LA VOIE DE DÉVELOPPEMENT DU MAROC

Table ronde organisée et animée par Jean-François TROIN, Géographe Université de Tours

avec Mohamed BERRIANE, Géographe, Université Mohammed V de Rabat
Abdelkader GUITOUNI, Géographe, Inspecteur Général de l'Aménagement et de l'Urbanisme
Abdellah LAOUINA, Géographe, Université Mohammed V de Rabat

INTRODUCTION (J.F. TROIN)

Le Maroc est un vaste pays de plus de 710 000 km2, plus grand que la France, peuplé de 29 Mh. Il est rangé parmi les pays en développement. Quelle(s) voie(s) suit-il pour réaliser ce développement ? En quoi ce cheminement est-il original et spécifique ? Quels choix souvent difficiles a-t-il fait ou fera t-il dans l'avenir proche ?

Tels sont les thèmes de cette table ronde que l'on m'a demandé d'animer.

L'animateur n'est pas ici un journaliste, comme c'est ordinairement le cas au FIG, mais un géographe qui étudie le Maroc depuis 1958, Jean-François TROIN, professeur émérite à l'Université de Tours. Je suis entouré de collègues géographes marocains, anciens étudiants qui m'ont subi jadis comme enseignant à Rabat, devenus professeurs d'université et co-auteurs avec moi d'un ouvrage qui vient de paraître chez Maisonneuve et Larose à Paris et aux Editions Tarik à Casablanca : MAROC: RÉGIONS, PAYS, TERRITOIRES, ouvrage que nous aurons le plaisir de vous présenter demain samedi après-midi 5 octobre 2002 au Salon du Livre.

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Disposant d'atouts naturels assez spécifiques, le Maroc doit d'abord veiller à leur préservation. C'est ce que développera dans une présentation initiale intitulée :"Environnement et développement durable" Abdallah LAOUINA, Professeur à l'Université Mohammed V de Rabaten se basant sur le cas de la montagne qui tient une large place dans le pays et en examinant les moyens de la revivifier et de l'aménager

Une voie privilégiée mais qui n'a pas été aussi exploitée que dans d'autres pays méditerranéens est celle du tourisme que présentera Mohamed BERRIANE,Professeur, à l'Université Mohammed V de Rabat sous le titre "Tourisme et développement au Maroc", tourisme à la fois balnéaire et culturel, concentré sur le littoral et aujourd'hui marqué par une forte montée de la demande interne, celle du tourisme national marocain.

Le pays présente par ailleurs un certain retard industriel ; pourtant des avancées récentes dans ce domaine sont perceptibles. Sont-elles suffisantes pour faire du Maroc un pays émergent ? Abdelkader KAIOUA, Professeur à l'Université Hassan II de Casablanca traitera ainsi du thème : "Industrie et Développement "qu'il connaît particulièrement bien par ses travaux de recherche et par sa fonction d'unspecteur de l'urbanisme dans le Grand Casablanca.

Enfin, croissance et développement sont-ils répartis de façon équilibrée sur le territoire ? L'on connaît la concentration autour de la métropole casablancaise ; affecte-t-elle les régions excentrées ? Dans une intervention "Développement et Régions périphériques", Abdelkader GUITOUNI, Professeur à l' Université d'Oujda tentera de répondre à cette question.

Et pour terminer ce tour d'horizon, je m'interrogerai à la suite de nombreux spécialistes sur un problème qui se pose à tous les pays en développement et qui mériterait à lui seul une table ronde : "Le développement passe t-il par les villes ?", autrement dit : doit-on retenir des aspects positifs ou négatifs dans la forte urbanisation qui caractérise le Maroc d'aujourd'hui ?

Voilà quelques aspects de cette voie de développement marocaine dont nous vous proposons seulement quelques échantillons sous forme de brefs exposés d'une dizaine de minutes que nous souhaiterions voir accompagnés d'un débat avec vous dans les 20 dernières minutes qui nous resteront si chacun respecte son temps.

