LES CIMETIÈRES AU MIROIR
DE LA TRADITION

Pascale PHILIFERT

Géographe-urbaniste
Maître de conférences Paris X

Préambule :

Cette conférence, sur la dimension spatiale de la mort, s'inscrit dans le prolongement d'une recherche menée depuis 1989 à l'Institut d'Urbanisme de Paris. Une thèse soutenue fin 1998 en a résulté et répondait au souci déjà ancien que je portais aux rapports entre l’homme et la mort et aux interrogations nées de l'absence avérée de ce thème à l'intérieur de mes disciplines d'appartenance : la géographie, l'aménagement et l'urbanisme 1.

Dans la lancée de ce constat, ma volonté était d'explorer et de réfléchir sur ce champ peu défriché : celui des relations entre la ville et les cimetières, et sur la place, la nature et le rôle des cimetières dans la ville marocaine, autour des formes revêtues par l'interrelation entre cimetière et ville et sa forme spatiale concrète : le cimetière.

L'approche bibliographique a permis de découvrir un socle permanent d'invariants qui caractérisait les relations entre les cimetières et la ville et a conduit à dégager trois dimensions fondatrices de cette interrelation : la proximité, l'ouverture et la familiarité (que l’on peut mettre en regard des phénomènes qu’a connu l’Occident depuis deux siècles).

=> Le choix des lieux s'est porté sur la ville de Salé. Cette dernière présentait une histoire sociale, culturelle, religieuse, et urbaine riche, au sein de laquelle les cimetières tenaient une place de choix. De plus, la forte croissance que la ville a connue, entraînait de nombreuses transformations qu'il était intéressant de mettre en regard avec cette tradition urbaine (17.000 habitants en 1921 à 630.000 en 1994).

Sous l'angle de l’observation, de la description et de la compréhension des relations entre la mort, les cimetières et la ville à différentes échelles, un éclairage de géographe enrichi d’une approche anthropologique se sont imposés pour mettre en lumière ces espaces .

=> Ce travail n’entend pas être une interprétation générale sur la place de la mort en ville aujourd’hui, il est plutôt une mise en lumière du cimetière à travers ses formes spatiales, et une tentative pour reconstituer son processus d’implantation et ses modes de production, suivre l’évolution morphologique des lieux et les mettre en relation avec les usages et pratiques en cours.



Introduction :

Il peut paraître surprenant de vouloir analyser la société et la ville marocaine contemporaine à partir des cimetières. Pourtant au même titre que les autres espaces, le cimetière est partie prenante de la recomposition de l'espace de la ville, des nouvelles lignes de partage entre acteurs et des nouvelles règles du jeu qui se mettent en place. Les pratiques rituelles et les formes de la vie collective s’y affirment et laissent peu à peu place à des manifestations sociales nouvelles. Les phénomènes d'émergence et de réorganisation des rapports ville et cimetières y sont donc à l'œuvre à plus d'un titre.


élément de la ville, comme espace et comme équipement indispensable (en effet, il n'est pas envisageable pour un musulman de ne pas enterrer ses morts en un lieu)2, le cimetière est l'objet de pressions de tous ordres à l'instar de l'ensemble des territoires urbains en pleine mutation. D'autant que le cimetière est un espace d'accumulation plus que de production, handicap majeur face à la logique de profit et de rentabilité à l'œuvre dans les villes. Celles-ci s'étendent et se densifient, et l'espace se fait rare. Dans le même temps, les pratiques sociétales, elles aussi, sont en plein bouleversement (travail des femmes, mobilité, modernisation, individualisme, désaffiliation…) et modifient ou fragilisent les rapports à la famille, aux rites, au mariage ou à la mort.

Cette double évolution nous invite à réfléchir dans deux directions :

- sur les conditions nouvelles de l'établissement et de l'organisation des cimetières dans l'espace urbain actuel,

- sur la recomposition des formes de l'échange social dont ils sont le support.


A Salé, et sans doute dans l’ensemble des grandes villes marocaines, les cimetières semblent en voie de transformation rapide sous l'impulsion de l'extension de la ville et de sa fragmentation, des nouveaux modes de gestion urbaine, du poids des mobilités et de la montée de l'individualisme. Les réalités socio-historiques qui ont régi la vie des cimetières - légaux ou clandestins - jusqu’à présent en sont ébranlées qui débouchent sur l'apparition de plusieurs phénomènes : spécialisation des espaces, logique de prestations privées et de contrôle des usages, fermeture des lieux, formes codifiées d'aménagement, transformation des pratiques, ... Ainsi, s’il a existé une forte et ancienne interrelation entre les deux mondes, vivant et mort, faite d'échanges et basée sur des propriétés invariantes (proximité, ouverture, familiarité), face aux transformations profondes produites par le développement urbain, ces liens se fragilisent. Et, on assiste à présent à une mutation de cette coexistence traditionnelle qui adopte de nouvelles formes d'expressions concrètes.

Il s’agit alors d’interroger les trois modalités qui forgeaient par le passé la relation entre le cimetière et Salé et qui apparaissent aujourd'hui en crise :

1. Assiste t’on à un dépérissement du cimetière dans la ville, à une transformation d'usage et à son éloignement vers des périphéries plus lointaines sous l'impulsion des stratégies de planification des acteurs ?

2. Existe t’il une transformation en cours de la nature des cimetières qui se traduirait par :

• un mouvement de renfermement et de fermeture des lieux par la construction systématique de murs et de clôtures.

• un mouvement de modification de l'aspect du cimetière sous deux formes :

- la mise en place d'un plan d'ordonnancement de l'espace encore libre, et d'une gestion rationnelle là où on avait un espace inorganisé,

- l'apparition d'un paysage composé de tombes ostentatoires en rupture avec l'ancienne simplicité des lieux.

3. Le cimetière autrefois ouvert sur la société est-il moins fréquenté, et perd il de son importance dans les moments rituels de la vie quotidienne. Les sociabilités anciennes forgées par les pratiques religieuses se sont-elles affaiblies sous l'influence des mutations urbaines ?


