L'ÉGLISE CATHOLIQUE ET LE DÉVELOPPEMENT : L'EXPÉRIENCE DU CCFD

René VALETTE

Géographe, économiste, Président des Amis de la Vie

La question du développement des pays économiquement pauvres, que l’on a appelés, jusqu’à ces dernières années, le Tiers Monde, a sans aucun doute été une des plus importantes, une des plus lourdes d’enjeux de toutes sortes, de la deuxième partie du XXme siècle. Aujourd’hui encore, même si avec le phénomène de la mondialisation le problème se pose en termes nouveaux, l’extrême pauvreté qui touche encore tant d’humains est bien un des plus rudes défis à relever. Dans ce combat contre la pauvreté, l’Eglise catholique fut et est encore particulièrement active. Parmi les institutions qu’elle s’est données, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD) a exercé une influence remarquée et en général appréciée, même s’il ne fut pas le seul à agir en ce domaine. C’est cette riche expérience qui fait l’objet de mon exposé.

1952 : L’émergence d’un 3ème monde

Le 14 août 1952, dans un article de l’Observateur, devenu le Nouvel Observateur, le terme Tiers Monde apparaît pour la 1ère fois sous la plume de l’économiste et démographe Alfred SAUVY. Il écrit notamment : «Ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers Etat, veut lui aussi être quelque chose. » L’article, même bref, signalait avec beaucoup de clairvoyance l’arrivée sur la scène internationale de nouveaux acteurs et leur désir, comme le Tiers Etat en France en 1789, d’exister enfin, de voir leurs intérêts, leurs aspirations, pris en considération par la communauté internationale et tout particulièrement par les métropoles des pays jusque là colonisés.

On ne peut qu’admirer aujourd’hui la pertinence de l’intuition d’Alfred Sauvy. En effet, lorsqu’il écrivait ces lignes, le grand mouvement des indépendances était à peine amorcé. Certes, l’Inde avait conquis son autonomie en 1947, et les pays du proche Orient s’étaient dégagés de leur tutelle britannique et française. Mais on doit se souvenir que notre pays était empêtré dans la guerre d’Indochine depuis plusieurs années déjà, que le conflit algérien ne débutera que 2 ans plus tard, à la Toussaint 1954, que les indépendances en Afrique Noire ne commencèrent qu’au début des années 60. Enfin la conférence de Bandung qui devait déboucher sur la constitution du groupe des non-alignés n’eut lieu que près de trois ans après la parution de l’article, en avril 1955. Ainsi, pendant près de 50 ans, la vie internationale va être profondément marquée par ce grand mouvement de libération qui, rappelons-le, ne s’opéra pas sans drames, sans morts et sans blessures de toutes sortes, par la montée des peuples de couleur, par la naissance et la croissance de nouvelles nations puis par le grand défi du développement. On s’aperçut très vite, en effet, que l’indépendance politique était loin d’assurer, à elle seule, l’accès de tous à ce minimum de biens matériels et non matériels nécessaires pour vivre conformément à sa dignité d’être humain.

Si les règles du jeu qui régulent les relations économiques internationales ne changent pas, si les pays économiquement riches ne participent pas au financement du développement, si les institutions spécialisées de l’ONU : FAO, CNUD, UNICEF, UNESCO, n’apportent pas leur concours, les lendemains risquent fort de déchanter.

Jean XXIII convoque un Concile

Quelques années plus tard, dans la même décennie charnière, très exactement le 25 septembre 1959, le Pape Jean XXIII, le bon Pape Jean comme le surnommera un peu plus tard affectueusement une bonne partie de l’opinion publique, allait surprendre tout son monde en annonçant la convocation à Rome d’un Concile pour renouveler l’Eglise catholique, qui soit dit en passant, en avait bien besoin, après le pontificat de l’austère Pie XII et après le séisme du 2ème conflit mondial.

Un peu plus de quarante ans plus tard, quand on relit les grands textes de ce Concile Vatican II, on est encore saisi par l’audace des pères conciliaires. Oui ce fut vraiment un aggiornamento comme l’avait désiré Jean XXIII. Malheureusement il devait décéder avant l’achèvement de ce Concile qu’il avait voulu ouvert, hardi, créatif et qui fut bien ainsi.

Citons simplement aujourd’hui le texte sur la liberté religieuse, celui sur l’autonomie du temporel ou encore Gaudiem et Spes qui traite du rôle de l’Eglise dans le monde.

