GÉOPOLITIQUE DE LA LAÏCITÉ

Jean-Robert RAGACHE

Historien
Aancien Grand Maître du Grand Orient de France

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Voilà un mot qui est source d’ambiguïtés, de confusions et qui a longtemps déterminé des polémiques parfois violentes notamment dans le domaine éducatif où il prenait tout son sens . Le terme se traduit par est certes récent, mais ses origines sont anciennes.

En grec, le mot peuple se traduit de trois façons différentes : il est ethnos sur le plan culturel, demos sur le plan politique et enfin laos sur le plan religieux.

Il y a les dieux, les klerikoi , ceux qui ont été choisis pour les servir, et enfin les fidèles, en un ensemble où la confusion est totale entre le politique, le social et le religieux, comme elle le sera pendant toute l’Antiquité. Nous sommes dans le domaine de l’hétéronomie, c’est-à-dire d’une loi imposée d’en-haut et inspirant les décisions humaines. Cette imbrication est telle que lors de ses débuts, le christianisme sera persécuté non pour des raisons religieuses mais politiques avec le refus des adeptes de la nouvelle religion de rendre un culte à l’empereur et se révélant donc mauvais citoyens.

Les choses vont donc changer avec le christianisme et la parole de Jésus-Christ : “  Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ”.

Séparation donc affirmée entre le temporel et le spirituel mais dans la réalité le premier dépend du second et le Prince tient son pouvoir de Dieu avec la médiation de l’Eglise et de son chef spirituel. Néanmoins la parole avait été imprudente car dès lors une lutte pour la réalité de l’influence sur les hommes allait s’engager tout au long du Moyen Age, l’Eglise revendiquant à juste titre la transcendance, mais aussi l’immanence dans son rapport au monde. Pour faire court, c’était Anagni contre Canossa.

Cette société médiévale très marquée par la religion désignait les hommes sous trois catégories : ils étaient des sujets sur le plan politique, des créatures sur le plan religieux et enfin des personnes (le latin persona désignant le masque et donc le rôle) sur le plan social. Cette conception était tout à l’avantage de l’Eglise mais aussi du pouvoir royal ou impérial, l ‘un s’appuyant sur l’autre pour faire régner un ordre voulu par la Providence et donc , non remis en cause.


Mais, comme le fait remarquer Edgar Morin, rien en Europe n’était assez sacré pour échapper à la critique et la laïcisation de la société et l’autonomie des hommes était inéluctable.

Luc Ferry évoque la fin du théologico-juridique dès le Moyen Age, puis la fin du théologico-politique au moment de la Renaissance dont Machiavel avec Le Prince , est un artisan actif, du théologico-artistique à la même époque. Quant à la fin du théologico-moral, elle n’est pas encore accomplie, les Eglises se voulant gardiennes de certains principes de plus en plus difficiles à maintenir.

Dans cette évolution, plusieurs étapes étaient franchies. Le 1° tournant se situe au XVI° siècle avec la réforme qui voit l’implosion de la chrétienté. Pour Luther, l’Etat étant l’instrument de la souveraineté de Dieu sur le monde, la médiation de l’Eglise était inutile. Avec la doctrine du sacerdoce universel, l’autorité séculière organise la chrétienté sous ses deux aspects, spirituel et temporel. Au XVII° siècle, sans doute le plus révolutionnaire sur le plan des idées, il y a mise en cause des doctrines scientifiques, notamment en matière d’astronomie, issues des conceptions ecclésiales. De là, une contestation philosophique et politique suivra qui marquera les débuts des conceptions libérales dans ces domaines. Le troisième tournant, c’est au XVIII° siècle la naissance de l’individu, unique et qui, paradoxalement mène à l’idée d’humanité et donc d’universalité.

L’aboutissement de cette conception, c’est la Déclaration des Droits de l’Homme ET du citoyen de l’été 1789.

L’homme c’est l’individu, doté d’une identité qu’elle soit familiale, confessionnelle, ethnique, sociale. Il a une histoire, des appartenances. Il est doté d’une liberté personnelle . C’est un être privé par excellence. L’ensemble de ces “ particuliers ” forme ce que l’on appelle aujourd’hui la société civile.