Il s’agit donc de montrer qu’aujourd'hui Salé est entrée dans une période qui remodèle les relations qu'entretient le cimetière avec la ville et en détermine des formes nouvelles. Toutefois, ces discordances entre les cimetières et la ville semblent relever plus d'une phase transitoire, expression d'une étape charnière entre hier et aujourd'hui que d’un état figé. Ce qui se construit ainsi serait le nouveau mode d’expression et d'insertion du cimetière dans la ville.

1. Les cimetières au miroir de la ville : nouveaux enjeux urbains et place des cimetières (cartes + photos)

1.1. Dissémination et multiplication des territoires de la mort à Salé 

Sur la côte Atlantique, l'agglomération bicéphale de Rabat-Salé se composait de plus d'un million et demi d'habitants lors du dernier recensement de 1994. Sa population a plus que triplé depuis 20 ans passant de 156.000 habitants en 1971 à 290.000 en 1982 et 630.000 en 1994. Si Rabat demeure le territoire principal de l'emploi et de l'offre de services, Salé est restée le lieu d'habitat des plus défavorisés et le réceptacle de la population migrante et modeste3.

Même si Salé connaît à l'heure actuelle un rythme de croissance ralenti (4,5%/an entre 1982/94 contre 5,8 %/an pour la période 1971/82), elle a été soumise, dès le Protectorat mais surtout à partir des années 40, à de fortes pressions démographiques alimentée en grande partie par l’immigration qui est restée élevée jusqu'en 19824. L’urbanisation s’est faite par juxtaposition de quartiers qui composent une mosaïque de lotissement privés et d’opérations publiques, de zones d’activités entremêlées à des bidonvilles et d’interstices non urbanisés. Elle forme une trame décousue caractérisée par le sous-équipement et le manque d’infrastructures de base. De plus, Salé est marquée par la forte présence de secteurs d’habitat insalubre, et de quartiers clandestins (41 % de la surface urbanisée pour 45 % de la population de la ville).


Reflets de situations urbaines et sociales contrastées, on rencontre aujourd'hui à Salé deux types d’espaces de la mort historiquement et socialement marqués :

• Les cimetières de la ville traditionnelle : lieu de l'origine et du sacré

Installée à proximité de la mer, située de part et d'autre des remparts, d'une des portes de la ville et du tissu urbain dense, l'aire « historique » originelle des cimetières est considérée comme un des espaces majeurs de la ville et est marquée par l’originalité de sa position urbaine. Intimement liée à la fondation de la ville, implantée dans le prolongement immédiat de la ville traditionnelle marquée par la centralité urbaine, elle bénéficie d'un fort ancrage sacré et symbolique car elle côtoie les pôles religieux emblématiques de la Médina (grande mosquée, marabout d’un des saints patrons de la ville5), sur des terrains appartenant au domaine des Fondations religieuses (les Habous)6, ce qui confère aux lieux leur caractère d'espace communautaire. Elle est composée intra-muros du petit cimetière privé de Sidi Ben Hassoun7 et de l'aire désaffectée du cimetière Sidi Ben Acher, du nom du saint qui est enterré dans le monument érigé près des murailles. Entouré de quartiers d'habitat ancien, ce cimetière se présente comme un vaste espace nu couvrant plusieurs hectares, ponctué de loin en loin de trois marabouts et de quelques tombes anciennes à demi-enfouies. Cette topographie atteste d’une sorte de continuum du sacré enraciné dans l’espace, et d’une interpénétration de la vie et de la mort. Véritable espace public ouvert à tous, il est extrêmement fréquenté.

Dans le prolongement de ce cimetière, mais à l'extérieur des murailles, les milliers de sépultures du cimetière en activité de Bab Maalqa (10 ha) s'étendent sur le sable jusqu'à la plage, la mer et l'embouchure de la rivière. Elle accueille en son sein une ancienne m’salla, aire de prière et de sacrifice où la population de la ville se réunissait pour les fêtes de l’Aîd. Le cimetière était par le passé le prolongement spatial et "naturel" des quartiers proches et de la vie sociale et religieuse, témoin d'un destin commun renforçant un sentiment communautaire et vecteur d'une identité slaouie8. Si cette vaste aire d'inhumations, à la personnalité très forte et qui se distingue par la densité élevée des tombes, a d'abord été rattachée par son histoire à une communauté traditionnelle jusqu'à devenir un espace central de référence et d'ancrage socioculturel pour toute la ville, Bab Maalqa reflète aujourd'hui une certaine diversité sociale.

* Au sud-est des remparts de la Médina, en position "péri-centrale", le cimetière à présent désaffecté de Sidi Bel Abbès s'étend sur un plateau et annonce les développements urbains plus récents de Salé.


• Les cimetières spontanés périphériques : témoins de l'extension urbaine illégale

Nés de l'étirement du nouveau front urbain à l'est de l'agglomération, la commune récente de Laayayda accueille, près du quartier sous équipé de l'Oued Eddahab, le cimetière spontané de Sidi Daoui, nom emprunté au saint censé être enterré dans le marabout présent. De petite taille (4 ha), au statut du sol incertain, aux limites floues, il est issu d'un processus d'auto-production, au travers d'initiatives informelles d'habitants des quartiers environnants en réponse à la carence d’infrastructures. Ce cimetière est imbriqué dans une mosaïque constituée de zones maraîchères, d'entreprises, de quartiers de bidonvilles ou d'habitat clandestin, mais aussi situé à proximité de monceaux de détritus et de lignes à haute tension.

Dans la nouvelle commune de Hssaine, près du quartier de Kariat Oulad Moussa, un autre cimetière nommé également Sidi Daoui (3 ha) borde des terrains vagues qui attendent la réalisation de lotissements à usage d'habitation et se trouve enserré par une décharge, et les pentes accidentées du rebord d'un plateau.

Ces cimetières spontanés qui se déploient à l’ombre des quartiers clandestins se sont implantés dans des quartiers dominés par les couches populaires à bas revenus, composées de migrants arrivés des campagnes mais aussi de résidants de condition modeste nés en ville.