ENVIRONNEMENT ET DÉVELOPPEMENT DURABLE : LE CAS DE LA MONTAGNE MAROCAINE (A. LAOUINA)

Texte à demander à l'auteur

TOURISME ET DÉVELOPPEMENT AU MAROC (M. BERRIANE)

Destination touristique principale de la rive sud de la Méditerranée, le Maroc accorde dans sa politique de développement une place de choix à l'activité touristique. Et aujourd'hui et malgré quelques difficultés dues aux effets des évènements du 11 septembre 2002, la place du secteur touristique dans l'économie du pays est primordiale. Avec une recette de 21,6 Milliards de Dh en 2000, il serre de près les transferts des émigrés à l'étranger (22,4 Milliards) et contribue ainsi largement à l'équilibre de la balance des paiements. Il représente 7 % du PIB, génère 608 000 emplois directs et indirects, soit 5,8 % de la population active occupée et fournit 16,5 milliards de recettes en devises. Il est surtout doté d'une forte capacité à faÿonner l'espace et la société. En effet, les flux croissants qui se diffusent inégalement dans le pays, la mobilisation de crédits énormes qui vont s'investir au niveau local et régional et l'intervention — autrefois directe et de plus en plus indirecte — de l'Etat pour impulser des aménagements régionaux marquent le pays et les hommes de manière variable selon les régions. Le tourisme est devenu l'un des éléments principaux de l'organisation de l'espace et un facteur déterminant de modification des équilibres et des économies locales.

Plus qu'un inventaire des différents apports de l'activité touristique à l'économie nationale, la communication s'arrêtera sur certains aspects socio-géographiques illustrant les rapports tourisme/développement. Les points sélectionnés concernent :

Les choix du produit qui oscille entre le balnéaire et le culturel :

Les deux produits se sont partagé le tourisme marocain dès son arrivée sur le marché du tourisme international. Ils correspondent à deux types de motivations des touristes à deux types de clientèles et à deux types de styles et débouchent sur des conséquences économiques et spatiales différentes, voire parfois opposées

La concentration littorale et ses effets tendant à réduire la durabilité du développement

La forte demande du balnéaire a contribué à la littoralisation du phénomène. Cette concentration se renforcera dans les années à venir puisque le plan de relance s'appuie avant tout sur la création de 6 nouvelles stations balnéaires d'ici 2010 (les travaux de la première ont été lancés au Nord d'Agadir). Cette concentration littoral pose de sérieux problèmes de déséquilibres régionaux et environnementaux

La montée spectaculaire de la demande touristique interne.

Celle-ci accompagne et traduit en partie les transformations de la société. Faute de réponse adéquate à ses besoins spécifiques (l'offre actuelle a été dans sa majorité orientée vers la demande internationale), elle improvise des structures d'accueil qui s'intègrent peu à l'économie formelle et peuvent avoir également des effets négatifs sur l'environnement.

Les effets socio-économiques des nouvelles formes du tourisme :

- Le tourisme rural est conÿu à la fois pour aider certaines communautés rurales à trouver de nouvelles sources de revenus et à compléter le tourisme balnéaire. Il pose cependant de sérieux problèmes socio-culturels nés de la confrontation entre les cultures véhiculées par les visiteurs et celles des populations locales ;

- Le tourisme du désert est né d'une demande spontanée qui a suscité une offre informelle et locale. Il se diffuse au fin fond du désert générant des revenus importants pour des régions marginales fortement touchées par la sécheresse. Il nécessite cependant un accompagnement spécifique ;

- La forte demande sur les anciennes demeures des centres historiques de villes comme Marrakech, Fès, Chefchaouen se traduit par une appropriation par les touristes étrangers qui tout en réhabilitant un patrimoine précieux ne manque pas de poser également de sérieux problèmes socio-culturels.

Le tourisme comme facteur d'intensification des migrations internes:

La comparaison entre la zone d'influence migratoire de la ville d'Agadir avant L'examen de l'origine des employés de l'hôtellerie montre l'importance des migrations internes suscitées par l'appel d'une main d'oeuvre plus ou moins qualifiée vers des régions où la saison plus longue permet des offres d'emplois plus intéressantes. Le cas d'Agadir en est une illustration. Seul 23,4 % du total des employés sont nés à Agadir. Les 76,6 % restant ont migré vers la ville à la recherche d'un emploi et une partie de ces nouveaux venus s'est déplacée à la recherche d'un emploi dans un secteur précis: l'hôtellerie. 31 % de ce total sont venus des campagnes. Mais si on ne considère pas les natifs d'Agadir, la part des ruraux dans le total des migrants passe à 40,2 %. C'est dire l'importance de cette activité dans l'attrait exercée par la ville sur les ruraux.