Pourquoi faire référence, en les mettant côte à côte, à ces deux événements, l’émergence d’un troisième monde sur la scène internationale d’une part et la convocation d’un Concile par l’Eglise catholique d’autre part, alors qu’ils n’ont, a priori, comme seule lien que celui de la proximité dans le temps.

Ce qu’il faut avoir en mémoire, c’est que parmi les directives conciliaires, on pouvait remarquer la ferme incitation faite aux catholiques et plus largement à tous les hommes de bonne volonté de s’engager résolument, fermement, pour la justice et le développement des peuples. On doit voir là une des raisons qui expliquent l’incontestable actif engagement des chrétiens dans les multiples ONG de solidarité internationale qui naquirent et s’épanouirent durant ces dernières décennies. C’est ce qui explique aussi la forte implication de la diplomatie vaticane dans les conférences internationales qui ont jalonné ces cinquante dernières années. Rappelons tout particulièrement celles des années 70 au cours desquelles on s’efforçait d’établir un nouvel ordre économique international, espoir hélas déçu comme on a pu le constater très vite.

Un fort engagement de l’Eglise catholique

Avant de nous attarder un peu plus longuement sur l’expérience du CCFD en France, arrêtons nous un instant sur quelques initiatives post-conciliaires de l’Eglise catholique en matière de relations avec le Tiers Monde. Ceci est d’ailleurs d’autant plus justifié qu’elles ne furent pas sans effet sur l’action du CCFD.

En 1967, Paul VI qui succéda à Jean XXIII et qui acheva le Concile dans le même esprit que son prédécesseur l’avait introduit, publia une encyclique sur le développement « Populorum Progressio ». Elle eut un profond retentissement, certes en premier lieu au sein de l’Eglise catholique et plus particulièrement parmi ceux qui, depuis quelques années, militaient pour le développement, mais aussi beaucoup plus largement chez tous ceux qui, à des titres divers, s’intéressaient au Tiers Monde.

Les Français la lirent avec d’autant plus de facilité qu’elle fut largement inspirée par le Père Joseph Lebret, religieux dominicain dont la pensée et les écrits avaient beaucoup d’influence sur le CCFD. Lebret devait aussi servir de référence à de nombreux intellectuels engagés, partout dans le monde. J’ai pu le constater, tant en Amérique Latine qu’au Liban ou en Afrique sub-saharienne. Rappelons aussi qu’il fut le fondateur d’Economie et Humanisme qui forma de nombreux militants chrétiens sur les questions économiques, par ses sessions de formation, ses livres et ses revues.

Il me paraît indispensable de rappeler quelques passages forts de  Populorum Progressio  par exemple : « La question sociale est devenue mondiale ». Pour apprécier cette affirmation il faut se souvenir que la 1ère encyclique sociale de l’Eglise catholique, Rerum Novarum, date de 1891. Elle traitait des conséquences tragiques qu’avait provoquées sur la condition ouvrière la révolution industrielle. En 1967, Paul VI dit qu’avec l’émergence du Tiers Monde, cette question sociale était devenue planétaire. Alors qu’on ne parlait pas encore de mondialisation, elle signalait déjà l’interdépendance croissante des économies et la nécessité qui en résultait de penser la solidarité et la justice désormais à un niveau mondial. S’il s’était écoulé plus d’un siècle entre le début de la révolution industrielle en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle et la publication de Rerum Novarum, il n’y eut que 15 ans entre l’article de Sauvy qui révélait l’irruption d’un 3ème monde sur la scène internationale et l’encyclique de Paul VI. Le fait mérite d’être signalé.

C’est aussi dans Populorum Progressio qu’il est écrit que le développement concerne « tout l’homme et tous les hommes ». Il ne peut donc s’identifier à la seule croissance économique et il n’est pas satisfaisant si son processus exclut des pans entiers de l’humanité. La phrase mérite d’être méditée avant de porter un jugement éthique sur la mondialisation des échanges, en voie de progression rapide. Cette conviction inspire aujourd’hui profondément les nouvelles initiatives du CCFD, par exemple son fort engagement dans la préparation et la tenue du Forum social mondial de Porto Alegre de 2001.

Je citerai enfin le passage de l’encyclique où il est énoncé que le développement est le « nouveau nom de la paix », en d’autres termes qu’il est illusoire d’espérer une paix durable sur terre si plusieurs centaines de millions d’hommes et de femmes vivent dans des conditions infra-humaines. Alors qu’on se préoccupe à juste titre de la montée de la violence et des risques d’extension du terrorisme, il n’est pas inutile de se souvenir de ces propos déjà vieux de 35 ans certes, mais plus que jamais pertinents. Pas de paix sans justice, sans respect de la dignité de tout être humain, sans un accès plus équitable aux fruits de la terre et j’ajouterai volontiers, sans développement durable.