Le citoyen, est caractérisé par sa responsabilité et sa participation. C’est un être public avec des droits et des obligations (et non des devoirs qui impliquent une notion morale alors que nous sommes dans un cadre juridique) indépendamment de ses appartenances particulières. On peut parler ici de son autonomie, c’est-à-dire de sa capacité à participer collectivement à l’élaboration des règles sans la collaboration d’une quelconque transcendance. La LOI est l’expression la plus élevée de cette autonomie, expression de la volonté générale et non de la volonté individuelle ou collective, c’est-à-dire de groupes particuliers.

La séparation entre l’homme et le citoyen, le privé et le public, est garantie par le principe de LAÏCITE. S’il n’y a pas de séparation entre le public et le privé, entre l’Etat et la société civile, il ne peut y avoir de laïcité et donc pas de citoyenneté réelle. Or la religion tend à englober la totalité de la vie humaine, individuelle et collective et ne peut donc admettre cette distinction .

Mais, dans la société moderne longtemps régie par les principes des Lumières et de la Révolution française, la religion qui ne concerne que l’individu privé, n’est plus qu’un secteur de la vie sociale au même titre que le secteur économique, social, culturel. Du fait de ce pluralisme accepté, la religion ne peut plus être garante de l’unité spirituelle de la nation.

En France, la laïcité et la République sont très liées. Cette dernière est, depuis la Révolution, un choix idéologique et un idéal politique. La République se veut humaniste et rationaliste . Elle assure les Libertés qu’elles soient individuelles (de conscience, de circulation, d’association depuis 1901) ou collectives, de participation par le Suffrage universel. Elle assure aussi l'Egalité, son but étant le bonheur du peuple, elle doit donc concourir à une solidarité égalitaire. Enfin, elle exige l’obéissance à la loi qui produit le civisme et l’unité de la nation.

C’est ce principe républicain qui va s’incarner dans la III° république qui représente un archétype volontiers évoqué avec nostalgie par ses zélateurs.

Avec cette III° république, la laïcité, dont le mot apparaît en 1871 dans le Supplément du Dictionnaire de Littré qui est séparation des pouvoirs et affirmation de la liberté de conscience, va prendre un tout souvent anticlérical, c’est-à-dire de refus de l’intrusion de la religion dans la vie civile mais aussi parfois antireligieux. Dans la mesure où l’Eglise catholique, qui a en mémoire ses différends avec les idées révolutionnaires et leur application, est antirépublicaine, opposée à cette République qui se veut héritière des idéaux de 1789. Le ralliement ne s’opérera qu’en 1890 avec beaucoup de réticences de la part d’un Vatican qui se rapprochera d’une Allemagne pourtant protestante mais qui lui semble plus sûre.

Au centre du combat républicain se trouve l’école . Il s’agit en effet dans l’esprit d’hommes politiques comme Jules Ferry, de faire des citoyens conformes aux idéaux de la République dans un pays encore marqué par la monarchie et le second Empire. Le maillage républicain, ce sont les instituteurs qui vont le faire, armés qu’ils sont d’un catéchisme républicain qui ressemble à s’y méprendre au catéchisme religieux avec ses saints et ses martyrs, ses fêtes, ses commémorations.

Après les lois Ferry sur l’école et notamment celles de 1886 sur la laïcité de l’enseignement, les relations entre l’Etat et l’Eglise vont s’officialiser en une laïcité juridique qui trouve son aboutissement dans la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905, loi de compromis qui assure une paix religieuse dans le pays et ce jusqu’à nos jours. Un fait significatif et qui marque bien les liens entre le régime et la laïcité, chaque article commence par le mot “ République ”. C’est elle qui “ ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte ” et c’est elle encore qui “ reconnaît la liberté de croyance et d’exercice du culte ”. C’est la querelle des inventaires qui a suivi qui a pu faire croire à une loi de division alors qu’elle satisfaisait les modérés des deux camps.

Après la laïcité juridique, il fallait étendre cette notion et la rendre constitutionnelle. C’était fait en 1946 et en 1958 où la Constitution dans son article 2 faisait de la France une “ République indivisible, LAÏQUE, démocratique et sociale ”. qui “ assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ” et “ respecte toutes le croyances ”.