Enfin, plus éloigné de la trame urbaine dense, proche de bidonvilles et au cœur de zones exploitées par l'agriculture, le cimetière de Sidi Abdallah s'est implanté sur la commune de Bouknadel qui connaît sans doute les taux de croissance urbaine non réglementaire les plus forts de l'agglomération. Il reçoit les inhumations d'une population issue des campagnes proches de l'agglomération et récemment établie dans des douars de la zone d'influence du cimetière, et d'une partie de la population pauvre des quartiers clandestins ou des bidonvilles situés à proximité.


1.2 Une transformation radicale des liens entre ville et cimetières : un processus entamé depuis 50 ans

Cette géographie actuelle des espaces de la mort sur le territoire urbain de Salé est le fruit d'une histoire récente. En effet, si l'implantation initiale des cimetières publics musulmans9 a perduré tout au long des siècles, avec la colonisation puis l'Indépendance on est entré dans l'âge des bouleversements liés à la forte croissance urbaine et à ses effets. La ville de Salé imprégnée d'une forte tradition urbaine connaît alors les assauts d'une urbanisation rapide qui va produire un développement spontané original. Les cimetières vont accompagner ces processus de diffusion urbaine et l’on va assister à l'apparition progressive d'un nouveau réseau de cimetières disséminés sur un vaste territoire. Alors que le cimetière est resté cantonné pendant des siècles près des remparts et des portes de la Médina, depuis la seconde moitié du XXeme siècle, l'extension des zones urbaines a entraîné un éclatement des lieux de mort sur tout le territoire de l'agglomération. Ainsi, parallèlement à la formation et à l'extension des nouveaux quartiers de Salé, on assiste à une multiplication et à une dispersion des cimetières notamment dans les secteurs péri-urbains dominés par l'habitat illégal, précaire et auto-construit.


En effet, à partir des années 40-50, Salé est soumise à de fortes pressions résultant de l'arrivée de populations rurales par vagues successives qui amorcent le mouvement de destructuration du tissu ancien, de fragmentation de la ville et d'extension spatiale de son territoire bien au-delà de la ville traditionnelle ou des quartiers planifiés. Les cimetières vont accompagner ce processus et suivre l'implantation des nouvelles aires urbaines constituées pour la plupart de constructions illégales et incontrôlées.

Mais c'est surtout dans les années 60/70 avec la forte accélération du processus de croissance urbaine (7,1%/ an de croissance entre les années 60-70) que les aires d'inhumation préexistantes, implantées près des douars de l'espace rural périphérique, se développent et accueillent peu à peu, autour de petits marabouts des pierres tombales de plus en plus nombreuses. Sur des parcelles au statut imprécis (Habous, privé, public) et à l’initiative des populations qui s'installent dans ces secteurs, de vastes surfaces de sépultures se forment ainsi à l'image des quartiers qui les jouxtent et deviennent peu à peu de véritables cimetières non réglementés qui s'étendent sous la pression de la croissance urbaine. Ces cimetières "spontanés", nés sous le double sceau de la nécessité et de la proximité, grâce à l'impulsion des populations, sont aussi le signe d'une césure entre deux formes d'accès à la ville (légale/illégale) .

C'est au cours des années 70-80, qu'ils vont s'étendre puis être rejoints et enserrés par la nappe urbaine, jusqu'à devenir quasiment saturés dans les années 90 (saturation, concurrence et pression foncière). Dans le même temps, les cimetières de Médina vont perdre peu à peu leur rôle de pôle de référence majeur.

Aujourd'hui, les relations entre le cimetière et la ville ne sont pas stabilisées, et des transformations profondes sont à l’œuvre tant dans le domaine des pratiques sociales que dans le domaine de la planification institutionnelle ou de la gestion des lieux.



2. Les cimetières au miroir des dynamiques  sociales : les nouvelles dimensions de pratiques citadines en déclin

Dans toute société, la mort qui fait irruption dans le déroulement de la vie est perçue comme un désordre que les rites sont censés encadrer, tant pour rassurer la communauté que pour permettre au défunt d'atteindre l'éternité. L'eschatologie et l'expérience de la pensée de la mort sont les fondements sur lesquels s'adossent les attitudes fondamentales de la société face au défunt (rituel des funérailles, hygiène des inhumations, présence au cimetière…). La mort dans la société musulmane est un moment clé de la vie sociale, elle n'est pas cachée ou refoulée mais apparaît comme “une séquence ouverte” acceptée comme partie intégrante de l'existence. De même si l'enterrement est présenté comme un acte social fort, communautaire et codifié, il est également impossible de considérer le cimetière sans le référer à l'Islam. Et, si la mort a un ancrage topologique double maison/cimetière au sein de ce rituel funéraire, le cimetière apparaît comme l'élément le plus constant d'un dispositif spatial qui traduit les relations de proximité des vivants avec les morts. En ce sens et par mimétisme, le cimetière est souvent décrit comme un espace collectif et socialisé mais aussi comme un espace proche, toujours ouvert et laissé à sa simplicité originelle . Qu’en est il réellement de ces aspects à l’heure d’une vie urbaine dont les composantes sont en voie de renouvellement ?


2. 1 Religion et comportements rituels : une mort socialisée ?

Considérée traditionnellement comme la troisième étape clé du parcours humain, après la naissance et le mariage, la mort lorsqu'elle survient dans une famille est prise en charge par la tradition qui codifie le rituel dans toutes ses grandes étapes. Ainsi, le Coran dessine les grands traits de l'attitude du musulman face à la mort10, et la Sunna rappelle les formes de rites à adopter au travers desquels le musulman se reconnaît, notamment dans le devoir d'enterrer ses morts selon un mode précis qui renvoie à l'épreuve de l'au-delà. Dans le Coran, la mort, éternelle et insondable, qui n'épargne personne, est considérée comme le temps d'une séparation et d'un passage, celui vers l'autre monde où les morts attendent le jour du Jugement Dernier, c'est-à-dire la promesse de comparaître alors devant Dieu qui fixera le sort de chacun selon ses actes passés et dirigera les hommes entre Paradis (lieu des élus représenté dans de nombreux textes sous l'aspect d'un jardin), et Enfer (lieu du feu, des profondeurs)11. Ce moment de la mort est aussi présenté comme le temps de l'arrachement à la vie au travers de terribles épreuves (notamment celle qui semble attachée à l'apparition de l'ange de la mort, et des anges qui interrogent alors l'âme et la juge au moment de la descente du corps dans le tombeau). Si chez le musulman une crainte subsiste et un sentiment de peur est associé au cadavre, la rupture que peut représenter la mort est compensée par la conviction d'assister à la seule fin du corps et au voyage de l'âme vers l'au-delà, vers la communauté du Prophète.