Le personnel d'origine urbaine est issu tout d'abord des grandes villes: Casablanca, Marrakech, Rabat, Fès, Méknès, Tanger et TÉtouan sont à l'origine de 20 % du total des employés étrangers à Agadir. L'affluence d'employés originaires des grandes villes lointaines s'explique par le déplacement d'un personnel qualifié formé dans des stations touristiques relativement anciennes (Tanger, Marrakech) vers une nouvelle station plus dynamique où l'emploi est plus stable et mieux rémunéré.

Cette mobilité spatiale de la main d'oeuvre hôtelière touche essentiellement les établissements des catégories supérieures qui ont besoin d'importants effectifs et qui font appel à un personnel déjà formé le plus souvent sur le tas.

L'activité touristique semble donc avoir une influence décisive sur l'intensification des mouvements migratoires internes et il serait intéressant de suivre cette tendance pour voir si elle se vérifie pour les autres villes touristiques.

INDUSTRIE ET DÉVELOPPEMENT : LA NÉCESSAIRE DYNAMISATION (A. KAIOUA) (Résumé)

Depuis l'indépendance, le Maroc a placé l'industrialisation du pays comme une priorité. Cependant, malgré les gros efforts consentis, l'industrie demeure modeste, insuffisamment étoffée et géographiquement mal répartie. L'appareil productif composé d'une foule de PME, reste dominé par les industries légères destinées à la consommation locale.

Au niveau spatial, les tentatives de régionalisation de l'investissement, hors de l'axe atlantique central ont abouti à des résultats décevants. La région atlantique, avec Casablanca en tête, continue de polariser l'essentiel du capital industriel (60%).

De nombreuses contraintes continuent à peser sur le développement et le bon fonctionnement de l'activité industrielle (faiblesse des infrastructures, coût élevé du foncier, complexité des procédures administratives, étroitesse du marché intérieur, concurrence internationale). D'après les projections, un tiers seulement des entreprises résisterait aux contraintes de la mondialisation.

Mais, par sa position géographique aux portes de l'Europe, l'existence d'une classe entrepreneuriale dynamique, une expérience industrielle éprouvée et une orientation volontariste de l'Etat, le Maroc est en mesure de relever les défis du "système monde" s'il s'en donne les moyens.

DÉVELOPPEMENT ET RÉGIONS PÉRIPHÉRIQUES (A. GUITOUNI)

Texte définitif à envoyer par l'auteur

Le développement passe- t-il par les villes (J.F TROIN)

Cette question fait l'objet d'un débat remontant à plusieurs décennies chez les géographes, les sociologues, les économistes à propos des villes des PVD. Autrement dit, les villes sont-elles facteurs de développement ou au contraire accroissent-elles le sous-développement à l'échelon national ?

Certains mettent en relief toute une série d'aspects positifs dans les influences urbaines : un rôle d'animation, une émission de flux de transports et d'échanges vers les campagnes qui en bénéficient, de meilleurs équipements scolaires et sanitaires, de bons réseaux de distribution, des possibilités de travail informel rémunérateur. D'autres soulignent, à l'inverse des caractéristiques négatives voire destructrices : paupérisation des exclus de la société urbaine et de l'économie, développement de l'habitat insalubre et précaire (bidonvilles), insuffisance du logement et des équipements, pollution, destructuration des campagnes par attraction migratoire, possession foncière par les citadins d'anciennes propriétés de ruraux, prédation des productions agricoles (notamment maraichères et fruitières) au profit de la ville.

Ce type de questionnement peut s'appliquer au Maroc qui est passé très rapidement de l'état de pays rural à celui de pays en rapide urbanisation (le taux d'urbanisation qui était de 28 % en 1960, quatre ans après l'indépendance, est aujourd'hui voisin de 56 % ; il a donc doublé en 40 ans). Et, de fait, le écarts entre monde urbain et monde rural s'accroissent si l'on utilise certains paramètres :

- en 2001, le taux brut de natalité était de 19,8/1000 en ville contre 24,6 en milieu rural,

- la même année, le taux brut de mortalité était de 4,9/1000 en ville contre 7,2 en milieu rural,

- et en 1999, l'espérance de vie (deux sexes confondus) était à la naissance de 72,7 ans en ville et de 66,5 en campagne.

L'équipement médical mesuré en nombre de médecins (publics et privés) par habitant révélait d'énormes différences. En 2001, pour le Grand Casablanca, il était de 1 médecin pour 1047 habitants alors que dans la région de Taza-Al Hoceïma-Taounate, montagneuse mais très peuplée (1 815 000 habitants) il n'était que de 1 médecin pour 5127 habitants, soit 5 fois inférieur.

