RELIGIONS ET GÉOGRAPHIE

Christian PIERRET

Maire de Saint-Dié
Président fondateur du Festival International de Géographie

Mesdames, Messieurs, chers amis, lorsque le géographe Jean Bernard Racine, dans son ouvrage « La ville entre Dieu et les hommes », nous indique que « l’espace perçu et vécu par les hommes n’est jamais purement physique, encore moins géométrique, homogène, isotrope […], il est toujours anthropologique ou existentiel. Il incorpore une dimension sacrée… ». Plus loin : «Retrouver le cœur religieux de l’organisation de l’espace est tout aussi légitime que de retrouver le cœur religieux de l’histoire », Jean Bernard Racine légitime, en scientifique, que notre XIIIème Festival soit consacré aux religions et à ces croyances, représentations et valeurs qui modèlent le monde. En bref aux relations entre le sacré, sous toutes les formes qu’il peut prendre (le tombeau de Lénine sur la place rouge est sacré, comme le défilé (la procession ?) du 1er Mai et le territoire qui le porte.

Nous avons eu ici, à Saint-Dié-des-Vosges, de nombreuses fois l'occasion d'expliquer, d'analyser, l'apport extraordinaire de la géographie aux sciences de l'homme, et chacun peut imaginer à quel point il sera passionnant d'aborder, en géographes, le phénomène religieux, plus généralement de la signification des croyances et des valeurs qui, bien souvent, structurent l’espace où vivent les hommes : nos villages organisés autour de l’église, la maison coréenne dont les pièces sont orientées et distribuées en fonction du rapport aux divinités, la symbolique du temple maçonnique, la démarche des pèlerinages, expriment ces réalités. Bien sûr, la nature du fait religieux est double, si ce n'est paradoxale, entre ce qui relève dans la religion du social et ce qui a trait à l'intime ou jardin secret de chaque personne, entre ce qui s'enracine dans la pratique collective et ce qui ne dépend que du choix de la conscience individuelle. D'une religion à l'autre, il existe certes de multiples chemins vers le divin ou, plus simplement le sacré, et ces itinéraires différents ont souvent été sources de conflits entre les hommes (les guerres entre religions qui s’ajoutent parfois aux conflits nationaux, ethniques ou de classes sociales marquent encore de leur violence l’actualité mondiale) mais ils sont aussi source de richesses pour l'humanité, opportunité de rassembler les forces religieuses de paix contre le sectarisme des haines, comme à Assise il y a quelques années, autour du Pape Jean-Paul II.

Toutefois aucune religion n'échappe à cette tension entre les faits sociaux que créent les croyances et l’irréductible liberté de chacun de ne pas être conforme à la croyance de l’autre.

La question qui surgit immédiatement est celle des armes du géographe face à cette matière particulière qui peut paraître étrange –surtout dans un pays laïc- « la géographie des religions ». Ne sommes-nous pas loin d’une démarche scientifique, ne serait-ce qu’en considérant le peu de travaux consacrés à ces questions par les géographes : de classification, de simplification, d’explication. L’ouvrage français fondateur est celui de L. Deffontaines. Il date… de 1948 !

En ajoutant H. Chamussy, Jean Bernard Racine et aujourd’hui Yves Lacoste, et les différents animateurs de nos débats, on mesure l’intérêt tout relatif des géographes pour ce sujet… et ce jusqu’au XIIIème Festival International de Géographie ! Il ne s’agit pas, en effet, pour les géographes, aussi éminents fussent-ils, de cartographier nos âmes ! Non, l’acuité du regard géographique nous fera découvrir le rôle des croyances collectives sur l’organisation des territoires, sur la vie économique sociale et culturelle et nous montrera comment la foi, qui soulève des montagnes, reste parfois impuissante à combler les fossés entre les peuples. « L’intime », celui de la conviction, de la splendeur de la vérité, de la beauté de l’être, n’aliène pas sa liberté au « sociologique », seul objet de la recherche du géographe.

L'étymologie même du mot religion nous renseigne sur sa nature ambivalente. Relegere ou religare  ? L’étymologie semble en fait incertaine.