C'est donc ce changement d'état et les étapes de ce passage qui vont être pris en charge par les rites. Comme dans de nombreuses cultures, pour que le mort reçoive la récompense divine, il faut qu'il soit enterré selon la tradition car pour transcender l'angoisse de mort chez les vivants et faire le deuil, il faut que les rites funéraires aient lieu.


• Le déroulement des funérailles : un rite maintenu et spatialisé

Dérivant de la conception eschatologique musulmane, l'organisation des funérailles est complexe et socialement réglée12. Elle propose à la fois des rites de passage et d'oblation qui se traduisent par les préliminaires (toilette, linceul…) et les funérailles (cortège…), puis des rites de séparation et de deuil (tabous alimentaires et vestimentaires…), qui se poursuivent par des rites d'intégration/agrégation (repas, veillée…) et enfin des rites de commémoration (visites, fêtes…)13.

Les funérailles sont donc le moment où la collectivité se sépare du défunt et se retrouve. Elles suivent un déroulement que la tradition organise autour de quelques devoirs qui sont autant de dispositifs d'ordre symbolique et technique en vue de la maîtrise des événements et qui connaissent peu de variantes et/ou d'adaptations. Il ressort que quatre moments rythment le temps de la mort ; ce sont les derniers instants, la toilette funéraire, le cortège et enfin l'inhumation14.

En ville, les lieux de décès sont divers, mais la règle veut que le corps revienne à la maison où se déroule une partie importante du rite. Le premier temps du rite est centré autour de l'agonie : le mourant est installé dans une chambre, il doit, avant son dernier souffle, dire la profession de foi de tout croyant : la Chahada ("il n'y a de divinité qu'en Dieu et Mohammed est son prophète") ou s'il ne peut l'accomplir, un proche doit lui souffler les mots à l'oreille, pour obtenir le pardon. On lui ferme ensuite les yeux. Vient le deuxième temps fort, celui de la préparation du mort : les hommes de la confrérie des laveurs de mort15 ou les tolba16 procèdent à la toilette mortuaire selon des prescriptions destinées à la purification du corps souillé17 : le corps est mis à nu et doit être lavé trois fois à l'eau18, on bouche ensuite les orifices du corps avec du coton, on dispose des aromates sur lui. Le troisième temps est lié au revêtement du linceul (morceaux d'étoffe avec lesquels on enveloppe le cadavre) qui précède la prière du défunt dite autour du corps par les tolba. On installe ensuite la dépouille sur une civière. Après l'ensemble de ces opérations, la sortie du corps de la maison est un moment symbolique important au cours duquel le corps est extrait de son lieu domestique vers l'espace extérieur par le passage du seuil. C'est aussi souvent un moment d'intensité dramatique marqué parfois par une extériorisation forte de la part des femmes (moment des lamentations et d'expression de la douleur, actes pourtant proscrits par les préceptes religieux)19. Ensuite la communauté doit accompagner la dépouille au cimetière en formant un cortège, celui-ci doit être uniquement composé d'hommes20 et l'enterrement doit avoir lieu le plus rapidement possible après le décès. Tous se mettent alors en mouvement jusqu'au cimetière, le groupe suit la dépouille et ses membres se relaient pour porter la civière, des registres d'extériorisation tant au niveau gestuel (bras ballants ou port de la civière) et qu’oral (chants, psalmodies de versets coraniques le long du trajet dont la principale est "il n'y a de divinité qu'en Dieu et Mahomet est son prophète") accompagnent la marche rapide et saccadé. Sur son trajet, le cortège entre constamment en interaction avec l’espace public urbain. La prière est dite au cimetière (elle peut l’être à la mosquée également si cela correspond à l'heure d'une des prières) où l'on procède également à des questions rituelles posées au défunt devant la tombe.

L'ensevelissement peut ensuite avoir lieu, le corps est mis en terre, on oriente le visage du défunt dans la direction de La Mecque et on remblaie la fosse avec la terre. Le dernier moment est marqué par le retour des hommes à la maison où se déroule la veillée funèbre jusqu'à l'aube. C'est autour d'un dîner21 que se réunit la famille et les amis. Les femmes sont d'un côté, les hommes de l'autre. La soirée est consacrée à la récitation de versets du Coran et à l'évocation du souvenir du mort.

Des visites au cimetière sont organisées les trois matins succédant la mort et surtout le troisième jour, puis le septième jour et enfin le quarantième au moment de la levée du deuil. Cette triple commémoration du mort se déroule à la fois dans la maison (repas) qui demeure au centre du rituel et au cimetière22. L'âme est supposée errer autour de la maison pendant trois jours et autour de la tombe pendant quarante jours23. Chaque vendredi, elle est censée revenir sur terre pour rendre visite à la tombe dans laquelle le corps repose.

Le rituel autour du décès apparaît donc comme un moment de solidarité sociale (familiale et de voisinage) et un partage entre un univers féminin cantonné au sein de l'univers domestique (chambre et maison) et un univers masculin qui s'inscrit dans l'espace public (ville et cimetière). Mais les rituels des funérailles une fois accomplis, le cimetière devient le lieu du souvenir et le territoire privilégié des femmes.