Le taux de chômage pour ces deux mêmes régions était inversement plus élevé dans le Grand Casablanca (22,8 %) que dans la région rifaine (8,4 %). Cet indicateur pourrait sembler vouloir dire que la campagne proposait plus d'offres de travail que la ville, vu sa plus faible densité en habitants, mais on n'y vivait pas mieux pour autant.

Un des écarts les plus manifestes se trouvait dans la différence d'accès à l'électricité : en 1991, 88,7 % des ménages urbains avaient l'électricité contre seulement 11,9 % des ménages ruraux. De réels progrès ont été réalisés depuis mais l'écart dans l'équipement électrique demeure aujourd'hui encore très fort.

Enfin , un dernier indicateur, très classique, est celui de l'illettrisme : pour les deux sexes confondus, le taux d'analphabétisme était en 1991 de 37 % en ville contre 72 % en milieu rural.

La ville apparaît ainsi au Maroc mieux équipée, plus instruite, mais aussi plus affectée par le chômage et par les pollutions. Le tableau n'est donc pas blanc contre noir.

Par ailleurs, il s'agit d'écarts qui certes se creusent mais non d'un effet dégradant de la ville sur la campagne, le relatif bonheur des uns ne faisant pas obligatoirement le malheur accentué des autres.

Sans la ville, le monde rural marocain serait encore plus démuni car la ville envoie vers la campagne des administrateurs, des équipements, des biens de consommation, des lignes d'autocars. La petite ou la moyenne ville de 5 à 50 000 habitants est aujourd'hui recherchée par les fonctionnaires, les migrants à l'étranger de retour au pays, certains investisseurs dans la petite industrie et son rôle sur le milieu rural voisin s'accroît. Elle devient un relais de la grande ville sans en présenter les inconvénients (cherté du logement, encombrements, saturation du marché du travail, longueur des trajets, insécurité...). Elle connaît de ce fait une vive croissance et progresse numériquement bien plus vite que la grande ville.

Le Maroc a surtout comme spécificité de présenter une armature urbaine assez équilibrée, le phénomène de macrocéphalie qui affecte de nombreux pays africains n'y existe pas. Il offre ainsi toute une gamme d'organisations ou réseaux urbains qui semblent éviter une trop grande dépendance des campagnes vis-à-vis d'une métropole unique. En témoignent la conurbation atlantique (transparent), à plus petite échelle la mini-conurbation d'El Jadida (transparent), l'organisation triangulaire du réseau urbain du Gharb (transparent) ou encore la structure éclatée de l'urbanisation rifaine (transparent).

Ces diverses formes d'armatures urbaines régionales sont, à nos yeux, des chances, des éléments de richesse pour le fonctionnement spatial et économique du pays et pour son aménagement rationnel. Aussi, peut-on brièvement conclure que, même si les écarts villes-campagnes se creusent aujourd'hui, le rôle des villes sur l'espace rural marocain n'est pas négatif ; il est structurant, directeur, animateur. Ce sont les conditions de vie, les inégalités de richesse, les retards du monde agricole qui sont source de crise, mais sans les villes, quel serait aujourd'hui le niveau de développement des campagnes marocaines ? Il serait sans doute très bas et il conduirait à un quasi-isolement.

CONCLUSION (J.F. TROIN)

Au total, ces diverses approches vous auront un peu plus familiarisés avec les aspects du développement marocain. Sans en cacher les problèmes, les difficultés, les insuffisances, nous vous en avons exposé seulement quelques éléments, en fonction des spécialités de chacun d'entre nous dans le domaine de la recherche.

Bien d'autres aspects mériteraient d'être abordés afin de cerner plus finement les contours et l'originalité de ce pays : les retombées de l'émigration, le problème de l'eau, l'évolution du secteur agricole ou de la pêche, les rapports avec l'Union Européenne, par exemple, sans parler des résultats des dernières élections législatives.

Nous avons volontairement choisi de nous limiter à quelques thèmes qui illustrent la spécificité de ce pays, non producteur de pétrole, doté de ressources naturelles variées, dépendant très étroitement de l'eau du ciel, riche d'un savoir-faire séculaire, apte à capter les innovations les plus récentes tout en conservant un fort attachement à la tradition. Un pays d'une grande complexité que ces quelques minutes de causerie ne peuvent pas totalement embrasser mais à propos duquel nous répondrons volontiers à vos questions ou à vos demandes de compléments dans le débat avec la salle qui va suivre.

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