Dans le prolongement de la publication de Populorum Progressio, Jean-Paul II créa au début des années 70 la Commission Pontificale Justice et Paix. Le cardinal français Roger Etchegaray en fut un des présidents particulièrement éclairés et parmi les membres de la Commission on a pu noter, pendant plusieurs années, la présence du Père Vincent Cosmao, dominicain, héritier spirituel du Père Lebret et conseiller théologique du CCFD pendant ses deux premières décennies d’existence.

A la suite du Vatican, de nombreux épiscopats nationaux instituèrent à leur tour des commissions Justice et Paix. La commission française publia plusieurs ouvrages de référence sur les relations Nord Sud. De plus ses prises de position sur les questions du développement sont toujours lues avec attention et cela par des personnes et des organismes se référant à des courants philosophiques et religieux très divers. Un fait témoigne de la forte osmose qui existait et qui existe encore entre Justice et Paix France et le CCFD. Cinq des sept présidents du CCFD qui se sont succédés depuis sa création en 1961 ont été ou sont encore membres de Justice et Paix.

En d’autres termes, l’histoire, la pensée et les engagements du CCFD se situent sans conteste dans les perspectives ouvertes par le concile Vatican II.

Pour achever cette partie d’exposé je voudrais rappeler l’encyclique sur le développement Solicitudo Rei Socialis que Jean-Paul II publia en 1987 à l’occasion du 20ème anniversaire de Populorum Progressio. Alors que certains pensaient et peut-être espéraient qu’elle marquerait une distance par rapport au texte de Paul VI, c’est au contraire une commémoration chaleureuse de Populorum Progressio que l’on découvrit même si la tonalité d’ensemble se révèle beaucoup plus pessimiste. Il est vrai qu’on a vu beaucoup de choses changer durant les 20 années qui séparent les deux textes. En 1967 on vivait encore les Trente Glorieuses, pour reprendre l’expression du sociologue Jean Fourastié, trente années de croissance économique forte et quasiment ininterrompue, alors qu’en 1987 le monde était confrontée à une crise, pas uniquement économique, dont il n’est pas encore sorti d’ailleurs. De plus, si en 1960 on avait décrété que la décennie devait être celle du développement, les résultats s’avérèrent décevants. Les années 70 devaient mettre fin à la désillusion, ce ne fut pas le cas. Aujourd’hui personne n’ose raisonnablement fixer une échéance à la fin de la très grande pauvreté qui affecte deux milliards de personnes soit 1/3 de la population mondiale.

Signalons aussi que le groupe de presse catholique « La Vie » lança à la même période, au début des années 60, un nouveau magazine au titre évocateur « Croissance des Jeunes Nations ». Plus d’un militant chrétien alimenta sa réflexion et ses connaissances en le lisant. Je suis l’un d’entre eux aussi je ne peux en parler aujourd’hui sans une réelle émotion. Il est à noter que si le titre a aujourd’hui disparu, on en trouve un prolongement actualisé dans la revue « Alternatives Internationales » créée il y a quelques mois, par TÉlérama du groupe des « Publications de La Vie Catholique » et par « Alternatives Economiques ».

Simultanément, à Lyon, Gilbert Blardone co-directeur de « Croissance des Jeunes Nations » lançait le centre du même nom, lieu de documentation, d’information et de formation. J’en fus pendant plusieurs années le vice-président. C’est à cette époque aussi que l’institut social de l’Université Catholique de Lyon, dirigé par Gilbert Blardone, ouvrait sa section Tiers Monde à l’intention des femmes et des hommes des pays en voie de développement en responsabilités ecclésiale, économique ou sociale. Plus d’un évêque, voire cardinal, africain s’initièrent là aux questions du développement. Sollicité par Gilbert Blardone, je laissais alors le lycée technique où j’enseignais pour le rejoindre à l’institut comme directeur des études.

On peut ainsi constater combien, très vite, dans la mouvance du concile Vatican II et dans ses suites immédiates, l’Eglise catholique mobilisa nombre de ses fidèles dans le combat pour le développement.

La naissance du CCFD

Le CCFD est né en France en 1961, en plein concile, sous le nom de Comité Catholique contre la Faim. Le D de Développement sera ajouté trois années plus tard, pour exprimer l’idée qu’il fallait promouvoir le développement, pour éradiquer la faim. Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’il faut commencer par supprimer la faim pour que soit rendu possible un long processus de développement.