2.2. Des visites au cimetière marquées par de profonds changements

Si les processus d'évolution qu'a connus la ville ont profondément modifié la carte des cimetières, en écho le changement social a également prolongé et amplifié le changement urbain. A cet égard et si jusqu'à maintenant, le socle des rites funéraires s'est maintenu au Maroc des modalités nouvelles font cependant leur apparition : généralisation du cercueil, enterrement en voiture... Mais c’est dans le registre des visites au cimetière que les changements sont les plus nombreux.

Historiquement, dans la société marocaine, la vie quotidienne inscrite dans les comportements religieux, symboliques et rituels a été fortement structurée par la visite au cimetière ; les jours anniversaires du décès, lors des fêtes religieuses et surtout tous les vendredis, jour de la visite collective aux défunts, jour des femmes et moment de réunion familiale autour de la tombe24. C'est en effet durant ces temps forts que le cimetière accueille une foule dense et apparaît comme un lieu traditionnel de sociabilités, de côtoiement et de rencontres. Ce jour-là, dans le cimetière, les familles se retrouvent et s'associent aux célébrations (prières, repas sur les tombes, discussions...), entourées des proches mais aussi des mendiants, des petits vendeurs de dattes ou de bougies, des fossoyeurs, des tolba qui récitent les prières et des porteurs d'eau qui arrosent les tombes selon le rituel, de tout le petit peuple du cimetière….

Aujourd’hui, à Salé, les cimetières apparaissent comme des lieux ouverts et accessibles autorisant le brassage social et on semble assister au maintien des pratiques et des valeurs associées aux visites. Concentration, recueillement, émotion et évocation du défunt vont de pairs avec le souci des échanges collectifs (discussion, marchandage, distribution de nourritures…) ou de la promenade.

Pourtant, à regarder plus attentivement, beaucoup de choses semblent se modifier et plusieurs processus sont à l'œuvre. Il semble en tout premier lieu que le cimetière enregistre et amplifie un changement profond qui affecte tout à la fois la durée et la fréquence des visites et met à l'épreuve le rôle traditionnel que jouaient les femmes dans la visite au cimetière. En effet, la nouvelle organisation du temps quotidien engendrée par la scolarisation et le travail des femmes entraîne des contradictions entre obligations rituelles et vie moderne et redéfinit les contours de leur rôle au sein de la société.

Ainsi, les femmes que nous avons interrogées évoquent les nouvelles contraintes qui pèsent sur elles, avant tout le travail et ses horaires, qui les empêchent de plus en plus de se rendre au cimetière aussi souvent qu'elles le souhaiteraient. A Salé, si le partage sexué des pratiques semble conforté, les visites du vendredi sont d'autant plus espacées dans le temps que le cimetière est éloigné des lieux de résidence.

En effet, l'éclatement de la ville en une périphérie très étendue, et la dissociation des lieux d'emploi, des lieux de résidences et la multiplication des espaces publics de socialisation (centre ville moderne...) rendent la visite au cimetière moins périodique, plus chaotique et plus brève. Le contraste entre familles populaires et familles issues des couches moyennes ou plus aisées est aussi à présent plus apparent notamment dans les modalités de la visite au cimetière. En effet, le plus fréquemment, les premières viennent en groupe alors que les secondes optent plus souvent pour la visite au cimetière individuellement ou à deux ou trois (mère et fille par exemple) plutôt qu'en association avec les voisines ou amies comme par le passé. Pour les familles qui habitent loin du cimetière, les réseaux familiaux ou amicaux que l'on mobilisait traditionnellement pour la visite au cimetière se sont fragilisés et plus difficile à mettre en oeuvre, chacun ayant ses propres rythmes quotidiens. On assiste donc à un relâchement des liens communautaires. Mais les différences de pratiques ne sont pas uniquement le fait du niveau d'insertion économique et social, de l'éloignement ou même une question générationnelle, elles sont aussi l'expression des valeurs qu'accordent les familles à la religion et à la mort ou aux rites et permettent aussi de distinguer entre un Islam populaire et un Islam savant. Ainsi, dans certains bidonvilles, les familles qui se référent à l'Islam le plus strict nous ont dit ne pas se rendre au cimetière, car la loi religieuse proscrit le culte des tombes.


Au total, plusieurs aspects prédominent. D'une part, et schématiquement, s'affirme le respect d'une présence hebdomadaire au cimetière qui est le fait d’une population pauvre, peu mobile, aux trajectoires de faible amplitude à l'intérieur des espaces du quartier, caractérisée par un enracinement et un ancrage territorial forts du point de vue des pratiques et qui développe ses propres réseaux sociaux de proximité. Ici, la féminisation, le regroupement familial et l'ancrage local restent les caractères prédominants de la visite, élément constant et majeur de la vie sociale et communautaire. En contrepoint, se dessine une crise de la fréquentation du cimetière au sein des classes plus aisées qui se traduit par une variation d'intensité des usages, une perte de l'attachement effectif au quartier d'origine, un détachement par rapport à un réseau de connaissances ancien. Pour les classes plus modestes, éloignées du cimetière, le problème de la faible motorisation individuelle et la crise de transports publics entravent la mobilité quotidienne et remodèlent les temporalités des pratiques sociales liées à la tradition de la visite du vendredi.

En définitive, depuis plus de 20 ans, les pratiques attachées aux cimetières révèlent de profondes et complexes mutations qui poussent à s'interroger sur le déclin de la fréquentation des cimetières. Car à l'heure actuelle, dans les villes marocaines, comme dans l'ensemble du monde musulman, même si la pratique reste marquée par la tradition, les liens entre les cimetières et les habitants se sont fragilisés au cours de la période récente. On assiste aujourd'hui à une mise à distance de certaines formes rituelles (visites plus épisodiques et individuelles...) et à l'expression d'usages sociaux plus ambivalents, là où, autrefois, on trouvait des pratiques fondées sur des propriétés invariantes : le cimetière comme espace de référence de la ville et proximité au quartier, marqué par un ancrage identitaire et familial, une mixité sociale et fonctionnelle, des régularités. Les liens forts et quasi intangibles entre lieux de vie et lieux de mort se disloquent donc progressivement.



