RELIGION, NATURE, ENVIRONNEMENT

TABLE RONDE

Jean MUGLIONI

Professeur de philosophie en khâgne au lycée Louis-le-Grand

Les notions de maîtrise et de respect de la nature sont fétichistes en ce qu'elles étendent aux choses des rapports qui n'ont de sens qu'entre des hommes. La relation de domination ne s'exerce qu'entre le maître et son esclave, non entre un homme et une chose. D'où certaines pratiques magiques, comme de prier pour qu'il pleuve. Mais agir par signes ne produit aucun effet sur la nature à laquelle il est impossible de commander.

La physique moderne libère de ce genre de superstition en désenchantant le monde, c'est-à-dire en le dépouillant de nos illusions anthropomorphiques. Alors, sachant que nous ne pouvons transformer la nature qu'en fonction de ses lois, nous savons que notre « maîtrise » est relative à la connaissance toujours limitée que nous en avons et qu'elle n'est maîtrise que par métaphore : la science moderne nous rend « comme maîtres et possesseurs de la nature », pour parler comme Descartes, qui ne s'est donc pas trompé. Un homme qu'on dit « comme mort » n'est pas mort.

Ce qui ne contredit pas le christianisme1, pour lequel en effet seul Dieu est réellement maître, Dominus, Seigneur. Et la domination (donc relative) que Dieu laisse à l'homme sur la nature n'est pas violence, comme serait une sorte de droit d'user et d'abuser ; la hiérarchie qui va par exemple de l'homme à l'animal, au végétal, et au minéral, n'est pas anthropocentriste : elle signifie que l'homme en tant qu'il est libre ne se réduit jamais à ce par quoi il est animal, végétal ou minéral. Comme disait Hegel, l'esprit n'est pas un os. On sait que par la seule raison Platon ou Aristote posaient cette hiérarchie.

La prise de possession de la nature par l'homme ne saurait donc s'entendre comme l'exercice d'un pouvoir arbitraire d'une partie de la nature sur les autres, mais à la façon dont on peut dire que le danseur prend possession de son corps, c'est-à-dire le spiritualise. Ainsi la transformation de la nature ne se réduit pas à sa fonction vitale (se protéger des intempéries par exemple) mais consiste à prendre possession de la nature en la rendant humaine, pour l'habiter comme l'âme du danseur habite son corps. Habiter n'est pas être logé. La politique dite du logement l'oublie parfois.

Suscitant en nous une sympathie pour la nature, le fétichisme a permis à l'humanité commençante de surmonter la frayeur que ne pouvait manquer de produire la disproportion de notre faiblesse et de la force des éléments. Il nous a fallu croire humaine la nature pour l'humaniser. C'est ainsi que, selon Auguste Comte, nous n'aurions pu domestiquer (les faire habiter dans notre maison, domus) les bêtes si nous n'avions pas ressenti pour elles un sentiment de fraternité. Il est toujours vrai que le cavalier ne « domine » sa monture que dans la mesure où il la « respecte », façon de parler métaphorique mais propre à faire comprendre la fonction positive du fétichisme qui nous est naturel, le même fétichisme en effet permettant la « maîtrise » du cheval et la limitant – nous interdisant déjà affectivement la violence. Toutefois ce fétichisme peut aussi animer un irrationalisme bien pensant qui prétend que l'homme n'est rien de plus que les autres êtres de la nature et que la nature doit être objet de respect. C'est oublier la civilisation : l'humanité n'a pu se faire qu'en aménageant la terre pour l'habiter.


1 Cf. Descartes, lettre à Chanut du 6 juin 1647. Malebranche s'est découvert philosophe à la lecture du Traité de l'homme de Descartes : la nouvelle physique permet de dépouiller la nature de tout ce que le paganisme y met de divinités et ainsi de purifier l'idée de Dieu ; grâce à elle nous pouvons accéder à une spiritualité plus haute. Il n'est pas question pour le cartésien Malebranche d'en faire un instrument de dévastation de la planète !

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