A l’origine du CCFD, il y eut un appel du pape Jean XXIII, aux conférences épiscopales nationales de l’Eglise catholique, suite à un entretien qu’il avait eu avec Mr Sen, un Indien, directeur de la FAO à l’époque. Il lui avait révélé l’ampleur de la sous alimentation et de la malnutrition dans le monde et il avait exprimé le souhait que les grandes religions se mobilisent pour la réduire.

Entendant l’appel, les évêques de France décidèrent qu’une collecte de solidarité serait organisée dans toutes les églises, pendant le Carême, temps de partage par excellence, en faveur des populations victimes de la faim.

Pour la mise en œuvre de cette collecte, deux projets furent en concurrence. Le Secours Catholique, créé au lendemain de la 2nde guerre mondiale, se proposa. Il avait les équipes et la logistique nécessaires pour bien conduire l’opération. Mais d’autres, dans l’Eglise, estimaient qu’il fallait faire de l’organisation de la collecte, un temps de réflexion sur les moyens à mettre en œuvre, sur les conversions à opérer, aujourd’hui, chez nous, pour que demain la faim disparaisse. En d’autres termes, il s’agissait de discerner comment on pouvait agir sur les causes pour supprimer les effets. Dans ce contexte, le don n’est plus un geste qui soulage la conscience mais l’expression d’un engagement dans la durée, chacun selon ses talents.

Pour réussir l’opération il fallait que se regroupent toutes les forces vives de l’Eglise, les grands mouvements d’Action Catholique de jeunes et d’adultes alors au faîte de leur rayonnement, les mouvements éducatifs scoutisme et guidisme par exemple, les grands services de l’Eglise enfin, depuis les secrétariats sociaux jusqu’à l’Enseignement catholique.

Ce fut cette 2ème option qui fut retenue, à titre expérimental, pour une année. Une dizaine de mouvements et services s’associèrent ainsi pour cette 1ère « campagne de Carême ». Parmi eux, le Secours Catholique à qui les évêques avaient demandé d’apporter son concours à l’opération. Aujourd’hui ils sont devenus 30. Le Secours Catholique a quitté le CCFD à la fin des années 1980 pour des raisons diverses. Si ce départ fut vécu de manière douloureuse, on ne peut ignorer que son apport fut d’une très grande utilité lors des 1ères années de vie du CCFD.

L’organisation n’est plus expérimentale mais permanente. Elle a fêté l’an dernier son 40ème anniversaire. Elle est même devenue, au fil des années, la 1ère ONG de développement de notre pays. Personne ne conteste son dynamisme, sa créativité, sa capacité à mobiliser l’opinion publique.

Une ONG novatrice

Dans la dernière partie de cette exposé je veux m’efforcer d’analyser ce qu’il y eut de plus novateur pendant ces 40 années d’existence. Un élément original, c’est incontestablement le fait que, dès l’origine, le CCFD s’est donné deux missions, la première, classique, le financement de projets de développement intégralement conçus et mis en oeuvre par les acteurs des pays du Tiers Monde concernés, eux-mêmes, et non par des experts, des coopérants ou assistants techniques, mandatés par l’organisme financeur ou membres de son personnel.

La 2ème mission, plus originale, c’est l’information, l’éducation, la formation, en un mot l’animation de l’opinion publique, chez nous, sur les questions du développement, des relations Nord-Sud et de la solidarité, dans sa dimension internationale. Les textes fondateurs prévoyaient que le quart au moins des sommes recueillies par le CCFD devait être consacré à cette tâche. Ce choix tout à fait délibéré n’est pas sans courage quand une partie sans doute majoritaire de l’opinion publique pense, assez spontanément, que la meilleure ONG est celle qui transfère dans les pays du Sud le pourcentage le plus élevé de l’argent qu’elle a collecté. Or cette conviction apparemment raisonnable est bien sommaire. En effet, nul ne conteste, aujourd’hui, qu’une partie au moins de l’extrême pauvreté dont souffrent deux milliards de personnes, trouve ses racines dans les mécanismes qui régissent les relations économiques internationales. Il ne s’agit de diaboliser ni le FMI, ni la Banque Mondiale, ni l’OMC, pas plus que les grands opérateurs financiers transnationaux. Il ne s’agit pas, non plus, d’affirmer que les pays riches sont les seuls responsables de l’endettement des pays pauvres, endettement qui étrangle les populations les plus fragiles. Il ne s’agit pas plus d’affirmer que la mondialisation des échanges ne peut provoquer, par essence, que du sang et des larmes. Mais il n’en est pas moins certain que le contrôle, que les pays économiquement riches exercent sur l’économie mondiale, a un coût social, un coût humain très lourd, beaucoup trop lourd.