3. Les cimetières au miroir des politiques urbaines : planification et gestion à l'heure des transformations

La désaffection de certaines modalités des pratiques sont à rapprocher des politiques urbaines définies pour la ville de Salé depuis plus de 20 ans et des formes du devenir des cimetières qui y sont inscrites. Une sorte de dépérissement du cimetière inséré dans le tissu urbain et en tant qu'espace public traditionnel, approprié par le plus grand nombre et ouvert à de nombreuses formes de sociabilités, est annoncé par plusieurs signes avant-coureur : planification et mise à distance, tendances à la régulation des usages et pratiques, privatisation discrète...


3.1 La fin de la proximité ville/cimetière?

Dans un contexte marqué par la pénurie foncière, pris dans un faisceau de contraintes où la dimension concurrentielle pour l'usage des sols n'est pas absente, le cimetière apparaît comme l'espace improductif par excellence et consommateur d'espace si l'on en croit les propos de nombreux acteurs institutionnels. La cohabitation passée des espaces de la mort avec le tissu urbain dense est donc menacée et il semble urgent pour les autorités publiques de définir des stratégies urbaines de substitution.

Depuis une dizaine d'années ce souci est au cœur de la reprise en main des cimetières par le pouvoir institutionnel. Progressivement, à partir des années 50, le cimetière va peu à peu passer d'une tutelle religieuse traditionnelle exercée par les Habous à une sphère de contrôle politico-administratif25, au nom des normes d'hygiène. Aujourd'hui, si les Habous ont conservé un pouvoir de surveillance sur les lieux (contrôle des inhumations selon les règles religieuses..), le soin de créer, gérer et entretenir les cimetières ont été confiés à l’administration.

A sa suite, après une longue période d'indifférence au sort des morts, les techniciens et les politiques locaux slaouis semblent vouloir mettre en oeuvre une politique volontariste qui adopte deux formes : la mise à l’écart et la fermeture des lieux


• Cimetières : un éloignement programmé ?

L'Etat et les Préfectures ont tenté d’élaborer, au travers des schémas directeurs et des plans d'aménagement qui en découlent, une politique de planification urbaine qui propose pour chaque type de cimetières des modalités de mutations différentes.

Pour suppléer le cimetière de Bab Maalqa bientôt saturé, des projets de création - de délocalisation ?- d’un nouveau cimetière situé en zone péri-urbaine ont pu être évoqués. La fin de la proximité cimetière/ville que ce choix entraînerait risque de rencontrer nombre de résistances de la part des habitants dont les pratiques seraient fortement modifiées.

Quant aux cimetières spontanés, quasiment saturés et situés près des zones de fortes densités si leur place est menacée par l'expansion urbaine, ils ne sont l'objet d'aucun projet dans l'immédiat mais plutôt d’une volonté d’intégration. La tutelle administrative met l'accent dans ces secteurs sur la lutte contre le côté informel/illégal des cimetières spontanés. Elle s'oblige à remodeler de vastes espaces périphériques fragmentés sous forme de trame organisée, et à intégrer peu à peu les cimetières dans le tissu urbain pour freiner leur extension, tout en encadrant les pratiques.


Cette volonté de normaliser les pratiques et les espaces s'expriment également dans les projets de changement d'usage des cimetières désormais désaffectés. Un des projets vise à transformer le vaste cimetière de Sidi Ben Acher situé en Médina et désaffecté depuis plus de 50 ans26, Vaste espace de 18 ha, il est sans doute un des endroits les plus fréquentés de la Médina, Son marabout est le pôle central d'activités et d'attraction fondamentale du site depuis de nombreux siècles. Lieu traditionnel de pèlerinage auprès du saint Sidi Ben Acher, il fonctionne en inter-relation avec le cimetière désaffecté laissé en jachère qui l’entoure. Espace ouvert de détente collective et d'exposition publique, c'est un haut lieu de rassemblement, de promenades, de visites, et le creuset de multiples pratiques .

L'idée principale du projet, un temps formulé par la Préfecture, l’Agence Urbaine…, consiste à transformer l’ancien cimetière en espace vert, en jardin public. Au travers d'aménagements spécifiques, le nouveau paysage ainsi créé serait conçu pour permettre une nouvelle identification au lieu, l'identité originelle marquée par la mort serait masquée et la mémoire s'évanouirait lentement au profit de pratiques de loisirs.

Ces desseins, même s'il reste à l'état d'esquisses, préfigurent un changement de fond dans la manière d'appréhender les espaces traditionnels liés au quartier ou à la ville ancienne. Ils visent en effet à modifier radicalement les pratiques antérieures de proximité largement indifférenciées dans l'espace, en encadrant et en canalisant les usages dans des espaces découpés en unités autonomes identifiables par des dispositifs matériels précis (banc, arbres, route bitumée...) et affectés à des activités précises tournées vers la sphère des loisirs (circulation, jeux, repos...)27. De plus, des projets d'implantation de restaurants, cafés, de boutiques, de lieux de concerts dans les tours des murailles qui se dressent face à la mer ont parfois été évoquées.

Ce qui s'affirme c'est bien la volonté d'encadrer ou de mettre à distance les pratiques populaires variées dont cet espace public est porteur, et le souhait d'ouvrir le lieu à d'autres catégories sociales de l'agglomération, en créant une sorte de pôle de centralité tourné autour des loisirs dans un des derniers espaces libres de la ville dense. En cela les aménagements proposés tendent à réguler le caractère informel des activités et à restreindre l'appropriation populaire qui dominait auparavant. Même si, sans doute, ces aménagements permettraient au cimetière de Sidi ben Acher de retrouver une part de l’influence centrale (activités, échanges, sociabilités) qu’elle a pu avoir dans la cité musulmane de Salé.

Cependant, il semble que de nombreuses oppositions à ce projet aient vu le jour ; scepticisme des habitants face à la perte d'identité du lieu que ce projet suppose et frein de la communauté religieuse des oulémas28 qui a longtemps résisté à cette dépossession et à cette banalisation d'un espace qu'elle considère comme empreint d'une nature religieuse forte29. Sur le terrain, hormis le tracé d’une route bitumée et l’installation de l’éclairage public les choses semblent pour le moment en rester là.