Relegere, c’est relire, « revoir avec soin » disait Cicéron, plus probablement rassembler – je résume en liaison.

Religare, c’est lier, rattacher, de la même racine qu’obligare qui identifie les obligations de la pratique religieuse ou les rapports d’union entre les hommes et les dieux. C’est le lien.

L’étymologie du mot religion balance donc entre les mots proches, mais qui ne se confondent pas, de liaison et de lien. La liaison est support rituel, le lien, la norme ou le sens. Et comme la vérité se recherche, et souvent se dévoile, dans le langage, on comprend donc ici que la religion entretiendrait deux types différents de rapports à l’espace :

La liaison, soude les membres de la communauté entre eux, elle pose les limites de leur rassemblement dans un même mouvement, le cercle de « ceux qui adhèrent », autour de leur croyance commune.

Le lien, c’est le rapport du sens, qui structure et identifie la communauté. La religion jaillit d’un espace, d’un village, d’une tribu, d’une communauté comme la racine pousse l’arbre hors du sol vers la lumière, vers son sens.

Ainsi Dieu peut être, comme le disait Saint-Augustin, « en exil dans le cours des âges » - traduisons hors du temps - mais il n’échappe jamais à l’espace. Dieu, d’ailleurs, aime l’espace : pour nous guider vers le commencement du temps chrétien, il choisit une étoile et de fabuleux voyageurs sur leur piste de chameaux, pour manifester sa présence, il souffle le vent paraclet, fait jaillir la source de la grotte, se retire dans l’immensité silencieuse du désert, donne sa Loi à Moïse sur une montagne. Si l’on tâtonne pour mieux le connaître, nous avons au moins une certitude : Dieu est géographe.

Liaison ou lien, la problématique géographique de la religion est ainsi entièrement posée dans l’alternative de sa propre étymologie. J'examinerai tour à tour ces deux facettes, avant de conclure sur l'actualité brûlante du sujet religieux.

Premier sens : la religion comme liaison, support et signe

Le philosophe Régis Debray a écrit un très beau livre, une sorte d'« histoire de l’Eternel en Occident ». Et comment se nomme cet ouvrage ? « Dieu, un itinéraire ». Le philosophe multiplie les métaphores spatiales pour dire que la religion est parcours, description – c’est-à-dire inscription dans un espace.

L’histoire des religions n’est-elle pas, -revanche de la géographie sur sa sœur en sciences humaines, l’histoire-, faite d’avantage de lieux que de dates ? Ni Moïse ni le Christ ne se datent au carbone 14. Mais leurs épopées terrestres sont bordées, signalées, territorialisées : la sortie d’Egypte, la mer Rouge, le Golgotha. Les personnages bibliques sont également associés à des lieux : Josué et Jéricho, David et le temple de Salomon, Jésus et le mont des Oliviers. Il faut toujours au religieux un « espace de réception, d’enracinement ».

Dans toutes les langues, Dieu est en effet a-temporel, car il est, l’Eternel, le temps soi-même. Cette dimension infinie recouvre et dépasse le temps des hommes, le rend insaisissable comme le tonnerre, l’éclair ou la nuée : quand il vient, il n’est déjà plus là. Du coup, ce n'est que par sa géographie que Dieu est accessible à nos entendements, par ses mouvements sur la terre. D'abord, géographie de l'absolu, ou plutôt géographie absolue. La terre / le ciel. L'en deçà / l'au delà. Au delà, vers le ciel, quand Mahomet y monte en laissant son empreinte sur la pierre noire de la Kaaba, quand Jésus est ravi du monde des hommes dans son Ascension .

Ensuite, géographie du mouvement. Tout, dans la religion, est passage, parfois errance : l'exode chez les juifs, le baptême chez les chrétiens, la mort vers l’autre rive du fleuve chez les grecs anciens ou les égyptiens, le passage par le feu de la crémation chez les hindouistes. Les religieux sont des hommes "vers" et non des hommes "dans".

