s’est agi essentiellement d’une immigration économique, de main d’œuvre. La France a eu besoin de soldats lors des deux guerres mondiales, besoin de bras pour la reconstruction et les trente glorieuses. Cette immigration de jeunes travailleurs venant pour une durée limitée et rentrant au pays, s’est transformée, avec l’arrêt de l’immigration et le regroupement familial en une immigration de masse, familiale, durable, devant s’intégrer et réclamant d’être à la fois français et musulmans.

S’y est ajouté le phénomène des rapatriés d’origine nord-africaine (harkis) à la fin de la guerre d’Algérie qui, bien que citoyen français par « choix », ont connu beaucoup de difficultés d’intégration, plus même parfois que les immigrés nord-africains, avec qui leurs relations n’étaient pas faciles (pour le FLN, ils étaient des « traîtres »).

- suivant les lieux d’origine, les taux de pratique, les formes de religiosité et les modes d’intégration sont très différents.

w les Africains noirs ont les taux de pratiques les plus élevés, avec beaucoup de coutumes non musulmanes (excision) et l’importance des associations de fait, non déclarées, et des réseaux des confréries (la Senoudjia, la Tidjamiya, et surtout les Mourides au Sénégal).

w les Turcs n’ont pas une pratique très développée et ils respectent moins certains interdits (l’alcool). Ils réussissent bien économiquement, deviennent vite propriétaires (sans crainte de rompre avec leur pays d’origine),mais s’intègrent moins facilement car la plupart n’ont pas eu auparavant de contact avec la culture française. Ils restent souvent entre eux, à l’écart des autres musulmans, avec des mosquées spécifiques, reproduisant en France les clivages politico-religieux venant de Turquie entre laïcs (DITIB officiel) et fondamentalistes (parti Erbakan), sans parler du problème kurde.

w les Maghrébins sont divisés par les oppositions entre les pays d’origine surtout entre l’Algérie (Mosquée de Paris) et le Maroc (souvent proche de la FNMF, parfois de l’UOIF). Les Tunisiens sont les plus laïcisés.

Les Algériens manquent de cadres religieux, alors qu’ils constituent le groupe le plus important, les Marocains disposent du plus grand nombre d’imams et contrôlent un plus grand nombre de mosquées.

Il faut remarquer que 95 % des imams ont été formés à l’étranger (à cause de l’absence de centre de formation musulman supérieur, à de rares exceptions prés, en France). Ce qui ne facilite pas l’intégration du culte musulman, ou même le prêche en français, que réclament pourtant de plus en plus de fidèles.

3) les lieux d’implantation (la carte des cultes nouveaux)

On retrouve la carte des immigrations récentes, zones urbaines, foyers industriels, banlieues, zones défavorisées. Il s’agit souvent de la France active. Mais l’implantation est faible dans l’ouest où le dynamisme démographique demandait moins cet apport nouveau de main d’oeuvre. Ce n’est guère un phénomène rural, sauf des cas spécifiques (les Turcs pour les travaux forestiers).

Cependant, il n’y a pas aujourd’hui de département métropolitain sans association musulmane et sans lieu de culte (même la Lozère). Le phénomène s’étend (salle de prière à Ussel, au cœur de la Corréze, le centre de l’UOIF, à Bouteloin, dans la Nièvre)

Les grandes concentrations se trouvent surtout dans les grandes agglomérations.

- en région parisienne : des quartiers asiatiques à Paris (XIIIème arrondissement) ; l’islam est présent à Paris centre (Mosquée de Paris dans le quartier latin), mais surtout XVIIIème reprenant la géographie des quartier populaires, dans les arrondissements périphériques, et en banlieue (Seine St Denis, Evry, Mantes la Jolie…). Ensuite forte présente dans le Nord, région lyonnaise, région marseillaise. La carte des « grandes » mosquées est, de ce point de vue, significative, de même le nombre des délégués pour la consultation du culte musulman, par région.

- l’islam turc est bien représenté dans l’Est de la France et même légèrement majoritaire en Alsace avec de très forts liens avec l’Allemagne et des réactions de rejet qui ont été relevées en particulier à Mulhouse (vote FN), à Barr, ou à Bischwiller, appelée souvent en alsacien Turkwiller

Les relations de ces cultes issus de l’immigration avec l’étranger :

- les tentatives de tutelle des pays d’origine = réseau des consulats et ambassades (imams d’ambassade) l’utilisation du programme ELCO pour garder le lien culturel et religieux avec ses ressortissants ( réislamisation à travers l’école publique…)

- le rôle d’Etats étrangers et d’organismes internationaux : l’Arabie Saoudite, bailleur de fonds, le financement de mosquées avec un appui aux mouvements fondamentalistes. Rôle de propagande de la Ligue islamique mondiale (à travers son bureau, le BOLIM), dont M. Turki, le secrétaire général, fait actuellement une visite officielle en France

- le rôle du pèlerinage à La Mecque (20.000 participants venant de France, en 2002, dont 8000 citoyens français, ce qui a nécessité la création d’une antenne consulaire spéciale, à Djeddah, malgré une mauvaise organisation, à cause de l’existence des contingents « nationaux »).