Mais cette logique fonctionnelle va également se traduire dans les options de gestion qui visent de plus en plus à encadrer pratiques et espaces liés à la mort.


3.2 La fin d'un espace ouvert ? (photos)

Si le pouvoir politico-administratif veille à la planification et l’aménagement des espaces, les cimetières sont devenus, dans le même temps et dans leur prolongement, l'objet d'une attention gestionnaire de la part des communes.

Ouverts sur la nature et l'environnement jusqu'aux années 70, on a vu s'ériger au cours des années 80 des clôtures, murs et portes sur le pourtour des cimetières de Médina, mesure qui s'est systématisé à l'ensemble des cimetières au début des années 90.

Ces dispositifs de fermeture des lieux ont été renforcés par la volonté d'organiser et de structurer l'espace intérieur du cimetière. Cette intervention vise à une mise en forme de l'espace et à remplacer l'ancienne trame des cimetières où dominaient la densité, l'étroitesse des chemins, l'anarchie des implantations, la promiscuité des tombes par un tracé régulier, un quadrillage constitué de carrés de pierres funéraires alignées, serrées et découpées par des voies30. Cependant, cette nouvelle composition et cette reprise en main qui répondent au souci de rentabilisation du sol dans les parties encore inoccupées du cimetière, concernent avant tout le cimetière Bab Maalqa alors que les cimetières spontanés demeurent toujours dépourvus de véritables organisations spatiales. Même si des tentatives d'organisation et d’encadrement de l'existant et des surfaces encore libres sont là aussi mises en œuvre pour éviter tout débordement des activités dans l'espace.

De plus, ces murs et ces portes, frontières bâties, entraînent en retour un contrôle des usages de l'espace fréquenté et entravent les libres circulations qui avaient cours auparavant. Les cimetières, longtemps lieux de passage entre espace habité et espaces naturels et lieux de refuge pour les marginaux ou les exclus du système urbain, se referment donc peu à peu.


3.3 La fin d'un espace communautaire ? (photos)

En parallèle, dans tous les cimetières, d’autres tendances se sont faits jour sous deux formes : d’une part la manifestation d’une privatisation et l’émergence de logiques d'appropriation familiales de certains espaces et, d’autre part, l’apparition des marques d’affirmation individuelle au travers des pierres tombales. Ainsi, dans certains secteurs du cimetière, il est possible de sélectionner un emplacement pour une future inhumation alors que le sol est traditionnellement gratuit et inaliénable. Certaines familles réservent donc des parcelles près de membres de leurs familles déjà enterrés là ou « achètent » des terrains bien placés, par exemple au croisement de voies principales, pour s'y faire inhumer dans l'avenir. Les relations inter-personnelles avec les acteurs locaux (gardien, Habous) mais aussi la notoriété (grandes familles traditionnelles de Salé) favorisent ces passe-droit sur la base d'échanges, notamment monétaires.

Ces logiques d'appropriation de l'espace sous une forme privative se prolongent par des signes d'affirmation de soi, de son individualité et de sa singularité, au travers de l’accentuation du rôle ostentatoire des pierres tombales. Si celles-ci témoignent d’une grande diversité et d’une esthétique populaire certaine, de nouvelles tendances sont à relever : rehaussement des tombes, emploi de matériaux rares, développement des marques ornementales, généralisation d'épitaphes très élaborées. Là où l’égalité de tous devant la mort, l'anonymat et la simplicité de la pierre tombale furent la règle et la loi durant des siècles répondant à des préceptes religieux, ce sont à présent les marques d'une représentation sociale et d'une autonomie individuelle plus forte qui visent à s'émanciper de l'attachement à la communauté qui s’affirment (en particulier dans le cimetière de Bab Maalqa).

Toutes ces marques attestent de la perturbation progressive des valeurs et références culturelle et identitaire qui sont à l’œuvre tant dans le champ social qu’institutionnel , sculptant ainsi les nouvelles formes du cimetière.



Conclusion

On a tenté de mettre en relief les recompositions fortes de l'espace urbain, des pratiques socioculturelles et leurs interactions avec le cimetière au sein de la ville de Salé aujourd'hui. Quelques grands changements et ruptures peuvent d’ores et déjà être isolés :

- La permanence du cimetière comme espace collectif de proximité se modifie sous la pression foncière et les pratiques des acteurs religieux, techniques, politiques mais aussi ceux de la société civile,

- Dans leur prolongement, les impératifs de planification, de gestion et de fonctionnalité remettent en cause la place de ces espaces dans la ville et privilégie une ségrégation des fonctions (vivants/morts) voire un exil des cimetières hors de la cité,

- Dans le même temps, les cimetières apparaissent comme révélateurs d'une adaptation des populations urbaines à des modèles contemporains qui privilégient l'individualisme même s'il existe bien des résistances à celui-ci notamment dans la sphère religieuse et populaire. Longtemps au cœur de sociabilités traditionnelles et d’un rituel bien établi le cimetière connaît aujourd'hui des changements d'usage qui remettent en cause sa place au sein des pratiques d'ancrage familiales et identitaires qui ont longtemps prévalues.


In fine, le cimetière aujourd'hui serait bien un lieu de confrontation entre les fondements culturels et les transformations sociales, et le lieu d'expression de nombreux changements dans les modes de pensée et de comportements, révélant là aussi une contradiction forte de la société musulmane contemporaine. Ces évolutions témoignent donc d’une altération profonde du rôle, de la place et de la nature du cimetière, dans ces perspectives d'espace ouvert, de lieu de rassemblement et d'animation. Aujourd’hui, la ville marocaine semble donc ne plus s'accorder avec la proximité des morts passée.