Enfin, géographie historique où se cumulent les deux précédentes. Dieu fait commencer l'histoire des hommes dans un espace vert –voyez la place du jardin, du paradis, chez les perses musulmans et chez les arabes- Il l'achève dans une ville sainte, Jérusalem. Entre les deux, le désert. "On descend à la ville, mais on monte au désert. Théologie ascendante – qui va de l'histoire à l'Esprit" rappelle Régis Debray évoquant l'exode du peuple Hébreu, devenu chemin vers Dieu, à travers les nuées, l'eau, vers les sommets où Moïse se voit révéler les tables de la Loi.

Tout se complique car l’inscription dans un espace est aussi, d'une certaine façon, l’enfermement dans un fait social. Un jour, la religion est devenue sédentaire. Faute de fixation géographique, ce fut la fixation dans des institutions. La religion, dit le dictionnaire, est une institution sociale ayant pour objet de rendre à Dieu un hommage réglé par une liturgie, des cérémonies et des rites définis, comportant une hiérarchie, des normes, des signaux. Cette lourde "superstructure" n'est-elle pas fondamentalement sociale, si loin du léger zéphyr qui soulève la robe des apôtres sur les chapiteaux de Vézelay.

La mission du géographe, c'est précisément d'éclairer ce point nodal du religieux et du social.

Seconde signification : la religion comme lien, sens, foi

Je me pencherai maintenant sur le second sens étymologique de la religion : le lien. Dans ce nouveau registre, nous passons du rite au sens. Pourquoi codes, conduites et rites deviennent pour nous obligatoires dans une communauté donnée, comment acquièrent-ils la force de la légitimité ? Les géographes peuvent nous aider à comprendre ce processus de légitimation qui fait passer le religieux du statut de simple liaison (relegere) à celui de lien (religare).

Le sociologue Max Weber a dit l’essentiel dans ce domaine. Ce qui prédomine chez lui, c’est la notion d’éthique. Autrement dit comment, au sens fort de ce mot, la pratique tient la première place. Chacun connaît la célèbre thèse de l’Ethique Protestante et l’esprit du capitalisme : ce mode de relations économiques, et la société qui l’accompagne, se développe d’abord sur les terres du Protestantisme de la Réforme. Il y a un lien entre éthique et esprit. La religion n’est donc pas seulement une disposition intime et un fait social premier : au contraire, ce lien a une importance cruciale dans la formation des communautés sociales et politiques. Tel est le principal enseignement de la sociologie moderne.

Le géographe peut donc utilement étudier, comme Le Bras l’a tenté, par exemple, pour la religion catholique en France, la signification des croyances dans l’espace  : comment est constitué et réparti le peuple des fidèles ? Comment est localisée sa pratique ? Vers quelle réalité nouvelle évolue la paroisse avec la baisse drastique du nombre de prêtres ? En quoi consiste-t-elle ? Sa distribution varie-t-elle selon les quartiers de la ville et leur sociologie, selon les classes sociales, la taille des villages, l’âge, le niveau d’études et de revenus ? Il y trouvera une des clefs d'explication de la logique de l’organisation de la société.

Pourtant, quel étrange déterminisme que d’inclure ainsi le mystère religieux dans les faits socio-économiques et culturels de l’humain ! C’est peut-être même pour la raison humaine une insupportable contradiction : comment le surnaturel ne peut-il se révéler que dans le naturel ? Le très-haut dans le très-bas ? Le philosophe a vu dans l’incarnation la preuve de l’existence de Dieu : non, elle est dans la beauté du monde. Dieu s’y signale à notre amour de la vie pour que nous en croquions la pomme à pleines dents.

Pourtant, la relation à Dieu ne devrait-elle pas se découvrir dans la religion intérieure, au plus profond de soi, dans cet espace de l’intime absolu qu’on nomme l’âme, seul vrai lieu de l’universel, partagé par tous ? Elie Wiesel a écrit : "Le fait que je n'habite pas à Jérusalem est secondaire. Jérusalem m'habite. A jamais indissociable de ma judaïté, elle reste au centre de mes engagements et de mes rêves". Je crois avec le grand penseur juif que cela se nomme la foi, et qu'existe un territoire qui n’appartient pas aux géographes, pardon, mais au cœur, territoire de paix c’est à dire d’unité.

