CARTOGRAPHIE ET RELIGIONS :
DES LIAISONS DANGEUREUSES

Virginie RAISSON

Directeur de recherches au Lépac
Le Dessous des Cartes

Plusieurs raisons pourraient expliquer le succès que rencontrent aujourd'hui les cartes de géographie pour l'expression de phénomènes sociaux, politiques ou géopolitiques. D'abord, elles constituent un instrument d'analyse et de compréhension des phénomènes politiques en même temps qu'un outil d'expression et de pédagogie, qui, pour un large public, est d'accès à la fois plus immédiat et plus séduisant que le texte. Ensuite, la carte permet de prendre en compte et de conjuguer ensemble des phénomènes d'espace, de proximité et de répartition. Enfin, elle donne l'impression d'être facilement accessible puisque tout à chacun peut consulter une carte sans avoir besoin d'un traducteur ou d'un apprentissage préalable, contrairement à de nombreux outils informatiques par exemple. Pourtant, compte tenu de la profusion de représentations cartographiques tant dans les médias que dans les administrations, et de la subtilité de ce que parfois, les cartes prétendent représenter, le sous-enseignement de la cartographie finit par soulever quelques questions. A ce propos, le cas des cartes de religions, et notamment de l'Islam, est un très bon exemple des limites ou des dangers du « tout cartographique ».

La première difficulté que l'on rencontre quand on veut cartographier des phénomènes culturels ou religieux, réside dans l'intention même d'inscrire dans l'espace des objets dont la nature n'est justement pas spatiale. Au départ, les religions ne sont pas des données géographiques au même titre que le sont les rivières, les frontières ou les reliefs, ni même des objets physiques positionnés dans l'espace. On ne peut donc les cartographier que par l'intermédiaire de leurs adeptes, ou par celui des pays dont ils sont ressortissants. De cette façon, les religions se trouvent le plus souvent représentées sous la forme de grands espaces de couleur, sans que ne soient exprimées ni l'intensité, ni la nature des phénomènes religieux en question, ni même leur empreinte géographique réelle...

C'est le cas de cette carte, fréquente, où le « monde musulman » couvre – généralement en vert - l'ensemble du continent eurasiatique et les trois quarts de l'Afrique, sans qu'aucune indication ne soit donnée ni sur les formes ni sur l'importance de la pratique de l'Islam et de ses interdits au sein de ce vaste espace confessionnel. Autrement dit, une carte qui amalgame des données statistiques et des données spirituelles. Car si dans certains pays, la totalité de la population est strictement pratiquante comme dans les pays du Golfe persique, il en est d'autres, comme les républiques turcophones de l'ex-URSS, où l'Islam apparaît davantage comme un patrimoine culturel que comme un culte. Pour pouvoir être interprétées, ce type de cartes devraient donc comporter des données complémentaires quant à l'intensité et à l'évolution de la pratique religieuse, c'est à dire des données difficilement quantifiables, rarement disponibles, et qui par conséquent, soulignent toute l'importance de la légende et du commentaire de carte.

En les représentant par des plages de couleur et en raisonnant à l'échelle des pays où elles sont présentes plutôt qu'à celle des hommes qui les pratiquent, les cartes de religion posent un deuxième problème : elles fixent dans un même ensemble des régions de densité démographique très variable et des populations qui ne vivent ni sous les mêmes latitudes, ni dans les mêmes cultures. Par conséquent, en déformant l'empreinte de la présence humaine, elles déforment aussi les empreintes religieuses. Le phénomène est évidemment particulièrement marqué dans le cas de l'Islam, que l'on trouve présent à la fois dans des zones très densément peuplées comme l'île de Java en Indonésie et dans de vastes zones désertiques comme les déserts du Sahara ou d'Asie centrale. Il suffit pourtant de raisonner à l'échelle des régions habitées plutôt qu'à celle des pays, pour constater à quel point l'impression que génère la carte auprès de son lecteur est différente.

Dans le cas particulier de l'Islam, la projection des phénomènes religieux sous la forme d'ensembles finis de couleur unique soulève encore d'autres problèmes. D'abord, si on peut considérer que les religions hindoue et bouddhique sont géographiquement stables, il n'en est rien pour l'Islam qui, comme le christianisme, se développe sous l'effet de logiques tant démographique, que politique (fin du communisme en Asie centrale), économique (migrations) ou prosélytiste (conversions). Or, à défaut de données fiables et disponibles, ces évolutions ne sont jamais représentées ... ni même mentionnées sur les cartes. Par ailleurs, à l'échelle de la réalité et du monde, l'aire islamique est la seule qui, dans sa plus grande partie, se superpose géographiquement aux autres grandes aires religieuses : chrétienne en Europe, en Afrique et en Asie de l'est ; hindoue en Asie du sud ; bouddhiste ou confucéenne en Chine. Or en ignorant cette complexité fort difficile à représenter, la simplification de la carte revient à tronquer la réalité. Un double péché par simplification donc, que certains analystes n'hésitent pourtant pas à exploiter politiquement.