« Un autre monde est possible ». Tel était le fil conducteur du 2ème Forum social mondial de Porto Alegre, en Février 2000, au Brésil. C’est la construction de cet autre possible que vise à provoquer la 2ème mission du CCFD, depuis 40 ans. On se souvient de cette affirmation de Don Helder Camara, le regretté évêque brésilien de Recife : « Changer les choses chez vous, pour que les choses changent chez nous. »

La 2ème originalité du CCFD, c’est l’importance qu’il a donné, dès le début de son histoire, au « partenariat ». Le concept est devenu aujourd’hui presque banal au sein des ONG mais l’évidence de sa nécessité n’est pas le fruit d’une génération spontanée, tant s’en faut. Le partenariat implique que le bénéficiaire du financement est considéré comme son égal, en dignité et en capacité effective de penser juste et d’agir par lui-même avec sérieux, compétence, efficacité.

Le partenariat implique aussi la réciprocité dans le don, c’est-à-dire qu’en échange de l’argent reçu, l’interlocuteur sera invité à apporter quelque chose au financeur, même si, bien sûr, le contre-don ne sera pas de nature financière.

Le partenariat, c’est enfin la volonté et la capacité de s’interpeller mutuellement, pour progresser. Au fil des années j’ai été amené à penser de façon de plus en plus claire, que défini ainsi, le partenariat est une utopie quand la circulation d’argent est à sens unique. Je crois que le CCFD s’est beaucoup approché de cette utopie mais ne l’a pas pleinement réalisé.

Je lis encore une 3ème richesse dans l’expérience du CCFD, sa capacité d’innovation. C’est lui qui, il y a un peu plus de 20 ans, a créé le 1er fonds commun de placement partage, sous le nom de « Faim et Développement », en collaboration avec une banque mutualiste, le Crédit Coopératif. Les épargnants acceptent de ne recevoir qu’une partie du revenu de leur placement, le reste allant à la Société d’Investissement et de Développement International « SIDI », dont le CCFD fut à l’origine et reste l’actionnaire principal, pour apporter des capitaux, sous forme de prêts, à des acteurs économiques qui n’ont ni fonds propres ni accès aux prêts bancaires, faute d’offrir les garanties requises. L’initiative a fait école : il se crée de nouveaux fonds communs de placement partage chaque année. Tant mieux.

Un autre exemple de cette créativité ce fut l’organisation au Bourget à la Pentecôte 1992, du Forum « Terre d’Avenir ». Pendant trois jours, des multiples acteurs du développement, invités par le CCFD, accueillirent plusieurs dizaines de milliers de personnes dont un grand nombre de jeunes. Journées de débats, journées de fête joyeuse, journées de rencontres multiculturelles qui laissèrent un souvenir inoubliable à ceux qui y ont participé. Bien sûr de nombreux partenaires apportèrent leur concours et leur richesse culturelle. Il fallait oser prendre le risque. Ce fut une réussite.

Un dernier exemple : le rôle de catalyseur que le CCFD a joué dans deux campagnes récentes auprès de l’opinion publique, visant à faire pression sur les décideurs, pour qu’ils modifient leur attitude dans le traitement de l’annulation de la dette des pays pauvres. Cette campagne, en l’an 2000, permit de recueillir près de 600.000 signatures dans notre pays.

Une autre campagne fut organisée en 2001 pour que la France augmente son Aide Publique au Développement (APD). Elle avait en effet baissé de plus d’1/3 en 10 ans, dans l’indifférence à peu près générale. La pétition à signer demandait aussi que l’aide soit affectée de manière plus favorable aux populations les plus en difficulté.

Plusieurs dizaines d’ONG, confessionnelles ou non, s’associèrent pour mieux convaincre. En terme de modification de l’opinion publique les résultats furent spectaculaires, en terme de modification des comportements des décideurs, je serais tenté de dire que les résultats ne sont pas négligeables mais qu’il faut encore beaucoup progresser.