1 Philifert P. (1998), L'Espace de la mort à Salé (Maroc), entre permanence et mutation. L'émergence de nouvelles relations entre les cimetières et la ville.,Thèse sous la direction de J.P. Frey et G. Knaebel, IUP-Paris XII Créteil.
2 II n'existe pas dans le monde musulman d'autres modes de conduites face au cadavre que l'ensevelissement. L'incinération comme en Occident ou en Inde est proscrite, la thanatopraxie également, et a fortiori de laisser un être sans sépulture.
3 Depuis le nouveau découpage administratif de 1992 5 communes urbaines (Bab Lamhrissa, Tabriquet, Bettana, Laayayda, Hssaine) et 2 communes rurales (Bouknadel et Arbaa Shoul) constituent la Préfecture de Salé. Une nouvelle commune a été créée récemment autour du nouveau quartier de Sala Al Jadida.
4 Belfquih M., Fadloullah A. (1986), Mécanisme et formes de croissance urbaine au Maroc, cas de l'agglomération de Rabat -Salé, Rabat, Ed. El Maârif.
5 Construction accueillant la tombe des hommes saints et vénérés localement.
6 En effet, les cimetières sont constitués le plus souvent par des terrains dits biens de mainmorte "remis à Dieu" par des croyants pour un usage particulier (cimetière...) et dont l'usufruit est affecté à des Fondations religieuses qui les gèrent.
7 On peut isoler selon le statut trois familles d'espaces funéraires : des cimetières publics, des cimetières privés et des cimetières à caractère exceptionnels (pour les martyrs de l'Islam ou des lignées dynastiques).
8 Brown K. (1976), People of Salé, tradition and change in a Moroccan society 1830-1930, Manchester, Manchester University Press.
9 Il existe également un cimetière juif et un cimetière chrétien dont il n'en sera pas question dans ce texte puisque nous traitons exclusivement des cimetières publics musulmans
10 Le Coran définit des hiérarchies entre les façons de mourir et fonde un modèle de bonne mort représentée par la mort naturelle ou la mort martyre face à la mort violente déconsidérée (cf. Charnay J.-P. (1994) Sociologie religieuse de l’Islam, Paris, Hachette).
11 cf. Coran, Sourate III versets 182/185 et sourate LXXXII versets 1/4, sourate LXXX versets 16/17 et sourate XXII verset 6 in Blachère R. (1972) traduction Ed. Maisonneuve, et Sunna : livre de Madjlessi avec 125 articles décrivant les principes rituels concernant l'inhumation.
12 Zefrani H.(1983) note les mêmes rites pour les juifs du Maroc dans Mille ans de vie juive au Maroc, Histoire et culture, religion et magie, Paris, Maisonneuve et Larose, pp. 95-120.
13 Bourrilly J. (1932) Eléments d’ethnologie marocaine, Paris, Ed. Larose
14 Si de nombreux ouvrages rappellent les prescriptions à observer pendant les funérailles peu de recherches récentes font état de récits détaillés sur des enterrements notamment en ville.
15 La toilette peut être faite par un iman, une vieille femme, un parent ou un laveur de mort appartenant à une confrérie spécialisée.
16 Homme qui maîtrise la science religieuse, se dit aussi des maîtres d’école coranique souvent d’origine rurale.
17 Cf. Moussaoui A. (1989), “ Le Pur et l'impur en Islam, discours canon et sens symbolique, le faqih face au temps ” - in Publication de l'URASC, Oran, ENAG.
18 “ égalité devant Dieu, égalité devant la mort. Aller au Hammam c'est mourir un peu, c'est “rejeter sa propre mort”. Entre vous et le mort, il y a de nombreux points communs : la nudité, l'inertie, la proximité avec le sol, et puis l'eau, l'eau chaude qui vous purifie et vous prépare à la rencontre avec Dieu. Le masseur est un passeur : en tant que laveur de mort, il ne pétrit pas votre corps, dans un but hygiénique ou thérapeutique ; son rôle est plus redoutable, car il vous fait passer un front, la frontière qui sépare l'ici-bas de l'au-delà ” Killito A., “ Architecture et sacré, une saison au hammam ”, in Bencherifa A. et Popp H. (1990), Le Maroc : espace et société, Passau, p. 244.
19 Virolle Souibès M. (1989), « les gestes du deuil, exemples algériens » in Geste et image n°8/9, Ed. CNRS,Paris
20 Les femmes sont exclues de l'étape publique du décès à savoir le cortège funéraire et la cérémonie de l'enterrement, mais il arrive en milieu rural qu'elles y assistent, on nous l'a également indiqué pour Casablanca.
21 Pour la symbolique de la nourriture liée aux funérailles cf. Virolle Souibès M., “ Mort, offrandes et nourriture en Kabylie ”, in Diouri A. (1993), Ananke, rencontre autour du thème de la mort, Actes du colloque, Rabat , pp. 1-17.
22 Pour les femmes, les règles liées à l'entrée dans le deuil revêtent bien des aspects, d'ordre vestimentaire notamment. En effet, trois jours durant les femmes de la maison du défunt doivent porter une djellaba, ne pas se maquiller, et la veuve doit être en blanc, couleur du deuil.
23 J. Bourrilly, op. cit.
24 par le passé c’était le jour dont l’accès au dehors, dans l’espace public était autorisé
25 Déjà mise à mal par la réglementation du Protectorat à partir de 1912 qui visait à éloigner les cimetières de toute zone d'habitat au nom de l'hygiène et de la salubrité.
26 Selon la loi musulmane on peut enterrer à nouveau dans un cimetière après une période de 40 à 50 ans. Mais pour tout autre projet qui vise à transformer la nature du cimetière, seule une fatwa des docteurs de la Loi peut l'autoriser.
27 Certains cimetières de Rabat ont connu il y a de nombreuses années des changements d'usage de ce type. Des cimetières furent ainsi transformés en jardin ou en gare routière.
28 qui font respecter les préceptes religieux et du droit
29 Selon la loi musulmane, il est possible d’enterrer à nouveau dans le cimetière après une période de 40 à 50 ans après la dernière inhumation.
30 Il n'existe aucun règlement, ni de système de concession pour les tombes, de plus la terre est gratuite pour tous. Seul le fossoyeur est payé, le plus souvent sous forme d'aumône, pour son travail et le maçon pour la construction du tombeau.

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