C'est le cas de Samuel Huntington dont la thèse sur Le Choc des Civilisations, s'appuie sur la cartographie de grandes masses géographiques opaques et contiguës, d'essence culturelle et religieuse (les civilisations), et dont l'opposition frontale sous-tendrait les conflits du siècle naissant. Or, avec le développement des vecteurs de communication, d'information voire d'uniformisation que sont les chaînes satellites, le tourisme, internet, les normes internationales, les produits importés et autres outils de la mondialisation, les contacts culturels et donc religieux se déroulent beaucoup moins le long de lignes de front entre ces espaces de civilisation comme tendraient à l'indiquer les cartes de l'ouvrage de Huntington, que de manière diffuse et permanente, en tout point de la planète. Par ailleurs, pour établir cette carte unique qu'il intitule « Le monde à l'époque du choc des civilisations », l'analyste américain accepte de représenter en deux dimensions des réalités (civilisations) qui possèdent des coordonnées et des dimensions multiples qu'elles soient territoriales, politiques, culturelles, historiques, sociales ou économiques. Par conséquent, il s'impose de simplifier cette complexité en procédant à des arbitrages successifs tellement nombreux qu'ils finissent par constituer, de facto, des manipulations du réel.

Quoique le travail de Samuel Huntington soit particulièrement exemplaire en terme de manipulation puisqu'il est animé par une pensée politique précise, il n'en a évidemment pas le monopole. D'autant moins que par nature, les cartes sont une interprétation du réel mais jamais le réel. Elles sont donc forcément le résultat d'une forme de manipulation. La réalisation d'une carte est en effet toujours le résultat d'une série de choix qui portent à la fois sur les éléments représentés, la façon de les représenter, les échelles de mesure et de répartition, les critères et seuils de représentation.... Or, tout cela dépend d'une manière de voir, d'une appréciation, d'un propos, d'une intention mais aussi souvent d'une approximation en fonction des données statistiques et de la nature du phénomène cartographié.

Ainsi, une « carte de l'Islam » est elle une carte des pays où l'Islam est présent ? Où il est majoritaire ? Majoritaire c'est à dire où une majorité d'habitants... sont nés de parents musulmans ? Se disent culturellement Musulmans ? Sont croyants ? Sont croyants et pratiquants ? La question de définir de ce que l'on veut représenter de l'Islam est d'autant plus déterminante pour établir la carte que si la religion s'appuie au départ sur un texte fondateur commun, elle a non seulement évolué dans des écoles différentes, mais aussi sous des formes diverses : imprégnée de maraboutisme en Afrique subsaharienne, instituée en règle de vie dans la région du Golfe, inhibée par le régime soviétique dans les anciennes républiques de l'URSS, syncrétique dans l'archipel indonésien etc. Au delà du problème de définition se pose aussi celui de la qualité des statistiques dont les méthodes de recueillement et la fiabilité varient sensiblement d'un pays à l'autre. Ainsi, selon les sources, les estimations du nombre de Musulmans en Chine oscillent entre 35 et 160 millions de personnes !

Enfin, la représentation cartographique des religions soulève le problème des seuils de représentation et des minorités numériques. D'abord, en choisissant le mode de représentation le plus simple qui classe les pays en fonction d'un pourcentage d'adeptes, la carte induit sans le dire une hiérarchie parfaitement arbitraire entre les pays, comme entre l'Inde et le Pakistan. Ultra-majoritaire au Pakistan, l'Islam est encore largement minoritaire en Inde. Sur une carte établie sur la base de fourchettes de pourcentages, les deux pays seraient donc classés dans deux catégories distinctes alors que dans les faits, et en valeur absolue, ils comptent approximativement le même nombre de Musulmans (120 millions). Et quand on se souvient que l'un des principes fondateurs du Pakistan au moment du démantèlement de l'empire colonial britannique était de rassembler les Musulmans du sous-continent indien, on mesure la sensibilité de ce type de carte. De la même façon, pour être rapidement comprise tout en restant didactique, pour éviter la confusion ou la distraction, la carte doit souvent écarter le détail... A la finesse de nombreuses fourchettes de pourcentages, elle choisira de n'en compter que 3 ou 4 au risque, le cas échéant, de mentir par omission. Ainsi, selon que l'on porte le seuil de représentation à 5 %, à 10 % ou à 15 % de musulmans par pays donné, une grande partie de la population musulmane peut apparaître ou disparaître de la carte puisque on estime qu'entre un quart et un tiers des Musulmans vivent dans des pays où l'Islam est très minoritaire comme en Inde, en Europe, en Chine, en Russie, en Amérique, sous des régimes parfaitement laïcs.

Comme pour l'élaboration des cartes, la facilité pousserait à simplifier en concluant de ce qui précède que les cartes sont des instruments de représentation particulièrement mal adaptés aux phénomènes spirituels puisque, dès qu'il s'agit de religion, et en particulier de l'Islam, les cartes tendent à uniformiser, niveler, manipuler, mentir, déformer, ignorer, etc. Or ce serait oublier que les cartes sont muettes et que même si l'exercice est difficile, les erreurs de représentation et autres manipulations cartographiques ne procèdent jamais des cartes elles-mêmes, mais toujours soit de leurs auteurs -que ce soit intentionnel ou par incompétence-, soit de leurs lecteurs quand ils sont mal avertis. Autant d'éléments qui plaident donc à la fois en faveur de l'enseignement de la cartographie en milieu scolaire pour apprendre à déchiffrer les cartes et leur langage, et d'une cartographie de qualité, légendée, commentée, critiquée, pour que l'on cesse de la confondre avec l'infographie.

Virginie Raisson,

Directeur de recherches au Lépac / Le Dessous des Cartes

Auteur de Islam (1/3, 2/3, 3/3), Le Dessous des Cartes, Février 2002.

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