Enfin, pour illustrer la fécondité du CCFD, je mentionnerai l’intuition qu’il a eue et qu’il met en œuvre, de participer à l’organisation d’une société civile planétaire. C’est cet objectif qui l’a conduit à participer, ô combien activement, au Forum social mondial de Porto Alegre de 2002 et qui l’amène à préparer le prochain en janvier 2003. C’est ce qui l’a conduit aussi à inviter à participer à ce Forum une quarantaine de ses partenaires venus du monde entier. C’est aussi ce qui explique son appui à l’organisation des Forums sociaux régionaux qui doivent se tenir en Afrique et en Asie dans les mois à venir.

Le CCFD n’est pas le seul à agir

L’Evangile, la Bonne Nouvelle de la tendresse de Dieu pour l’homme, est destinée à tous les hommes de tous les pays et de tous les temps. Il n’est donc pas étonnant que l’Eglise, née de la Parole et des actes de Jésus-Christ, Fils de Dieu et Dieu lui-même, pour les croyants tout au moins, se soit appelée « catholique » c’est à dire « universelle ». La forte implication de ses fidèles, dans le combat pour la justice et le développement allait donc de soi ou en tout cas devrait aller de soi. En France le rôle du CCFD a été considérable. Associant 30 mouvements et services de l’Eglise catholique il peut toucher tous les milieux sociaux et toutes les tranches d’âge. Grâce à ses 99 comités diocésains reliés par des centaines d’équipes locales, il couvre tout l’espace géographique national. La confiance que lui manifeste la hiérarchie catholique, la justesse de ses intuitions, sa créativité, le riche apport de ses partenaires, ont été et sont précieux pour l’efficacité de son action.

Mais il faut aussi se souvenir que sur sa route, des femmes et des hommes ont considérablement enrichi sa réflexion, éclairé sont jugement. Je citerais volontiers quelques évêques : Don Helder Camara au Brésil, Mgr Thomas Balduino, qui dans ce même Brésil, fonda la Commission pastorale de la terre, Mgr Pierre Claverie en Algérie et Mgr Oscar Romero au Salvador, tous les deux assassinés, Mgr Alfred Sanon au Burkina Faso, Mgr Michel Sabbah en Palestine. Mais il y a aussi des laïcs comme Francisco Withaker si précieux dans l’organisation des Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Stéphane Wilkanowicz de Cracovie en Pologne. Il y eut aussi l’apport de théologiens. Comment ne pas faire référence au péruvien Gustavo Guttiérez, un des promoteurs de la théologie de la libération, théologien qui travaille aujourd’hui sur la problématique d’une théologie prenant en compte les traditions religieuses des sociétés indiennes précolombiennes.

Bien sûr, dans la mouvance catholique, le CCFD ne fut pas le seul à s’engager pour que le monde progresse en humanité. On connaît le travail du Secours Catholique, celui de la Délégation à la Coopération Catholique (DCC), celui des prêtres Fidei Donum dont plusieurs payèrent de leur vie leur solidarité avec les populations les plus fragiles dans des bidonvilles. Je pense notamment à André Jarlan au Chili, à Jacques Maire au Brésil. Je pense aussi aux religieuses françaises, torturées à mort en Argentine. Je pense encore aux risques que prend aujourd’hui le frère dominicain Henri Burin des Rozier au Brésil dans sa défense des paysans sans terre. Je pense enfin au travail réalisé par le père Pierre Ceyrac et d’autres jésuites avec les intouchables en Inde.

Nous savons tous aussi que de nombreux chrétiens ont choisi de vivre leur engagement de solidarité dans des ONG non confessionnelles : ils sont à « Peuples Solidaires », à « Frères des Hommes », à « Terre des Hommes », à « SOLAGRAL » etc.

Dans les Eglises protestantes les initiatives furent nombreuses, tant en France qu’à l’étranger, la solidarité fut d’ailleurs un des thèmes où se manifesta de manière particulièrement féconde la volonté d’œcuménisme stimulée par le concile Vatican II.

Et puis il y a tous les croyants d’autres religions, tous les agnostiques et les athées qui puisent dans d’autres sources spirituelles et philosophiques leur combat pour que l’homme soit debout.

Aussi si c’est l’expression du CCFD de l’Eglise catholique qui est surtout présentée aujourd’hui, elle ne fut pas la seule tant s’en faut.

Je voudrais conclure cet exposé par deux citations, l’une du philosophe italien Gramsci : « il faut marier le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté », l’autre de Don Helder Camara : « quand on rêve à plusieurs c’est déjà un début de réalité ». Souhaitons qu’il y ait beaucoup de CCFD pour construire cette utopie « ressort de l’histoire » selon le même Don Helder Camara.

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