Depuis 1945, la sécularisation continue. Au ménage à deux Etat-Religion, s’est substitué un ménage à deux : Etat-Société Civile, les Eglises faisant justement partie de la société civile. L’Etat admet la religion comme composante de la société civile, l’institution religieuse pouvant être lieu de réflexion sur la société civile. Comme l’a défini Max Weber, c’est bien là “ le désenchantement du monde ”, avec le confinement de Dieu dans la sphère privée, un Dieu qui est devenu affaire de croyance personnelle et non de vérité publique. Les valeurs et les normes de l’Eglise ont donc perdu leur pertinence. Il y a donc recul de la religion comme pratique et comme énonciation du dogme. La laïcité semble donc avoir triomphé.

En fait la situation est plus complexe. La France devient aujourd’hui pluriethnique et pluriconfessionnelle de façon plus affirmée avec l’apport de populations d’origine musulmane qui font de l’Islam la deuxième religion du pays en termes quantitatifs. Des questions se posent : assiste-t-on au retour DU religieux ou au retour AU religieux ? Le besoin de spiritualité qui semble se développer aujourd’hui est-il un phénomène collectif ou individuel ?

Pendant longtemps, la France a vécu en pays unifié, centralisé, laïque, colonialiste, imposant ses normes et ses valeurs, assimilant et intégrant les individus à une société globale dans une égalité formelle. Or, aujourd’hui, e développent les demandes pluralistes émanant de minorités cultuelles (juive, musulmane, bouddhiste) et culturelles (corses, basques…).

Or, depuis la Révolution qui, on l’a vu, avait séparé l’homme-individu avec son identité personnelle, de l’homme-citoyen, abstrait, il y a une impossibilité française à penser juridiquement la notion de minorité, d’ethnicité ou de communauté.

Aujourd’hui, dans ce monde in-signifiant, sans repères où les idées des Lumières semblent épuisées, où, comme on l’a dit, il y a mondialisation des objets et tribalisation des sujets, il faut se poser la question de l’universalité de la laïcité. Certes, ce principe, est relativement peu répandu. En Europe ce sont les pays empreints de catholicisme qui y font référence, sans pour autant toujours l’inscrire dans un cadre juridique : la Belgique, l’Espagne, le Portugal, l’Italie sont ainsi concernés. Mais dans les pays protestants, étant donné la structure du monde religieux, on parle plutôt de sécularisation puisque les églises sont intégrées dans l’Etat-nation et contribuent à en constituer l’identité.

Les pays laïques s’opposent aux Etats confessionnels qui reconnaissent une religion pour vraie, qu’ils soient des théocraties, marqués par le césaro-papisme ou soumis à des concordats. En fait, cinq grands pays dans le monde ont inscrit la laïcité dans leur Constitution : outre la France, le Mexique en 1917 proclame la séparation et combat vigoureusement le cléricalisme dans un pays pourtant marqué par une religiosité importante dans la population ; en 1923, Mustapha Kemal impose la laïcité, supprime le califat, les écoles et les lois coraniques et affirme l’égalité des hommes et des femmes ; en Inde, la laïcité signifie la suppression, théorique, du système des castes et donc l’affaiblissement du pouvoir des brahmanes ; enfin le Japon de 1946 supprime la divinité de l’Empereur et l’impérialisme de la religion sur la société.

Hors de ces pays, on peut bien sûr noter l e premier amendement de la Constitution des Etats-Unis qui proclame la séparation des Eglises et de l’Etat, ce qui n’empêche pas une forte religiosité qui marque même les institutions politiques dans un pays où il ne fait pas bon afficher son agnosticisme ou son athéisme. En pays islamique, l’imbrication du politique et du religieux depuis l’époque de Mahomet et de ses successeurs est une entrave à une véritable laïcité dans beaucoup d’Etats, même si certains, la Tunisie, l’Algérie, l’Irak.. l’affirment.

Il semble donc bien que la laïcité et la sécularisation soient des concepts historiques, idéologiques et donc contingents. La morale religieuse a eu son heure de gloire, puis a été remplacée dans notre pays par une morale laïque qui semble avoir aujourd’hui trouvé ses limites face à une réalité qui n’est plus la même qu’il y a un siècle. Si les mots restent immobiles, ils recouvrent par contre des réalités mouvantes, d’où leur inadéquation à résoudre certains problèmes.