Discussion : le fait religieux aujourd'hui

Mesdames, Messieurs, avec la foi aurions-nous découvert un territoire inaccessible aux géographes ? Au risque de les tancer amicalement, peut-être. Mais devons-nous, pour autant, renoncer à penser les croyances, à leur faire accéder au rang de faits sociaux, d'objets du débat social ? Je ne le crois pas. Au contraire, le pari de l'humanisme, c'est d’oser inclure le débat sur les valeurs et les croyances dans l'espace public. La religion est dans la démocratie, pour reprendre le titre d'un beau livre du philosophe Marcel Gauchet.

Lors de son institutionnalisation en France, avec la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905, la laïcité fut d'abord perçue comme un combat. Combat contre le pouvoir clérical, combat contre l'emprise de la conviction d’un seul –le souverain- sur la croyance de tous, contre la prégnance d’une seule religion sur un territoire, combat jamais achevé contre les obscurantismes et les sectarismes. Combat, surtout « pour » pour l'éducation, le sens critique, la tolérance, dont Jules Ferry, ce grand déodatien, a été l'ordonnateur.

La laïcité –force vivifiante de notre démocratie- a évolué, pour exprimer la neutralité de l'engagement de l'Etat vis-à-vis des religions, Jean Baubérot dans quelques instants l’évoquera. La République neutre qui ne reconnaît ni ne finance aucun culte n’est pas celle des idées molles et de l’indifférence paresseuse : elle a au moins une conviction : celle de rendre possible les libertés de conscience et de culte. Les géographes peuvent certes constater que parallèlement à la laïcisation de nos sociétés –phénomène qui prend des formes si différentes dans l’espace européen-, la diffusion de la croyance religieuse s'est modifiée et, dans une certaine mesure, largement affaiblie. Mais la force et la diversité des croyances s'est amplifiée. La "laïcité neutralité" a été le seuil, le chemin ouvert sur un monde nouveau et joyeusement multiculturel, auquel nous appartenons.

Ce monde est une richesse. Il est perçu comme une menace. Comment faire coexister des valeurs fortes ? La brutalité du 11 Septembre a fait ressurgir l'idée que cette ambition était vaine alors que nous croyions presque acquise. Nous avons peut-être confondu croyances et fanatisme, Islam et terrorisme, quel paradoxe que de confondre, chez certains, l’un et l’autre alors qu’Islam veut dire « paix » et charia la belle « Loi de Dieu » ! Reste que le mal est commis par des esprits faux et sans scrupules : ce sentiment prédominant -souvent exploité- d'un choc inévitable des civilisations et des valeurs, une guerre des religions , un cataclysme des croyances, une apocalypse des dieux.

Ceux qui nourrissent cet ersatz de pensée commentent une erreur de jugement fondamentale, impardonnable pour des humanistes. Une religion, une philosophie, une conception du monde, ont certes une vocation universelle : chacun peut légitimement faire partager sa conviction selon laquelle sa vision est meilleure, plus juste ou plus cohérente. Quel serait d'ailleurs, dans le cas contraire, la valeur de ces convictions et la légitimité des engagements qu’elles supportent ?

Mais, le danger réside dans la confusion entre universel et absolu. L'absolu est dur, impénétrable. On ne peut le briser pour le partager. C'est le bloc de sel du fanatisme et du sectarisme. L'universel est doux, lumineux. Il n'a de sens que partagé par le plus grand nombre. C'est la sève de l'humanisme.

Ainsi, voudrais-je dire pour conclure, en géographe, en chrétien, en laïc et humaniste, que les croyances ne doivent pas être fanatiquement absolues ; mais sagement universelles. C'est le chemin d'un monde pluriel, riche de sa diversité ; le chemin de la liberté !

C’est au nom de cette liberté tolérante, celle des géographes, que je déclare ouvert ce 13ème Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges !

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