- les courants fondamentalistes

w la réislamisation par les prédicateurs, le rôle du Tabligh (Foi et Pratique) issu du Pakistan. Importance des imams « importés » pour le ramadan et certaines fêtes

w la présence des Frères musulmans

w la France lieu de repli et sanctuaire des mouvements fondamentalistes et islamistes (FIS, GIA…)

4) problèmes juridiques, administratifs et politiques

a) égalité juridique, inégalités de droits, diversité de fait :

- la laïcité proclame l’égalité constitutionnelle entre tous les cultes, mais certains « sont plus égaux que d’autres » (à la cérémonie des vœux à l’Elysée, ne sont invités que les représentants des anciens cultes reconnus). On a du mal à faire une place à ces nouveaux cultes (et lesquels ?) à la « table de la République ».

- inégalités de fait et difficultés concrètes et quotidiennes : Problème pour les cultes venus après 1905, absence d’édifices du culte mis à disposition gratuitement du clergé affectataire. Ces cultes doivent les construire et les entretenir, or une religion d’immigrés n’en a pas toujours les moyens. On a donc eu « l’islam des caves » qui perdure parfois. Insuffisance des aumôneries dans les prisons et les hôpitaux, absence à l’armée et à l’école. Manque d’imams formés. Difficultés pour les fêtes (ramadan, Aïd el Kebir), le pèlerinage. Mauvaise organisation de l’abattage rituel, retard pour la création de l’émission religieuse musulmane, puis bouddhiste, sur les chaînes publiques…

- variétés des situations : le bouddhisme s’est assez bien coulé dans le monde institutionnel, à travers les congrégations légalement reconnues selon la loi de 1901, (la première, en 1987) ; la construction de pagodes ne soulève pas trop de problèmes ; les visites du Dalaï Lama sont un succès (malgré notre prudence sur le Tibet, vis-à-vis de la Chine). Les bouddhistes restent très divisés (les 3 « véhicules »), mais sont regroupés dans une Fédération bouddhiste qui défend leurs intérêts et s’occupe de l’émission religieuse. Les pays d’origine ne jouent guère de rôle direct. (le bouddhisme en France a souvent été créé, contre eux, par des opposants politiques).

L’islam reste très divisé culturellement, théologiquement et surtout politique (poids des pays d’origine qui cherchent à contrôler cet islam). Il n’y a pas d’autorité religieuse incontestée en islam (problème du califat) et l’islam de France est constitué d’associations de base souvent indépendantes et de plusieurs regroupements nationaux (Mosquée de Paris, UOIF, FNMF, FAICA, DITIB, Tabligh…)

Les pouvoirs publics, parfois avec l’accord des pays d’origine, ou avec leur neutralité bienveillante, ont essayé d’organiser l’islam pour lui permettre de désigner des représentants élus et une structure capable d’être leur interlocuteur légitime, sinon consensuel.

Il y a eu plusieurs tentatives différentes : le CORIF (Pierre Joxe) l’appui à la Mosquée de Paris et à la Charte du culte musulman en France (Charles Pasqua), la consultation des musulmans de France (J.P. Chevènement, Daniel Vaillant). Les méthodes et les moyens peuvent être différents, la visée fondamentale est la même : favoriser l’intégration du culte musulman, en le respectant, et en évitant toute ségrégation, tout communautarisme. Il s’agit bien de tenir compte du fait que l’islam est issu de l’immigration, qu’il n’a pas toute sa place encore, mais que la présence de l’islam est durable, que les musulmans sont appelés à s’intégrer, à apporter à la France leurs compétences, leur travail, mais aussi leurs valeurs, y compris spirituelles, et que l’islam, comme aussi le bouddhisme, et d’autres cultes autrefois réputés étrangers, font désormais partie intégrante du paysage religieux de la France républicaine et laïque. Le monde vient ainsi à la rencontre de la France universaliste et laïque, sous des formes religieuses.

Ainsi, à travers l’exemple de la France, dans toute sa diversité géographique, en insistant sur les variétés de statuts juridiques des religions, nous constatons que le paysage religieux évolue très rapidement, sous le double effet des migrations internes (le vécu religieux ne peut être le même dans un milieu rural traditionnel que dans le tissu urbain. On peut même avoir de profondes mutations, comme on l’a noté pour les Ménonnites Anabaptistes d’Alsace), mais aussi des migrations internationales. Le religieux est porté par des populations, les échanges se multiplient, la mondialisation de l’économie se traduit par une mondialisation des mouvements religieux, pour certains, conformément à leur vocation universaliste fondamentale, pour d’autres, et je pense ici à certains phénomènes à caractère sectaire, en fonction de leur projet d’expansion, de pouvoir et/ou d’argent. Les religions bougent avec leurs fidèles, en fonction des situations de l’économie, de la société et des interactions (les dialogues ou affrontements interreligieux) mais leur contenu et leur impact culturel et social évoluent aussi en fonction des circonstances, contrairement à l’image des religions, conservatrices de pratiques et de valeurs. Leur conservatisme est peut être moins marqué, en réalité, que celui du droit.

 

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