Ceci d’autant plus que la laïcité, par rapport à ses principes, a connu des atteintes , notamment ces derniers temps. On peut citer conjoncturellement la tonalité de la visite du Président Chirac au Vatican, l’année Clovis, la cérémonie religieuse officielle pour les obsèques du Président Mitterrand, l’affaire des foulards islamiques et l’embarras du gouvernement de l’époque. Mais il y a aussi des aspects structurels à ces atteintes : le statut particulier de l’Alsace-Moselle jamais remis en cause depuis la première guerre Mondiale, les crédits d’entretien aux nombreux monuments historiques qui dépassent souvent le cadre qui leur est juridiquement imparti, les crédits à l’enseignement privé certes reconnus par les lois successives les instituant mais auxquelles s’ajoutent les aides des collectivités locales, ce qui les met souvent dans une situation très favorable par rapport à leurs homologues du public.

Il y a de plus, dans notre société multiculturelle la pression d’affirmations identitaires minoritaires, juives ou musulmanes qui détermine des débats. Le Conseil d’Etat qui estime en 1989 que le port du foulard islamique en cours dans l’enseignement public, mais aussi le refus de certains cours, ne justifie pas une exclusion, et qui en avril 1995 tolère des dérogations individuelles à l’assiduité au cours pour le shabbat, va à l’encontre du principe de l’obligation scolaire.

La conclusion est la suivante : il n’y a pas en France de distinction claire entre la loi civile et les préceptes religieux qui permet à certains de réclamer une loi privée spécifique, ce qui serait un retour à la personnalité des lois en cours dans le Haut Moyen Age avant la modernité de la territorialité juridique.

Or aujourd’hui, dans cette société multiculturelle et multiconfessionnelle, la pression identitaire se fait plus forte car la crise de l’imaginaire social ne fournit plus à l’individu des normes, des valeurs, des repères, des motivations. On voit resurgir la conscience ethnique, le fanatisme religieux, le clanisme politique, le corporatisme professionnel. La loi perd son statut intangible, or elle est l’expression de la volonté générale c’est-à-dire qu’elle est à la fois humaine et citoyenne au plein sens du terme.

Aujourd’hui de nouvelles menaces se profilent : : de nouveaux cléricalismes notamment celui de l’argent qui exige plus que jamais une séparation des pouvoirs et une non intrusion des intérêts privés dans le domaine public ; des communautarismes qui traduisent un besoin affectif de reliance mais correspondent au développement des sectes ; un besoin de sacré qui doit inclure le politique et le culturel au sens large ; le problème d’une Europe peu laïque où les groupements confessionnels tentent de prendre pied et avec succès semble-t-il ; une confusion de l’Etat et de la société civile propre à développer l’influence des religions sur les activités humaines.

A l’étranger aussi un certain retour du religieux voit le jour : au Mexique en 1991 les principes constitutionnels laïques ont été abolis et des relations diplomatiques avec le Vatican ont été rétablies ; en Turquie, on assiste à un retour de l’intégrisme ; en Inde il y a aujourd’hui application possible de la Charia aux femmes musulmanes qui peuvent également être répudiées et accepter la polygamie ; enfin au Japon, on voit l’essor de sectes shintoïstes et bouddhistes.

La laïcité aujourd’hui ? Ne serait-ce pas une égalité réelle entre les hommes et les femmes ? Ne serait-ce pas une lutte incessante contre le racisme, la xénophobie, l’exclusion , le cléricalisme, l’intégrisme, le totalitarisme et la violence d’Etat ? Une lutte incessante contre la domination de l’argent ? Un combat contre le communautarisme et le sectarisme ?

La laïcité c’est la constitution et la défense d’un espace public de pluralisme, de discussion d’idées, de respect de l’autre. La laïcité, c’est une problématisation généralisée, c’est un questionnement illimité . C’est un principe qui s’appuie sur la Raison, la Science, le Progrès. . C’est le libre examen, la critique raisonnée . C’est donc une idée à défendre.


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