RELIGION, NATURE, ENVIRONNEMENT

TABLE RONDE

Yvette VEYRET

Professeur de géographie, Université de Paris X-Nanterre

De tous temps, les hommes ont sacralisé certains lieux, des lieux d'eau, sources ou fleuves (le Gange..). De très nombreux massifs montagneux ont été considérés comme la demeure des Dieux et beaucoup de religions ont leurs montagnes sacrées, l'Olympe séjour des Dieux de la Grèce antique, le mont Kailasa sur lequel Shiva trône en position de yogi, le Kouen-Louen sur lequel demeure l'empereur céleste. Tantôt la montagne a été perçue comme le centre du monde, tantôt comme le lieu de communication entre le Ciel et la Terre, on y a situé le paradis ou placé le lieu de l'Arche de Noé. A la fin du XIX e siècle un géographe soulignait que "si l'homme primitif a fait de la montagne, le séjour de plus grand que lui, c'est qu'il y voyait comme le trait d'union qui reliait le ciel et la terre, le mode universel au monde humain, l'infini au fini, l'éternel aux choses qui passent"(Franz Schrader 1898). Les montagnes sont au cœur des grandes religions monothéistes, c'est sur le Sinaï que Dieu transmet les Tables de la Loi, c'est sur le Golgotha que le Christ meurt puis ressuscite, c'est sur le Djabal Nur que l'archange Gabriel apparaît à Mahomet et lui demande de prêcher la parole divine (J.-P. Roux(1).

Ces lieux sacrés ont été et sont encore dans bien des cas des lieux de pratiques religieuses, ils ont fixé des sites d'habitat, des aménagements et parfois des pèlerinages.

Les textes fondateurs du Christianisme ne fournissent pas une réponse unique quant aux relations complexes qui unissent l'homme et la nature. Soit l'homme est considéré comme le "gérant " de la nature- Dieu a confié la terre aux hommes comme un bien commun pour qu'ils en aient l'usage et qu'ils en prennent soin, dit la Genèse- soit il est considéré comme le "maître " de la nature- Croissez et multipliez-vous, maîtriser la terre". Ajoutons la position de François d'Assise, qui évoque un respect authentique et sans réserve pour l'intégrité de la création.

Plus tardivement, les rapports entre l'homme et la nature se distinguent entre Catholiques et Protestants. La relation qu'entretiennent les Protestants à la nature et plus précisément à la montagne a été bien soulignée par l'historien Philippe Joutard (2) auquel j'emprunte les remarques qui suivent.

Ph. Joutard rappelle que dès la Renaissance les signes d'un intérêt pour la haute montagne se multiplient, bien qu'elle soit toujours perçue comme "la preuve de la chute de la création après le péché originel" si l'on suit le théologien Burnet à la fin du XVIIe siècle.

Cet intérêt qui accompagne la découverte de la montagne est un phénomène essentiellement protestant. A. Gide l'avait souligné et il est vrai que les humanistes suisses qui ont célébré la montagne, sont tous réformés, c'est le cas de Marti, de Gesner, puis plus tard de Haller, de de Saussure, de Bourrit et du Huguenot Pierre Martel. Au XVIIIe siècle encore, le rôle des protestants reste fondamental, comme en témoignent les œuvres de Jean-Jacques Rousseau.

Comment expliquer cela? Les raisons tiennent aux fondements de la culture réformée. L'obstacle principal de la conquête de la montagne a longtemps tenu à la sacralisation des lieux. Les sommets étaient perçus comme les demeures des divinités, d'êtres surnaturels, les glaciers comme des purgatoires.. Le Catholicisme a cherché un compromis avec cette mentalité magique, il s'est employé à christianiser ces lieux en implantant de multiples oratoires, en s'appuyant sur ces croyances populaires pour mieux les absorber.

Le Protestantisme apparaît en rupture. Il désacralise les espaces, la nature création de Dieu n'est pas divine en elle-même. Il a la volonté forte de se positionner en réaction contre un panthéisme diffus, contre les représentations de saints, contre les croyances populaires et les "superstitions" précédemment évoquées. Les Réformés ne s'intéressent pas aux saints et à leur vie, pas davantage à la Vierge, ils se réfugient donc vers d'autres thèmes et notamment la nature, la montagne, le désert, la forêt.

Les différences entre les deux conceptions évoquées s'affirment encore avec la contre- Réforme catholique, pour laquelle la nature ne joue aucun rôle dans la théologie. La contre Réforme semble être un obstacle à la promotion de la montagne, l'art baroque qui accompagne la contre Réforme est tourné vers les sujets divins ou humains, les éléments naturels n'ayant qu'une place seconde comme arrière-plan de scènes de genre.

Les Protestants conservent même affaiblie, la tradition montagnarde et plus largement l'intérêt pour la nature. Arrivant en Amérique au XIX è siècle, ils perçoivent la nature comme l'œuvre de Dieu, le Jardin d'Eden dans sa pureté première, par opposition à l'homme, mauvais, ce qui les conduira à délimiter des espaces protégés : le premier parc naturel américain, celui de Yellowstone date de 1872.

Le rapport religion/nature influence aussi les représentations esthétiques de l'environnement comme le montrent certaines traditions picturales, architecturales (mosquées, maisons japonaises...) et celles des jardins (chinois, japonais...).

J.-P. Roux 1999 Montagnes sacrées, montagnes mythiques. Fayard.

Ph. Joutard 1986. L'invention du Mont Blanc coll. Archives

Haut de la page 

Retour au menu général

 Actes 2002